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MONT-REVÊCHE
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Paris. — iMP. DE LA LIBRAIRIE NOUVELLE. ~ BouidiUiat, 15, mc Breda.
GEORGE 8ÂND
MONT-REVÊCHE
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PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
Bon.EVARD DES ITALIENS, 15, EN FACE DE LA MAISON DORÉE
La traduction et la reproduction sont réservées
1857
UniversT^J*
BIBLIOTHECA
AVANT-PROPOS
Voici encore un roman à propos duquel on dira probable-
ment comme on a dit à propos de ceux que j'ai faits, comme
on dit à propos de tous les romans en général : Qu'est-ce que
cela prouve?
Oui, il y a une classe de lecteurs qui s'irrite contre l'auteur
qui ne conclut pas. Mais, en revanche, il y aune autre classe de
lecteurs qui voit dans tout détail un plaidoyer^ dans tout dénoû-
ment une démonstration, et qui, finalement, s'irrite de la con-
clusion qu'elle impute à l'auteur. L'une et l'autre classe de lec-
teurs vit de ce préjugé, très -accrédité dans l'histoire des arts,
que le roman doit fournir une conclusion aux idées qu'il sou-
lève et prouver quelque chose.
Je n'ai jamais songé à demander rien de ce genre aux ou-
vrages d'art ; voilà pourquoi je n'ai jamais songé à m'impo-
ser rien de semblable. Mais sans doute il m'est permis aujour-
d'hui de répondre à cette objection injuste, non pas quant à
moi peut-être, car il est fort possible que je n'aie fait preuve que
d'impuissance en ne concluant pas, mais injuste au premier
chef envers le roman en général.
On aime assez, depuis les contes de fées jusqu'aux mélo-
drames, que le vice soit puni et la vertu récompensée. Pour
mon compte, cela me plaît aussi, je l'avoue; mais cela ne
prouve malheureusement rien, ni dans un conte ni dans un
drame. Quand le vice n'est pas puni dans un livre ou sur un
théâtre, ce qui est tout aussi vrai dans la vie réelle que le sort
contraire, il n'est pas prouvé pour cela que le vice ne soit pas
haïssable et punissable. Quand la vertu n'est pas plus récompen-
sée dans la fiction littéraire qu'elle ne l'est souvent dans la réa-
lité, l'auteur, eût-il voulu prouver cette énorraité, que la vertu est
1
Il
inutile en ce monde, n'en aurait pas moins prouvé une seule
chose, à savoir, qu'il est fort injuste et quelque peu absurde.
Qu'est-ce que la fable d'un roman, d'une tragédie, d'une nar-
ration quelconque? C'est l'histoire vraie ou fictive d'un fait,
c'est un récit. Voilà ce que j'appellerai le roman du roman. Tout
ce qu'on y fait entrer d'ornements pour la peinture, ou de ré-
flexions pour la pensée, n'en est que l'accessoire ; mais ce sont
des choses si distinctes, que ces accessoires semblent quelque-
fois assez agréables pour faire oublier et pardonner la mauvaise
combinaison de l'action, tandis que, parfois aussi, l'intérêt et
l'habileté de cette combinaison font que îe style sans charme
et les détails sans vraisemblance trouvent grâce devant le lec-
teur. Mais je demande ce qu'un fait a jamais prouvé, et je défie
bien qu'on me réponde. Si aucun fait particulier ne prouve
dans l'histoire réelle des hommes, comment le récit d'un fait
imaginaire prouverait-il? Comment pourrait-il être invoqué
comme une conclusion quelconque aux théories que le narra-
teur a pu soulever et discuter en passant, ou faire discuter par
ses personnages? En vérité, que le bon triomphe du mauvais à
la fin, ou que le méchant mange le juste, que la veuve se con-
sole ou meure d'une fluxion de poitrine, que le traître fasse for-
tune ou qu'il aille aux galères, que l'homme vertueux soit
récompensé par la société ou par le simple témoignage de sa con-
science, j'avoue que cela m'est bien égal, pourvu que leurs exis-
tences se soient liées et dénouées d'une manière qui m'intéresse
jusqu'au bout. Je me trouverais par trop simple si j'attendais
après le parti que prendra la fantaisie de l'auteur pour me
Taire une opinion sur le vi^ai et le faux dans la nature, sur le
juste ou l'injuste dans la société.
Si le vaisseau qui ramène Virginie ne faisait pas naufrage
au port, cela prouverait-il que les chastes amours sont toujours
couronnées de bonheur? Et de ce que ce maudit vaisseau som-
bre avec l'intéressante héroïne, cela prouve-t-il que les vrais
amants ne sont jamais heureux? Qu'est-ce que cela prouve,
Paul et Virginie? Cela prouve que la jeunesse, l'amitié, l'amour
i.t la nature des tropiques sont de bien belles choses quand Ber-
nardin de Saint-Pierre les raconte et les décrit.
Si Faust n'était pas entraîné et vaincu par le diable, cela
III
prouverait-il que les passions sont moins fortes que la sagesse ?
Et, de ce que le diable est plus fort que le philosophe, cela
prouve-t-il que la philosophie ne puisse jamais vaincre les
passions? Qu'est-ce que cela prouve, Faust? Cela prouve que la
science, la poésie, les sentiments humains, les images fan-
tastiques, les idées profpndes, gracieuses ou terribles sont de
bien belles choses quand Gœthe en fait un tableau émouvant et
sublime.
Si Julie ne tombait pas dans le Léman, si Tancrède ne tuai
pas Clorinde, si Pyrrhus épousait Andromaque, si Daphnis
n-'épousait pas Chloé, si la fiancée de Lammermoor ne deve-
nait pas folle, si le Giaour ne devenait pas moine, nous per-
drions les plus belles pages d'autant de chefs-d'œuvre, mais il
n'y aurait pas une preuve de plus ou de de moins, pas une
conclusion manquée ou trouvée dans ces conceptions de l'in-
telligence.
Je trouve donc la critique oiseuse, quand elle discute la fan-
taisie, et fâcheuse pour l'art quand elle veut astreindre la fan-
taisie à être une démonstration concluante. Je veux qu'on nous
permette de démontrer à notre point de vue tout ce qu'il nous
plaira, mais non pas que ceux qui combattent ou partagent
nos sentiments demandent compte de nos sentiments au choix
d'un fait plutôt qu'à celui d'un autre- Je ne veux pas que les
uns nous crient: «La conclusion est évitée»; que les autres
crient après nous: «La conclusion est criminelle.»
J'ai fait un roman qui s'appelait Leone-Leoni, où le séducteur
n'était pas puni. Des gens ont dit : Voyez quelle immoralité !
l'auteur a voulu prouver que les scélérats sont tous aimés
et triomphants. — J'ai fait, un roman qui s'appelait Jacques,
oîi l'époux trahi mourait de chagrin. Des gens ont dit: Voyez
quelle insolence ! l'auteur prétend que tous les maris doivent
se laisser mourir de chagrin ! — J'ai fait, selon ma fantaisie du
moment, au moins vingt dénoûments divers et qui, pour ceux
qui y entendaient malice, prouvaient au moins vingt solutions
contradictoires. Toutes prouvaient trop selon les uns, aucune
ne prouvait assez selon les autres. J'avoue que -ceci nra per-
suadé de plus en plus que le but, le fait et le propre du roman sont
de raconter une histoire dont chacun doit tirer une conclusion
IV
à son gré, conforme ou contraire aux sentiments que l'auteur
manifeste par son sentiment. L'auteur ne prouvera jamais rien
par un exejnple matériel du danger ou des avantages mani-
festes du mal ou du bien. Une oeuvre d'art est une création du
sentiment. Le sentiment s'éprouve et ne se prouve pas. Ce qui
inspire l'écrivain, c'est quelque chose d'abstrait. L'abstrait ne se
prouve pas par le concret, le fait ne justifie ni ne détruit la
théorie, le réel ne conclut rien pour ou contre l'idéal.
Or le roman étant forcé de tourner dans la peinture des faits
réels, il ne faut pas lui demander ce qui n'est pas de son res-
sort, ce qui, en bien des cas, tuerait l'art et l'intérêt dans le
roman.
MONT-REVÈCHE
— Tu as mille fois raison, mon cher ami, disait Flavien ;
mais la raison est une sotte : elle n'a jamais guéri que les
gens bien portants, et moi, je suis malade, très-malade, ne le
Tois-tu pas ? J'ai une fièvre nerveuse qui me rend insuppor-
table aux autres et à moi-môme.
— Ta fièvre est une sotte, répondaii Thierray. Elle n'a
jamais tué que les êtres faibles au moral et au physique, les
niais. Tues un des êtres les mieux organisé-^ que je connaisse :
donc une crise d'irritation nerveuse, causée par le plus vul-
gaire des chagrins, n'est pas un mal dont tu ne puisses triom-
pher, s'il te plaît, en deux heures.
— Oui, je sais que d'ici à deux heures je peux m'entendre
avec une femme plus belle et peut-être tout aussi aimable que
Léonice. Mais il me faudra peut-être deux mois pour trouver
supportables, auprès de celle-là, les heures que j'avais fini
par trouver assez douces auprès de celle-ci.
— Sais-tu une idée qui me vient? reprit Thierray. C'est que
tu es né pour le mariage.
— D'où te vient cette idée lumineuse?
— De ta manière d'aimer qui me parait fondée sur l'habi-
tude, sur les besoins de Tintimité bourgeois?.
— Tu te trompes. J'ai des besoins et des habitudes de domi-
nation patriciennes : c'est bien différent. Voilà pourquoi jus-
qu'ici je n'ai eu de goût que pour les femmes qu'on achète.
6 MONT-REVÉCHE
— Oh ! mon cher ami, dit Thierray, j'ai toujours remarqué
que les hommes, même les mieux trempés , choisissent de
bonne foi, pour faire illusion aux autres et à eux-mêmes, la
qualité ou le défaut qu'ils possèdent le moins.
— Détrompe-toi à mon égard, reprit Flavion. Cet esprit de
domination qui va, je le sens, jusqu'à la tyrannie, je ne
m'en vante ni ne m'en accuse. Qu'en dis-tu, toi ? est-ce une
qualité ou un défaut? Voyons, observateur, faiseur d'analyses,
homme de lettres, prononce, je t¥coute. Tu as le goût de la
dissection, et il n'est pas un de tes amis dont tu n'aies fait
l'autopsie intellectuelle, ne fût-ce que par manière de passe-
temps. C'est ton état.
— J'y réfléchirai, dit Thierray avec un peu de hauteur. Je
ne suis pas homme de lettres du lever au coucher du soleil.
J'ai, tout comme un autre, mes heures de paresse, et quand
je chevauche au bois de Boulogne, j'ai du plaisir à me sentir
aussi bête que mon cheval.
— Bête comme un cavalier, tu veux dire, car c'est ton opi-
nion bien avérée.
Cette réplique fut faite avec assez d'humeur.
Flavien de Saulges était noble et riche. Jules Thierray était
sans aïeux et sans fortune. Ils étaient intelligents tous deux,
le premier sans instruction solide, l'autre avec du savoir et du
talent. Ils avaient été élevés ensemble : nous dirons plus tard
comment, et comment aussi, ne s'étant jamais complètement
perdus de vue, ils étaient restés liés par un sentiment qui,
chez Thierray, n'était ni l'affection ni l'antipathie, mais qui
tenait certainement de l'une et de l'autre. Flavien ne manquait
ni d'esprit, ni de pénétration naturelle, mais il se donnait
rarement la peine de réfléchir, quoiqu'il dissertât souvent d'un
ton sérieux, tandis que Thierray réfléchissait presque toujours
en ayant l'air de ne disserter que par raillerie.
Ce soir-là pourtant, il ivait eu l'intention d'être sérieux
avec Flavien, parce que Flavien était réellement ass#: vive-
ment affecté. Thierray ee sentait entraîné par une sorte de
sympathie compatissante pour son ami d'enfance, en même
temps qu'attiré par le plai; ir de constater une faiblesse chei
son rival de la vie. Car ils étaient, bien réellement, et sans trop
MONT-REVÊCHE 7
s'en rendre compte, un peu jaloux Tun de l'autre, et comme
qui dirait concurrents par nature, l'un ayant tout ce que l'autre
ne pouvait pas avoir, et réciproquement.
Donc, ils en étaient venus, au bout d'un quart d'heure
d'épanchement, à une de ces bouffées d'aigreur involontaire
qui eussent souvent amené un refroidissement, sans la sou-
plesse d'esprit et la fermeté de caractère dont Thierray était
doué. Flavien de Saulges, en ripostant, avait mis son cheval
au galop, comme pour dire à son compagnon qu'il pouvait le
laisser à lui-même si bon lui semblait. Thierray hésita uq
instant, se mordit la lèvre, haussa les épaules, sourit, prit le
galop sans bruit sur l'allée sablonneuse, et rejoignit de Saulges
à la porte Maillot.
— Mon cher ami, lui dit-il, le galop me fait du bien, à
moi qui suis d'un sang très-froid, mais je t'assure que c'est un
mauvais remède pour la fièvre, et que tu ferais mieux de ren-
trer au pas, à moins que je ne dérange le cours de tes pensées,
et que...
— Non, Jules, répondit spontanément Flavien qui ne con-
naissait pas la rancune, et qui, de sa vie, n'avait résisté à
une avance; au contraire, j'ai besoin de causer avec la
seule personne qui sache ou veuille me comprendre. Cau-
sons, si ma mauvaise et sotte humeur ne t'ennuie pas horri-
blement.
Et ils causèrent : de Léonice d'abord, fille pimpante, auda-
cieuse et spirituelle, que Flavien s'était piqué d'accaparer,
qu'il avait perdu quelque temps à mater, c'était son expression,
et qui lui échappait au moment où, croyant régner par-dessus
tout, il avait été dépossédé brusquement. 11 avoua de bonne
grâce à Thierray que de lui-même il l'eût peut-être quittée la
semaine suivante, mais qu'il était irrité au dernier point
d'avoir été prévenu : le tout par amour-propre et rien de
plus. Il convint que ce genre d'amour-propre était puéril et
qu'il fallait le combattre en soi-même, ou tout au moins le
cacher à ses meilleurs amis. Thierray, qui aimait à le con-
seiller sans en avoir l'air, le ût renoncer à toute idée de ven-
geance en lui montrant le ridicule qui s'attache aux scandales
de ce genre.
0 MONT -BEVÊCHE
Ensuite ils parlèrent de l'amonr en général, et comme il y
a mille manières d'aimer, Flavien se trouva forcé d'avouer
qu'il avait eu pour Léonice une sorte d'affection grossière,
passionnée sans tendresse, jalouse sans estime; et quand
Thierray l'eut mis ainsi en contradiction avec lui-même, il
s'en réjouit intérieurement. — Tu as le protil plus pur, la
barbe plus épaisse, les épaules plus larges que ton humble
compagnon d'études, pen<ait-il; tu montes à cheval d'une
manière plus brillante ; tu as un nom, grand prestige auprès
des femmes d'un certain monde ! Tu as plus de noblesse, smon
d'aisance, dans les manières; tu as des valets que tu sais
commander : chose difficile à acquérir, l'air du commande-
ment ! et qui se contracte en naissant. Tu es riche, tu peux te
passer d\^sprit et de savoir-vivre : cependant tu as de l'un et
de l'autre; tu es estimé parce que tu es brave , aimé même
parce que tu n'es pas méchant. Ta part serait trop belle, si tu
avais du jugement, mais tu en es dépourvu, je le sais de
reste : donc il est bien des avantages que la destinée me
refuse , et que je saurai probablement conquérir avant
toi.
Après quelques minutes de ce résumé silencieux, Thierray
reprit la conversation.
Il fut convenu qu'on ne parlerait plus de Léonice, et déjà
la colère du jeune comte était dissipée. Il ne demandait
pas mieux que de s'en distraire pour l'oublier entièrement.
Thierray lui proposa d'entrer au Cirque des Champs-Ely-
sées, où ils étaient sûrs de rencontrer quelques-ims de leurs
amis.
— Soit! dit Flavien.
Ils jetèrent les rênes aux laquais qui les suivaient et qui
emmenèrent leurs chevaux.
A peine furent-ils entrés, que Thierray fut abordé par un
homœe d'une figure distinguée qui ne lîxa pas l'attention de
Flivien. Quand ils eurent causé ensemble quelques instants,
Thierray vint rejoindre son compagnon.
— Mon cher de Saulges, lui dit-il avec un peu d'émotion, je
te dis adieu, je rentre pour mettre de l'ordre, je ne dirai pas
dans mes affaires, ce serait supposer que j'ai de grands inlé-
MONT-REVLCHE 9
rets d'argent dans ce monde, mais dans mes papiers, dans mes
griflonnages. Je pars demain pour la piovince.
— C'est donc ce monsieur qui t'enlève? dit Flavien en s'é-
loignant du groupe où il s'était mêlé d'abord, et cherchant la
personne qui avait abordé Thierray et qui s'éloignait. Est-ce
un parent ?
— Non, c'est un mari, répondit Thierray.
— Ah! fort bien. C'est tout dire. Mais cnercl er M.e femme
en province ! fi I Je ne reconnais pas l'homme de goût qui peint
si bien les femmes du monde, qu'on le croirait au n.icux avec
plusieurs duchesses.
— Celle-là, dit Thierray en cachant son dépit pour un com-
pliment qui lui sembla renfermer une épigramme, n'est ni
une provinciale, ni une femme du monde : c'est une femme
de cœur et d'esprit, voilà tout 1
— Une femme de cœur? Drôle de définition! Je ne connais
pas celte variété. Cela doit être ennuyeux.
— Flavien , nous nous marierons 1 Tu vaux mieux que
cela.
— Ma foi, non ! mais c'est ma faute. J'ai eu une vie si
paresseuse ! Je ne fais pas de romans, moi; je n'ai pas besoin
d'étudier les types. Enfin, tu dis que cette femme de cœur te
plaît?
— Mieux que cela, j'en suis amoureux, mais sans espoir,
comme disent ces imbéciles de romanciers.
— Je comprends, je comprends, Thierray, c'est ce que je
disais : tu étudies !
— Mais non, je contemple, j'admire, je savoure.
— Allons donc! toi amoureux d'une femme vertueuse!
Un garçon qui a tant d'esprit, tant de raison, tant de logique!
Tu m'as dit, il n'y a pas une heure, ce que je me suis dis cent
fois... sans être un roué; mais cela tombe sous le sens :
a Pourquoi convoiter une femme vertueuse, puisque le jour
où elle vous cède elle cesse de l'être ! »
— C'est toi, dominateur superbe, qui me fais cette question-
là? Et le combat? et le triomphe ?
— Bah ! bah! c'est trop facile. Tiiompher de la personnahté,
de l'égoïsme, de la cupidité, du caprice, voilà qui en vaut la
i.
10 MONT-REYÊCHE
peine ! Mais triompher d^e la vertu ! ma foi , je ne voudrais
pas l'essayer, tant cela me semble banal.
— Flavien, vous êtes corrompu déjà, et moi, votre aîné, je
ne le suis pas encore. Croyez-en ce que vous voudrez, mais
la vertu est une puissance morale, une force intellectuelle, je
l'aime pour elle-même...
— A preuve que tu veux la corrompre 1 Allons, logicien, tu
déraisonnes, ou tu te moques de moi. Bonsoir et bon voyage !...
— Je ne vctax pas te laisser sur cette hérésie, dit Thierray.
Si tu ne tiens pas à voir mademoiselle Caroline sauter la bar-
rière, reconduis-moi à mon taudis de poëte, et je te demande-
rai peut-être un service.
— Oui-da! que je t'accompagne pour occuper ce mari con-
fiant, pendant que tu déploieras les batteries de ton éloquence
auprès de sa vertueuse moitié ?
— Peut-être !
— Oh ! je n'ai pas ce courage, ne me demande jamais rien
de pareil; je suis égoïste.
— Et tu as raison, répondit Thierray. Je le suis aussi, c'est
pourquoi je te quitte. Adieu !
Et il s'éloigna.
Au bout d'une heure, comme il faisait chez lui ses prépara-
tifs de départ, il vit entrer de Saulges. Ce dernier était fort
agité, et l'habitude du monde ne lui avait pas fait acquérir la
faculté de paraître toujours calme en dépit de lui-même.
C'était un homme de premier mouvement.
— Flavien, lui dit Thierray, tu viens de faire une folie; et il
ajouta intérieurement : ou une sottise.
— Non, répondit avec franchise Flavien en rallumant son
cigare, mais j'ai été tenté d'en faire une, je le suis encore, voilà
pourquoi j'accours trouver mon sage mentor, afin qu'il me
préserve moi-même.
— Mentor ! dit Thierray. Dans la bouche d'un homme qui
se pique de faire obéir tout le monde et de ne céder jamais,
cela correspond à l'épithète de pédagogue.
— Mon Dieu I Jules, que tu es susceptible ! Est-ce ainsi que
tu me reçois quand je viens chercher près de toi le calme
dont j'ai besoin?
MONT -REVÉCHE li
— Es-tu bien sûr, dit Jules, que je sois calme ? Je t'ai dit
que j'étais amoureux !
— Amoureux de saug-froid, comme toujoui's, et amoureux
de la vertu, c'est-à-dire point jaloux, faute de motifs !
— Qui donc est jaloux ici? Toi, peut-être ! de mademoiselle
Léonice !
— Dès que tu rapproches ces deux termes, le nom de cette
ûile et l'adjectif jaloux, je rentre en moi-même et j'ai envie de
rire. Mais quand je la rencontre au bras de Marsange, j'ai envie
de les assommer tous deux.
— Et tu viens de les rencontrer?
— Au Cirque, pre'cisément.
— Et qu'as-tu fait ?
— Rien. Je les ai salués d'un air fort sérieux.
— Eh bien , de la part d'un homme aussi bouillant que toi,
c'est beau.
— Oui, mais Marsange a été furieux de mon indifférence,
et Léonice de mon mépris. Je ne serais pas surpris que Mar-
sange me cherchât querelle un de ces jours, et pour rien au
monde je ne voudrais avoir une affaire pour une fille dans
ces conditions-là. Ce serait trop ridicule, et le jour où je serai
ridicule je crois que je me brûlerai la cervelle.
— En ce cas, il faut quitter Paris pour quelques se-
maines.
— Précisément , je pars demain matin pour le Niver-
nais.
— En vérité ? Que vas-tu faire dans le Nivernais ?
— Ce que depuis six mois je remets de jour en jour :
vendre une propriété que j'ai par là à un voisin qui s'appelle
Dutertre.
— Ah çà î s'écria vivement Thierray, tu connais monsieur
Dutertre ?
— Pourquoi veux-tu que je le connaisse, puisque je ne con-
nais ni le Nivernais ni ma propriété ? Il y a six mois qu'une
vieille grand'tante m'a laissé là une maisonnette, un pré, un
champ, un bois, quelque chose enfin que mon notaire évalue
à cent mille francs. J'ai besoin de ces cent mille francs pour
faire remeubler mon château de Touraine ; il y a en Nivernais
42 MONT-REVÉCHE
un monsieur Dutertre qui est riche, dit-on, de'puté, je crois...
oui, j'ai dû voir sa figure quelque part. Il veut s'arrondir, il
paye comptant, je lui vends mon immeuble, et je vais de là en
Touraine. Veux -tu venir avec moi? je t'emmène.
— Vr liment, en Nivernais ?
— Eh oui! mon ciier, celi vaudra beaucoup mieux pour ton
instruction et tes plaisirs que <raller travailler à la perdition
d'une provinciale... Comment disais-tu? d'une provinciale de
cœur et d'esprit ! Ah ! quel style ! toi qui écris si bien ! Allons,
c'est décidé, nous partons à sept heures par le chemin de fer
d'Orléans, et nous ne nous arrêtons que sous les vieux chênes
du Morvan. Quand je dis chênes, c'est pour dire un arbre
quelconque, car je ne sais ce qui pousse dans ce pays-là. Mais
on m'a dit que c'était boisé et giboyeux. Nous chasserons,
nous lirons, nous philosopherons. A demain, n'est-ce pas ? Tu
me sacrifies ta provinciale ?
— A demain, répondit Thierray. Attends seulement trois
minutes, et tu emporteras le billet que je vais écrire pour
le jeter dans la première boîte qui se trouvera sur ton
chemin.
Et Thierray se mit à écrire en prononçant tout haut :
« Monsieur,
» Je ne puis avoir l'honneur de vous accompagner demain.
Il faut que je me prive du plaisir de faire avec vous le voyage.
Un de mes amis m'emmène de son côté, mais nous serons
rendus au but les pi'emiers. Cet ami est votre voisin, le comte
Flavien de Saulges, qui se propose de vous voir pour des
intérêts communs.
» Agréez, monsieur, etc., etc.
» J. THIERRAY. »
— A qui me présentes-tu ainsi? dit Flavien avec noncha-
lance.
Thierray mit l'adresse et lui présenta la lettre.
— ^^ A monsieur Dutertre, membre de la Chambre des députés,
dit Flavien en riant : le mari ! mon acquéreur! l'homme de
tantôt, par conséquent?
MGNT-REVÉCHE 15
— Lui-même. Et qu'on dise que le hasard est aveugle! Il
était écrit deux fois au livre du destin que je partirais demain
pour le Nivernais, et que j'irais soupirer pour madame Duter-
tre. Or, j'aime beaucoup mieux faire la route avec toi qu'avec
le mari, rien ne me gêne comme un mari sans méfiance. Celui-
là part à sept heures du soir, nous partons à sept heures du
matin. Nous serons censés avoir eu des raisons pour ne pas
l'attendre douze heures, ce qui eût été plus poli, j'en conviens,
mais inliniment moins agréable.
— Il nous eût beaucoup gênés, dit tranquillement Flavicn,
pour parler en route de sa femme, car tu m'en parleras, je
prévois cela.
— Il ne te sera pas possible de t'y soustraire, et c'est pour-
quoi je t'engage à bien dormir cette nuit.
Le lendemain ils roulaient sur la route de Nevers, et Thier-
ray parlait ainsi à son compagnon :
— C'est une femme de vingt à vingt-cinq ans, d'une beauté
particulière, pénétrante, un peu bizarre, comme je les aime,
en un mot. Des cheveux noirs abondants, lustrés, ondes natu-
rellement, le teint blanc, uni, si pâle que c'est un peu effrayant.
Une manière d'être, de s'habiller, de parler, qui, à force de
vouloir ressembler à celle de tout le monde, ne ressemble à
celle de personne. Une taille moyenne, souple, charmante, le
pied, la main, les dents, les oreilles... autant de perfections,
mais par-dessus tout un air de mystère qui donne à penser un
an à chaque mot qu'elle dit, ou plutôt qu'elle ne dit pas. Com-
prends-tu ?
— Pas une syllabe, répondit Flavien. Dieu ! que les lettres
t'ont gâté, mon pauvre Jules ! Tu composes tant que tu ne
peins plus du tout. Il est impossible de voir à travers ta fan-
taisie quelque chose qui puisse exister. Moi, je me méfie de
ta femme de province. Je la vois mal mise, pas très-propre, '
guindée et bête à faire peur, sous un air profond. Je t'en de-
mande pardon, mais c'est ta faute : voilà l'impression que me
cause ton portrait.
— Madame Duterlre n'est pas une provinciale, mais une
étrangère, née et élevée à Rome, lille d'un artiste distingué,
femme du monde dans ses manières.
44 MONT-REVÈCHE
— Ma foi, je ne l'ai jamais vue, ou je ne m'en souviens
pas. Comment s'appelait-elle avant de porter le beau nom de
Dutertre ?
— Olympe Marsiani.
— C'est une Italienne?
— De pure race et sans accent.
— Je connais le nom de son père, un peintre, n'est-ce pas ?
— Non, un compositeur, un maestro.
— Il e?t mort, je crois?
— Depuis longtemps.
— Et la dame était artiste ? C'est un mariage d'amour qu'a
pre'tendu faire le Dutertre?
— J'ignore si Dutertre a voulu faire un mariage d'amour ou
de convenance. Ce qu'il y a de certain, à mes yeux, c'est qu'elle
n'a jamais eu d'amour pour son mail.
— Depuis qu'elle en a pour toi ?
— Pour moi ? Si elle en avait, crois-tu donc que je serais en
route pour la rejoindre ?
— Tu ne l'aurais pas quittée!
— Ou je l'aurais quittée déjà ! le problème serait résolu...
— Ah î c'est ainsi que tu aimes la vertu pour elle-même ?
Bien, bien, je te retrouve 1 amour de tête, attrait de curio-
sité, profond dégoût des choses réelles : tu vois que je te con-
nais!
Thierray sourit. Flavien se trompait sur son compte. 11 était
un peu blasé, mais non corrompu, et il posait souvent le scep-
ticisme devant certains hommes, dans la crainte de leur pa-
raître ridicule en s'avouant naïf.
— Parlons de Dutertre, reprit Flavien; il va être mon ac-
quéreur, notre débiteur à tous deux, puisque tu prétends à sa
femme et moi à son argent. Quel homme est-ce? Un député
honorable? Ils sont tous honorables... Un riche propriétaire,
plusieurs millions... Ancien industriel, aujourd'hui adonné
à l'agriculture ; membre du conseil général de son en-
droit, maire de sa commune et marguillier de sa fabrique,
bon époux, bon père... Avec tout cela est-ce im honnête
homme ?
— Un très-honnête homme , et même un homme d'esprit.
MONT-REVKCHE 45
— Et de cœur, comme sa femme ?
— Et de cœur. J'en réponds, bien que je ne le connaisse que
depuis peu de temps.
— Et sa femme, depuis quand?
— Sa femme? ditThierray en comptant sur ses doigts avec
enjouement, en tout, >e l'ai vue trois fois : quant au mari,
nous nous étions rencontrés chez un arni commun, je lui ai
plu; il m'a plu aussi, tant que je n'ai pas vu sa femme. Il
m'a présenté à elle, et dès lors j'ai subi et supporté les avances
du mari, sans avoir cependant le droit de me moquer de lui,
car je te répète, et très sérieusement, qu'il a les manières et
la réputation d'un galant homme. Pourquoi diable est-il le
mari d'Olympe? Ce n'est pas ma faute, à moi, si elle m'a
frappé l'imagination dès le premier abord. Figure-toi une
femme pâle, d'une couleur superbe, une attitude austère et
voluptueuse, des manières accueillantes et glacées, un sourire
plein de charme et de dédain, tout ce qui attire et repousse,
tout ce qui excite, tout ce qui effraye, tout ce qui provoque,
tout ce qui rebute, ime énigme vivante ! Est-ce que cela est
vulgaire et facile à rencontrer? Il y a dix ans que je cher-
chais ce type, je le tiens. Je m'en empar-e, je décrète que je
vaincrai le sphinx ; je cultive le m.ari, je m'en fais adorer ; je
p romets d'aller chasser avec lui dans le Nivernais au temps
des vacances de la Chambre. Sa femme, qui n'était venue que
pour quinze jours à Paris, et qui disait avoir hâte de retour-
ner auprès de ses enfants, part en me jetant un regard étrange,
et en me disant qu'elle compte sur moi pour le mois de sep-
tembre. Elle disparaît, je brûle, je rêve, je m'agite, je me
calme, je me distrais, j'oubUe. Les vacances arrivent, et dès
hier soir la réalité du mari m'apparaît à la lueur des lustres
du Cirque ; le spectre pâle d'Olympe marchait à ses côtés, vi-
sible pour moi seul. La fatalité s'en mêlait, puisque, si Du-
tertre ne m'eût conduit vers elle, tu m'y entraînais. Et me voilà.
Y es-tu, enfin?
— Parfaitement, répondit Flavien : la femme pâle et colorée,
agaçante et farouche, voluptueuse et modeste, c'est bien cela,
c'est très clair à présent, et j'y suis tout à fait. Tu parles sou-
vent comme un fou, mon cher, et cependant lu agis toujours
16 MONT-REVÉCHE
fort sagement. Tu t'enflammes comme un artiste, et tu rai-
sonnes les caprices en homme positif. Tu entreprends tout avec
feu, tu résous tout avec froideur. Voilà ce qui te fait faire tant
d'antithèses et dire tant de paradoxes. Tu vois que je t'observe
aussi, moi, et que si je ne te comprends pas toujours, je te
connais assez bien.
— Eh! ch! ce n'est pas mal pour un homme qii n'en fait
pas son état, répondit Thierray en riant.
— Mais je suis fatigue d'un tel effort, reprit Flavien, et j'ai-
merais mieux courir la chasse daas un fourré, de l'aube à la
nuit, que de hasarder trois pas dans le labyrinthe tortueux
d'une cervelle de poëte. Bonsoir, je prétends dormir jusqu'à
Ne vers.
Thierray fit quelques vers, ébaucha m-entalement une
scène de comédie, et finit par dormir comme un simple
mortel.
Il
Le modeste manoir légué par la chanoinesse de Saulges à
son neveu Fiavieu était à la fois pittoresque et confortable,
et bien que le nouveau maître ne s'y fût pas annoncé, deux
vieux serviteurs, mâle et femelle, religieusement unis par les
liens du mariage, y avaient entretenu tant d'ordre et de pro-
preté, que l'installation fut faite et le premier repas présen-
table en moins d'une heure. Après quoi Flavien fit lestement
le tour de ses domaines, qui n'étaient pas considérables,
mais productifs en beaux arbres, en bonnes herbes et en
bestiaux bien nourris. Le vieux domestique, à moitié régis-
seur, se fit un devoir de l'accompagner et de lui vanter les
magnificences de la propriété. Thierray marchait derrière eux
dans les sentiers du bois, escorté malgré lui de la vieille Ma-
nette, qui était encore ingambe des pieds et de la langue. La
voyant si bien disposée à causer, il ne se retint guère de la
questionner sur le compte de ses voisins, et particulièrement
de la maison Dutertre.
— Oh ! ce sont des bourgeois bien riches, dit la vieille. On
MONT-REVÉCHE 17
dit qu'ils ne savent pas le compte de leurs écus. Pour de pe-
tites gons qu'ilïr sont par la naissance, ils sont assez bien
élevés et très honorables. Madame la chanoinesse ne ré-
pugnait pas à les voir. Ils font du bien, et la dame est si
comme il faut, qu'on ne la prendrait jamais pour ce qu'elle
est. On assure cependant que son père faisait métier de mu-
sicien.
— Ah çà! ma bonne dame, dit Thierray, est-ce que vous
êtes chanoinesse aussi, que vous parlez si dédaigneusement
des artistes?
— Moi, monsieur? dit la vieille sans se déconcerter, je suis
une femme de rien, comme vous voyez; mais je n'ai jamais
servi que des personnes bien nées, et j'ai passé vingt ans au
château.
— Quel château? demanda Flavien en se retournant?
— Le vôtre, monsieur le comte, repartit Gervais, le mari de
la vieille, votre château de Monl-Revcche.
— Ah oui! Mont-Revêche! pardon! J'avais oublié le nom
de ma nouvelle seigneurie. Je n'ai jamais pu me le rappeler en
route. Il n'est pas très-doux. 11 est comme vos chemins. Ah çà!
c'est donc un château, cela? ajouta-t-il en étendant les bras
vers ce qu'il appelait son pigeonnier.
— C'est comme monsieur h comte voudra, dit la vieille un
peu scandalisée, mais les gens du pays ont l'habitude de l'ap-
peler comme cela, et ce n'est point par dérision. Tout petit
qu'il est, il a sa tour, son pont, son fossé, et il a l'air tout
aussi château que la grande bâtisse de Puy-Verdon?
— Qu'est-ce que Puy-Verdon ? demanda Flavien?
— C'est le château qu'ont acheté les Dutertre, à une lieue
d'ici. C'est riche, c'est vaste; mais à quoi eût servi une habi-
tation si étendue à madame la chanoinesse? Comme disait
madame, quand on n'a pas d'enfants, on a toujours assez de
logement.
— Parlez-nous des enfants de ce Dutertre, dit Flavien en
regardant Thierray. Ils en ont donc plusieurs?
— Ils en ont assez pour les faire enrager, dit Manette, et des
{jlle3 surtout î Moi, si j'avais eu des enfants, je n'aurais souhaité
que des garçons.
in MONT-REVÊCHE
— Une femme qui a déjà eu beaucoup d'enfants... dit Fla-
vien en se rapprochant de Thierray, cela n'a rien de poétique,
et je ne vois pas ta beauté fantastique et mystérieuse au milieu
d'une bande de marmots. Combien d'enfants ont-ils donc ces
Duiertre? ajouta-t-il en interpellant ses vieux serviteurs à
haute voix.
— Oh ! mon Dieu! il n'y en a déjà pas tant, répondit Ger-
vais. Ma femme exagère toujours ! Il n'y en a que trois : et puis
ce ne sont pas des enfants. Ce sont trois demoiselles dont
l'aniée a bien une vingtaine d'années et la plus jeune seize,
tout au moins.
Thierray devint pâle et ne put articuler un mot. Flavien de-
vint rouge, tant il se contint pour ne pas éclater de rire. Mais,
en voyant le trouble et la consternation de son ami, il eut la
générosité de reprendre le chemin de ce qu'il plaisait à ses
gens d'appeler le château, et de changer le sujet de la conver-
sation.
— Eh bien, dit-il à Thierray, dès qu'ils se virent seuls,
pourquoi cet abattement, ce morne désespoir? Aurais-tu été
dupe des trente-huit ou quarante ans de madame Dutertre, au
point de tomber du ciel en terre? Conviens, Jules, que tu t'es
moqué de moi en venant ici, et que c'est pour une des demoi-
selles Dutertre, riche de quelque petit million, que tu as le
positivisme de faire des stances amoureuses ?
— Impossible, mon ami, impossible! s'écria Thierray.
Olympe Dutertre peut cacher cinq ou six ans, comme toutes
les femmes qui le veulent. Elle peut avoir trente ans, qui
sait? trente-deux 1 sa fille aînée peut en avoir quatorze... mais
vingt ! mais moi me tromper de quinze ou vingt ans à la fi-
gure d'une femme ! impossible : ta vieille servante radote,
elle exagère tout !
— Ce n'était pas elle qui parlait, c'était Gervais !
— Il est en enfance !
— Dis- moi, Thierray, dit gravement Flavien, as-tu vu ton
Olympe au jour, ou aux lumières ?
— Toujours le soir, aux lumières, je l'avoue, dit Thierray
d'un air sombre : puis, partant d'un grand éclat de rire qui
permit enfin à Flavien d'éclater aussi, il se livra pendant quel-
MONT*RE\i:CHE 19
ques minutes à une hilarité trop bruyante pour n'être pas un
peu forcée.
Ce fut Flavien qui cessa le premier de rire et qui fit cette
remarque fort sensée, où Thierray vit cependant une consola-
tion brutale :
— Eh bien, quand cela serait! quand elle aurait quarante
ans ! Une femme n'a que l'âge qu elle parait avoir. Tu en as
trente-deux ou trente-trois. Pourquoi ne serais -tu pas épris
d'une femme née sept ou huit ans avant toi ? Est-ce que les
beautés célèbres dans le monde et dans les arts ne font pas
des conquêtes dans un âge phis avancé? Va, mon cher ami,
ce dédain pour les beautés mûres est de la mauvaise honte.
A ta place je n'en rougirais pas, car on aime ces femmes-là
de passion quand on peut les aimer. Elles ont un prestige
comme les reines, comme les grandes actrices...
— Oui, comme les belles ruines et les vieux tableaux ,
reprit Thierray d'un ton caustique ; grand merci ! Je ne suis
plus un enfant pour m'attacher par habitude de cœur à la
première femme qui nous rappelle les soins et les gâteries de
notre mère; je ne suis pas de Ihumeur d'un parvenu pour me
laisser éblouir par le luxe, et pour mettre du velours et de la
dentelle à la place de la saine et bonne réalité de mes désirs.
Arrière les fausses dents et les cheveux teints ! mon Olympe
est une grand'mère, voilà tout, et c'est comme une grand'-
mère que je prétends l'aimer, car, après tout, ce n'est pas sa
faute si je suis un peu myope.
— Et puis, tu as une consolation : si tu n'as pas trouvé ton
type d'antithèses mystérieuses, tu as rencontré en elle un
problème que l'analyse philosophique résoudra mieux que
l'amour. C'est une belle femme bien conservée, elle se défend
de son mieux contre les ravages du temps. Donc c'est une sa-
vante. Reste à savoir pourquoi cette science. Est-ce une vertu
pour plaire à son mari ? Est-ce un piège pour attirer les ga-
lants? Tu pourras disserter là-dessus à loisir.
— Je ne m'intéresse pas aux vieux problèmes, répondit
Thierray, et pour la punir de m' avoir mystifié, je veux, sous
son nez, être féru d'amour pour la plus jolie ou la moins laide
de ses filles. Allons faire notre visite d'arrivée. Je dois cet em-
20 MO^■T-REVÉCHE
pressement au bonhomme Dutertre. Bon mari! cher mari! il
ne me trompait pas, lui, quand il me disait : Je veux vous
présenter à ma femme !
— Faisons un peu de toilette et partons, dit Flavien. Je
t'avoue que d'après les nymphes et les sylvains que j'ai vus
errer par ici, ces bois me semblent peuples de jeunes mons-
tres des deux sexes, et que je serais tenté de conclure vite mon
marché, afin d'aller voir en Touraine si les belles Anglaises
galopent toujours sur des chevaux de sang, a en livrant à la
brise, comme tu dirais, les plis de leurs voiles d'azur et les
anneaux de leurs blonds cheveux. »
L'embarras M d'avoir un véhicule pour se transporter à
Puy-Verdon,
Le vieux Gervais, qui avait signalé l'existence de l'équipage
de madame la chanoinesse, eut une terrible mortification à
essuyer, lorsque les doux jeunes gens accueillirent de huées
et de sarcasmes l'apparition de la patache et du vieux cheval
que le bonhomme leur présentait d'un air de complaisance.
Pourtant il fallut bien s'en accommoder : il pleuvait, et il était
impossibla d'arriver à pied à chez les dames de Puy-Verdon
sans eue mouillé et crotté. 11 fut convenu que Gervais condui-
rait, que les voyageurs se tiendraient au fond de la patache
sans se montrer, qu'on s'arrêterait sous bois à une petite dis-
tance de la résidence de Dutertre et qu'on ferait l'entrée à
pied par les jardins, sans exhiber aux regards moqueurs des
jeunes personnes du château l'absurde berline de la douai-
rière. Mais, chemin faisant, on changea d'avis.
— Nous sommes bien sots, dit Thierray. La patache de la
chanoinesse est connue au château. Les yeux y sont faits, et,
pour tout le monde, il est bien évident que nous n'avons pu
venir de Paris en tilbury ni à cheval. 11 y aura bien plus de
honte à laisser deviner notre honte qu'à l'abjurer résolument.
Si tu m'en crois, nous ferons notre entrée triomphale au trot
de ce respectable cheval blanc, dans la cour d'honneur du
château. Cette vieille relique du manoir de ta tante sera une
allusion aux charmes surannés de madame Dutertre.
— Accordé, répondit Flavien, d'autant mieux qu'il pleut à
verse.
MONT-REVÈCHE 21
Mais ils n'eurent pas besoin de ce déploiement de courage
philosophique. A une demi-lieue du château, ils furent joints
par une calèche de poste qui les hêla et s'ariêla devant eux
après les avoir dépassés. M. Dutertre en sortit à demien leur
criant :
— Venez, messieurs, venez. J'ai reconnu Gervais, et je vois
que vous me tenez parole en me devançant sur la route. Je
suis pressé d'embrasser ma chère famille, et pourtant je vous
tiens et ne veux pas me séparer de vous. Ces chevaux de
poste vont plus vite que le brave César, un bon animal pour-
tant, qui a encore de l'ardeur à vingt-trois ans. Vous voyez,
je le connais, et il n'y a pas moyen de passer incognito sur
mon chemin. Venez, venez vite dans ma voiture : Gervais
suivra , et j'aurai le double plaisir d'être avec vous et darriver
promptement.
— Cela est de fort mauvais goût, dit Flavien bas à Thierray,
d'arriver pour être le témoin inopportun des embrassades de
latamille.
— Au contraire, répondit Thierray, cette indiscrétion est,
selon moi, de fort bon goût. Dépêchons, le jour va baisser, et
je voudrais bien voir mon Olympe avant que les bougies fus-
sent allumées.
Monsieur Dutertre insistait. Le transvasement du contenu de
lapatache dans la calèche fut fait rapidement; le postillon fit
claquer son fouet, et au bout de quelques minutes on des-
cendit au perron de Puy-Verdon, sans avoir attiré l'attention
des châtelaines, car monsieur Dutertre n'avait pas annoncé le
jour de son arrivée, et la pluie claquemurait probablement
les dames au salon qui donnait sur les jardins, à l'autre face
du château.
Ce court trajet dans la calèche avait suffi pour mettre com-
plètement à l'aise les trois personnes, dont deux se trouvaient
pour la première fois en présence l'une de l'autre, et déjà la
vente de Mont-Revêche était une affaire arrangée. Dutertre
avait été au-devant des explications de Flavien sur le but de
son voyage.
— Je sais que vous venez ici avec l'intention de vendre, lui
avait-il dit; moi, j'ai le désir d'acheter. Vous me direz ce que
22 MONT-REVÊCHE
vous évaluez votre propriété. Votre prix sera le mien, à moins
que vous ne vous trompiez en l'estimant moins qu'elle ne
vaut. Je passe pour un honnête homme, et je crois que c'est
la vérité.
— Monsieur, avait répondu Flavien, j'aime beaucoup vo -
tre manière de procéder. Puisque vous avez tant d'obligeance,
je vous enverrai demain ma procuration avec pouvoirs illi-
mités pour vendre à monsieur Dutertre au prix que vous vou-
drez bien fixer.
Us se donnèrent la main en riant, et dès ce moment ils fu-
rent amis. La rondeur de caractère de Dutertre était accom-
pagnée d'une telle distinction de manières, de physionomie
et d'accent, qu'elle était irrésistible, et que la personnalité la
plus jalouse de ses propres avantages n'eût trouvé chez cet
homme aucun côté par où il fût possible d'accrocher une ri-
valité, une méfiance, un mécontentement.
Thierray lui-même, qui, tout en le proclamant honorable,
avait, sans dessein arrêté, parlé légèrement de sa femme, re-
commençait à le respecter involontairement, surtout en se
rappelant les quarante ans de la belle Olympe.
Au moment où ces trois personnes descendaient de la voi-
tm'e, trois autres montées sur de beaux chevaux couverts de
sueur, de pluie et d'écume, entraient dans la cour et saul aient
légèrement à terre.
La première en tête était une grande tille blonde dont les
traits animés et un peu gonflés par l'air et le mouve-
ment d'une course rapide avaient déjà perdu la première fleur
de l'adolescence. Elle ressemblait à monsieur Dutertre, c'est-
à-dire qu'elle était paifaitement belle. Sa taille était d'une
grande élégance dans sa ténuité un peu diaphane. L'air ferme
de son visage et la certitude de ses mouvements souples, an-
nonçaient pourtant une grande vigueur physique ou une
grande résolution dans le caractère. La seconde personne
était un jeune homme pâle, aux cheveux bruns, à l'œil doux,
mélancolique et fin. Il était impossible de voir une plus char-
mante figure, im extérieur plus simple et plus gracieux, un
sourire plus attachant, malgré et peut-être à cause d'une ex-
pression de tristesse pour ainsi dire chronique.
MONT-REVLCHE 25
Le troisième cavalier était un groom robuste et trapu de
la meilleure espèce, qui emmena les chevaux haletants à l'é-
curie.
— Ah ! s'écria monsieur Dutertre en redescendant les deux
marches du perron qu'il avait déjà montées, et en courant
vers la belle amazone qui s'élançait vers lui, c'est mon Éve-
linc ! ma seconde fille ! dit-il en regardant ses deux hôtes
avec un mouvement d'orgueil involontaire, et il la pressa
contre son cœur avec émotion.
Quoi! toute mouillée ! ajouta-t-il d'un ton de doux repro-
che; dehors, à cheval, par un temps pareil! toujours l'enfant
terrible !
— Dites intrépide, au moins, mon père, ne fût-ce que pour
ne pas encourager Amédée dans son rôle de sermonneur.
— Te voilà, mon enfant! dit monsieur Durtertre en ou-
vrant ses bras au jeune homme qui l'entoura aussitôt des siens
avec effusion.
— C'est monsieur votre fils? dit Thierray avec une expres-
sion de suprême ironie qui ne fut comprise que de Flavien.
— Non, dit Dut3rtre, mais c'est tout comme ! c'est mon
neveu, Amédée Dutertre, que je vous présente, et récipro-
quement.
Les jeunes gens se saluèrent. Monsieur Dutertre arrêta sa
fille Évelinc qui déjà grimpait vivement le perron en rele-
vant avec adresse sa longue jupe de drap chargée de sable
mouillé.
— N'avertis pas les autres, dit-il, attends-moi, tu sais que
j'aime à surprendre mon monde.
— Tu vois bien que sa femme est une respectable matrone,
dit Thierray bas à Flavien ; autrement, un homme d'esprit
comme il l'est ne dirait pas de ces choses-là ou ne les fe-
rait pas.
— Il n'y a plus moyen d'en douter ! répondit Flavien avec
un soupir de comique résignation, en montant le perron avec
lui et en lui montrant Éveline qui gagnait devant avec son
père. Cette amazone déterminée a perdu toutes ses dents de
lait, et encore n'est-elle que la seconde progéniture.
— Si les trois filles valent celle-ci, il y aura moyen d'où-
2i MONT-REVÉCHE
blier la mésaventure, répliqua Thierray sur le même ton;
mais je crains que l'aînée ne soit en train de perdre ses dents
de sagesse.
Comme il disait ces mots^ l'aînée parut à l'entrée d'une belle
galerie qui formait vestibule au château, comme dans plusieurs
manoirs de la renaissante. Celle-là, en vérité, avait bien les
vingt ans annoncés, mais pas davantage. Elle était belle aussi,
plus belle même que sa sœur, brune, svelte, et d'un teint
plus reposé ; mais je ne sais quoi de grave et de compassé
la rendait moins agréable dès le premier abord. Elle ne
montra aucune sui prise, ne poussa aucune exclamation
en voyant son père, l'embrassa avec plus de déférence que
d'élan, et prononça ces mots, qui furent le dernier coup
de massue pour Thierray, bien qu'il ne comprît pas l'espèce
d'affectation avec laquelle ils étaient articulés : Ma mère va
être bien contente!
— La mère d'une fille qui est peut-être majeure ! pensa-t-il.
Allons! je me moquerai si bien de moi-même, que Flavien
n'aura pas assez d'esprit pour renchérir sur la mystification
que je subis.
— Jai entendu les grelots de la poste, disait tranquille-
ment Nathalie, l'aînée des demoiselles Dutertre, à son père,
en traversant avec lui et ses hôtes les vastes et riches appar-
tements du rez-de-chaussée. J'ai deviné que vous veniez nous
sm'prcndre.
— Et moi, disait Éveiine, du haut de la montagne j'ai vu
arriver la voiture. J'ai fait la descente au galop afin d'arriver
aussitôt que mon père.
— Est-ce pour m'embrasser plus tôt ou pour tenir un pari
avec Aniédée, que tu as risqué de te casser le cou? dit le père
avec un mélange de raillerie, de tendresse et de méconten-
tement.
— Oh! voilà le commencement des injustices dont je suis
la victime, s'écria la jeune fille en riant. Mon père peut-il me
faire une pareille question ?
— Allons! allons ! Éveiine, dit le jeune cousin, il y avait de
l'un et de l'autre dans votre fait , encore que j'eusse refusé de
tenir un pari si dangereux pom* vous.
MONT-REVÊCHE 25
— Chut! voici l'entrée du sancluaire, dit Nathalie d'un ton
étrange. C'e?t ici quo réside la perfection, et que mon père
ne trouvera rien à blâmer.
En parlant ainsi elle tira une vaste portière, et le petit sa-
lon de la compagnie où se tenait madame Dutertre , quand
elle était seule chez ell«?, s'offrit aux regards émus du père de
famille, et aux regards rapidement scrutateurs des deux
étrangers qui l'accompagnaient.
Mais ce coup d'oeil fut une complète déception pour Thier-
ray. Le salon, assombri par l'approche de Ja nuit et déjà
obscur par lui-même, grâce à ses tentures de cuir doré et à
son ameublement de velours violet, n'était éclairé que par le
reflet d'un vague crépuscule et par un feu de javelle déjà à
demi épuisé dans l'âtre. Deux femmes qui semblaient causer
intimement, assises tout près l'une de l'autre devant cette che-
minée, se levèrent et accoururent avec des exclamations plus
pénétrantes que celles qui avaient précédemment accueilli le
chef de la famille. C'était Olympe, la femme de monsieur Du-
tertre, et Caroline, la plus jeune de ses filles. Malgré le peu de
clarté qui régnait dans l'appartement, Thierray sai^it ce-
pendant les détails de cette scène d'intérieur avec une atten-
tion qui suppléa à la faiblesse de sa vue. Madame Datertre,
au moment d'embrasser son mari qui venait à elle, recala
d'un pas et poussa la jeune Caroline dans ses bras, comme
résolue à lui céder 1?. bénédiction de cette première caresse.
— Oh ! oh! pensa This^rray, épcvse coupable! cela est cer-
tain.
Puis, après que la mère et la fille eurent embrassé Du-
tertre sans fracas, mais avec beaucoup de sensibilité, la jeune
Caroline porta ardemment à ses lèvres la main de son père,
et comme une enfant naïve et charmante qu'elle était pen-
dant qu'on s'approchait du feu, elle passa cette me in à
Olympe qui, à la dérobée, y colla ses lèvres un instant. Du-
tertre tressaillit, voulut encore embrasser sa femme, qui fit un
léger mouvement en arrière, et poussa de nouveau Caroline
dans ses bras.
— Épouse très-coupable! pensa encore Thierray, qui, placé
tout près d'eux en arrière, ne perdait pas un des mouvements
26 MONT-REVÉCHE
d'Olympe. Quel passé d'infidélités, bon Dieu! pour qu'une
mère de famille recule ainsi humblement devant le pardon de
l'oubli ou de l'habitude !
Je suis fixé, dit-il en se rapprochant de Flavien, pendant
que la causerie de famille s'établissait vive et pressée, après la
présentation des deux hôtes.
— Tu es fixé, repartit Flavien, sur l'âge?
— Oh ! l'âge n'y fait rien ; c'est une grande pécheresse.
— Ah ! déjà? dit Flavien en faisant allusion au peu de temps
qu'il avait fallu à Thierray pour établir apparemment une con-
nivence suspecte avec la châtelaine.
— C'est encore, que tu veux dire ! répondit Thierray faisant
allusion à l'âge mûr de la dame, et ne comprenant rien à l'ex-
clamation de son ami.
Au milieu de la joie de se revoir et de l'affabilité de bon ton
avec laquelle on accueillait les deux étrangers, on oublia de
sonner pour demander de la lumière. Pourtant le calme se fit;
l'amazone mouillée, pressée par ses parents d'aller changer, se
retira. Nathalie, très-silencieuse et-très indifférente en appa-
rence, ne fixa pas l'attention. Caroline, assise dans la poche de
son père et son bras passé sous le sien, comme si elle eût craint
qu'on ne lui enlevât, parut écouter ses moindres paroles avec
admiration. Madame Dutertre, parlant peu, mais bien, répon-
dant et questionnant juste, montrant le calme et l'aisance
d'une femme de la meilleure compagnie, chatouilla encore de
temps en temps l'oreille musicale de Thierray par un son de
voix aussi frais et aussi pur que celui d'une jeune fille. Mon-
sieur Dutertre causa agréablement et solidement avec les trois
hommes, sans oublier de se tourner souvent vers sa femme,
comme pour la consulter ou la prendre à témoin, avec ce su-
prême bon goût de déférence qui vient du cœur encore plus
que de l'éducation.
— Voilà un homme bien fort, pensait Thierray en l'obser-
vant. Qui croirait à l'épouse coupable, d'après cette manière
d'être si parfaite, si je n'avais vu le baiser sur la main!...
Dutertre devint l'objet de son admiration, et le type qu'il se
promit d'étudier. Quant à Olympe, les lueurs blafardes que
le feu mourant envoyait à son visage pâle ne dessinaient
MONT-REVECHE 27
qu'un ovale pur et des cheveux en apparence très noirs, et
Thierray, en retrouvant le vague ensemble de la beauté qui
l'avait charmé, se demandait s'il avait rêvé ou s'il rêvait
encore.
En ce moment, monsieur Dutertre sonna pour demander de
la lumière, et Flavien, profitant de ce dérangement, prit congé
pour se retirer.
Thierray le suivit, et, dans l'antichambre, ils rencontrèrent
les valets qui apportaient les candélabres allumés.
— 11 est bien temps, dit Thierray en riant !
III
— Mais avoue, dit-il à Flavien, qui se mit à rire encore
plus fort que lui, dès qu'ils furent installés dans la patache
héréditaire , avoue qu'on peut s'y tromper quand on ne voit
pas très bien, et que cette femme a un air de jeunesse...
Flavien riait toujours.
Thierray en fut piqué, et pour se tenir parole à lui-
même, il tourna si bien sa myopie en ridicule, que la
gaieté de son ami en devint convulsive. Mais, s'arrêtant tout-
à-coup :
— Je gage, dit Flavien, que tu ne sais pas de quoi je
ris?
Cette interpellation soudaine étourdit Thierray.
— Je ris, reprit Flavien, de l'impressionnabilité des poètes.
Ils regardent tout sans rien voir d'abord, et puis, quand ils
voient, ils ne regardent plus. Tu as examiné, analysé, dis-
séqué la jeunesse et la beauté d'une femme, mais tu ne l'as
pas seulement aperçue telle qu'elle est, puisque sur un mot
jeté au hasard par Gervais, ce matin, tu n'as pas été sûr qu'elle
n'eût pas cinquante ans. Ton souvenir, qui s'intitulait passion,
ne t'a présenté aucune certitude pour combattre une méprise
bien simple. Tout à l'heure, tu as revu cette femme; et tu pou-
vais t'en rendre compte aussi bien que moi, car tu t'es ap-
proché d'elle presque ridiculement, et la clarté était suffi-
sante. Cependant, persuadé qu'elle était vieille, tu n'as pas
28 MONT - REVÊCHE
daigne l'apercevoir qu'elle est jeune, et tu la tiens maintenant
pour une matrone, tandis que moi, qui ne suis ni amoureux ni
poëte, j'ai enfin la clef du mystère : tu vas voir si je me suis
trompé.
Alors, élevant la voix :
— Gervais, dit-il au vieux serviteur qui dirigeait César d'une
main encore ferme à travers les ornières sablonneuses, mon-
sieur Dutertre a donc eu une première femme?
— Mais oui, monsieur le comte, réponùit sans hésiter Ger-
vais; c'était la mère des enfants qu'il a.
— Et sa seconde femme, quel âge a-t-elle?
— Oh! je peux bien vous le dire, car je me suis trouvé à la
messe comme on publiait ses bans au prône. Madame Olympe
doit avoir aujourd'hui... attendez donc!... pas tout à fait vingt-
quatre ans, monsieur le comte ! car elle en avait vingt quand
monsieur Dutertre l'a épousée en Italie.
— Vingt-quatre ans î s'écria Thierray ; madame Dutertr2 a
vingt-quatre ans! et ce vieux fou ne le disait pas!
— Ma foi, monsieur, répondit Gervais, qui entendit l'apos-
trophe un peu trop retentissante de Thierray, si vous aviez
pensé à me le demander, j'aurais pensé à vous le dire?
— Voilà ta condamnation! dit Flavien à son ami, c'est de
n'avoir pas songé à t'en convaincre, c'est de n'avoir eu dans la
mémoire de ton amour aucune défense contre une pauvre
méprise de comiédie. Permets - moi de te dire, mon cher
ami, que tu vois les femmes avec des yeux de séminariste,
c'est-à-dire à travers des hallucinations maladives. Allons, tu
es plus jeune que tu n'en as l'air, et moins roué que tu n'en
as la prétention.
— Flavien, dit Tliierray, si tu me parles encore d'Olympe,
je vais te parler de Léonice I
— Oh ! comme tu voudras, répondit Flavien. Cela ne me
touche plus, cai' j'ai envie de devenir amoureux d'Olympe, du
m ment que tu ne l'es pas.
— Qu'en sais-tu?
— Tu ne l'as jamais été !
— C'est possible ; mais je te prie de n'en pas devenir
MOiNT-REVÊCHE '29
amoureux. Elle pose devant inoi; ne dcrange pas mon mo-
dèle.
— A la bonne heure ! parle ainsi et je te comprendrai. Tu
joues avec les femmes un jeu où un autre se brûlerait, mais
où tu ne brûleras que les parfums de la poésie dans une cas-
solette de vélin doré sur tranche,
— N'importe, dit Thierray, nous voici arrivés. J*ai sommeil
et je passerai une meilleure nuit que je ne l'erpérais. J'avais
peur de voir apparaître dans mes rêves une lady of the sake
comme celle de la chambre tapissée de Walter Scott, tandis que,
si l'image de la dame de Puy-Verdon vient à voltiger à mon
chevet, je ne m'en plaindrai pas trop.
— En d'autres termes, répondit Flavien en le quittant, tu as
une montagne de moins sur ta poitrine d^homme et sur ta con-
science de rêveur. Dors bien, ami, après une journée si
cruelle et de si terribles émotions !
Laisions dormir ces de;ix personnages qu'il ne nous a pas
été possible de quitter plus tôt, et voyons ce qui se passait à
pareille heure au château de Puy-Verdon.
Monsieur Dutertre, ayant dîné vite et mal en route, avait
faim, et la petite Caroline, la fillette de seize ans, que ses
sœurs appelaient la Benjamine à papa, courait elle même à la
cuisine, et, bourgeoise de cœur et d'instinct, mais bourgeoise
dans la bonne et sérieuse acception du vieux mot, elle prépa-
rait et servait presque de ses propres petites mains le souper
de son père chéri. Ardente de cœur et froide d'imagination,
Caroline ne connaissait encore qu'une passion, l'amour filial.
Réputée la moins jolie et la moins intelligente du, jeune trio
d'héritières à marier qui fleurissait à Puy-Verdon, elle était la
plus heureuse des trois, parce que seule elle n'avait pas la
préoccupation d'être la plus spirituelle et la plus belle. Pourvu
que papa et maman fussent contents d'elle, elle s'estimait la
première fille du monde. C'est ainsi qu'elle disait, et c'est ainsi
qu'elle sentait.
Au milieu du luxe naturel à une maison très-ri:he, les
goûts simples, les instincts de ménagère de la Benjamine fai-
saient un contraste bizarre avec les goûts aristocratiques et
les grands airs de celle qu'on appelait la lionne. Celle-là
30 MONT-REVÉCHE
Éveline, la gi^ande écuyère, venait de descendre au salon,
après avoir échangé ses vêtements de drap mouillé contre
une toilette d'un goût ravissant. Recoiffée, parfumée, chaus-
sée, c'était une autre femme. Elle le savait, et aimait à se
montrer tantôt sous l'aspect d'un garçon pétulant, indifférent
aux morsures du hâle et aux fatigues de la chasse, tantôt sous
celui d'une femme nonchalante et raffinée, exercée à déployer
toutes les séductions d'une coquetterie encore innocente, mais
alarmante pour l'avenir.
Elle s'attendait à trouver plus de monde pour apprécier
cette toilette miraculeusement rapide. Nathalie, qui était tou-
jours habillée d'une manière grave, non pas tant par goût
naturel que par besoin de trancher par une opulente austérité
à côté des chiffons plus recherchés et des coiffures plus sa-
vantes de sa sœur, en fit aussitôt la remarque tout haut avec
cette désobhgeance sans pareille des filles hautaines et jalou-
ses. Us sont -partis, dit-elle en jetant un regard d'admiration
moqueuse sur les blondes tresses qu'Éveline avait semées de
fleurs naturelles, et sur sa robe de mousseline blanche, sou-
ple et flottante comme un nuage.'
— Qui donc est parti ? demanda Éveline avec une hypocri-
sie maladroite. Mais se remettant aussitôt, elle ajouta, sinon
avec plus de candeur, du moins avec une grâce pénétrante :
Est-ce que notre père n'est pas là ? Est-ce une toilette perdue
que celle que j'ai faite pour lui ?
— Papa a faim, dit Caroline en emmenant son père à table.
11 regardera tout à l'heure comme tu es jolie. Mais toi-même
il faut manger, petite sœur. Tu as couru à cheval après dîner,
et tu vas encore, si tu ne prends tes précautions, nous réveil-
ler cette nuit en nous disant que tu meurs de faim. Allons,
asseyez-vous, je vais vous servir tous les deux. Veux-tu me
le permettre, maman? ajouta -t- elle en donnant un gros
baiser sur la belle main d'Olympe, qui s'était posée sur son
épaule.
— Ceci est grave, répondit madame Dutertre en souriant
avec tendresse à l'enfant de son cœur. 11 faudrait peut-être
demander la permission au père, et puis à la sœur aînée...
et puis à la cadette.
MONT-REVÊCHE 51
— Moi, je permets tout, ce soir, à tout le monde, dit Du-
tertre avec gaieté, pourvu qu'on m'aime à qui mieux mieux.
J'ai surtout faim et soif d'être aimé après six mois d'exil.
— Tout le monde vous aime, bon père, dit Éveline, mais
je permets à votre Benjamine de faire la maîtresse de maison
devant vous. Elle s'en acquitte avec grâce, et moi, quand je
cesse de remuer et de m'agiter, je ne suis plus bonne à rien.
J'aime mieux courir au sanglier que de découper une per-
drix.
— Quant à moi, dit Nathalie, je n'entends rien à ces gran-
des choses de l'intérieur qui s'appellent du nom sublime de
pot-au-feu.
Caroline ravie renvoya les domestiques, et s'asseyant auprès
de son père, se levant cent fois pour une, elle le servit avec
idolâtrie.
— Dites donc, mon père, reprit Nathalie, parlez-nous un
peu de ce penseur que vous nous avez présenté aujourd'hui.
— Pourquoi l'appelles-tu penseur ? dit Dutertre. C'est tout
simplement un homme de lettres, car c'est de monsieur Thier-
ray que tu me parles, je présume ?
— Oui, le nommé Thierray, reprit Nathalie avec un dédain
superbe. On nous en avait si peu parlé, ajouta-t-elle en re-
gardant Olympe, que nous ne lui supposions pas tant d'im-
portance. Il faut qu'il en ait beaucoup, car il est grand homme
dans sa manière de prononcer, de s'asseoir, de regarder et
de marcher. C'est un penseur de profession, cela se voit à
ses habits et jusque dans ses boutons de guêtre.
— Tu es donc toujours mécliante, Nathalie ? dit monsieur
Dutertre d'un ton où il entrait plus de complaisance que de
sévérité.
— Nathalie aime à railler, dit madame Dutertre avec plus
de douceur encore, mais je parie qu'elle n"a pas seulement
regardé l'homme dont elle parle avec tant d'esprit.
— Il paraît que vous l'avez regardé assez pour pouvoir
prendre sa défense, répondit Nathalie d'un ton qui se tenait
musicalement à l'unisson de douceur de ses parents, et qui
lui permettait d'être amère en ayant l'air d'être enjouée.
32 MO>'T-REVÊCHE
Monsieur Du'.ertre eut un mouvement d'élonnement , il
se retourna pour regarder Nathalie ; il rencontra ses yeux
calmes et fiers, et lui dit, en y plongeant son regard pa-
ternel :
— Je regardais à qui tu viens de parler, ma fille. Je croyais
que c'était une de tes lutineries habituelles contre tes
SŒurs.
— Les lutineries de Nathalie ! dit Éveline légèrement, le
rrot est doux !
Nathalie, qvÀ avait très-bien compris la leçon paternelle,
Ee daigna pas faire attention à celle d'Éveline, et répliqua en
s'adressant à monsieur Dutertre :
— Non, mon père, c'était bien à notre chère Olympe que
je pariais.
— Olympe!... reprit Dutertre confondu; et se tournant
vers sa femme : Chère amie, dit-il, est-ce que vos filles vous
appellent par votre nom de baptême, à présent ?
Madame Dutertre voulut répondre pour détourner l'atten-
tion que son mari donnait à cette circonstance, Nathalie ne lui
en donna pas le temps.
— Non, mon père, dit-elle ; la petite fille (elle désignait
Caroline) l'appelle toujours sa mère, Éveline dit encore petite
maman d'un ton enfantin qui lui sied à ravir ; mais moi qui
suis une fille majeure...
— Pas encore, dit Dutertre.
— Pardon î reprit Nathalie, vous m'avez fait émanciper,
et mes vingt ans m'autorisent à me regarder comme une vieille
fille. Olympe est une jeune femme, plus jeune que moi réel-
lement par ses grâces et sa beauté. Je la respecte comme votre
femme, mais le respect n'a pas besoin d'avoir recours à des
formes ridicules pour être réel.
— Ah çd I je crois rêver, dit Dutertre; je ne comprends
rien à ce nouveau thème ! Que s'est-il donc passé ici en mon
absence ?
— Rijn, mon pèie, répondit ÉYeline, sinon que Nathalie
est devenue beaucoup plus ennuyeuse et un peu plus esprit
fort que par le passé.
MOiNT-REVliCHE 53
— Je développerai mon thème, si mon père le veut, reprit
Nathalie, toujours sans daigner prendre note des interruptions
de ^a SŒur.
— Voyons ! dit Dutertrc en regardant toujours fixement sa
fille aînée, tandis que la Benjamine, contiariée des distiac-
tions qu'on lui donnait, le tourmentait pour le faire manger
machinalement.
— Voilà mon thème : que mon père le juge, reprit >îatha-
lie, et qu'il le condamne s'il est mauvais : ma belle-mère...
Mais elle fut interrompue par madame Dutertre, qui s'était
appuyée sur le dos de sa chaise, et qui se pencha pour lui
dire, en lui donnant un baiser sur le front :
— Chère Nathalie, appelez moi plutôt Olympe, si vous vou-
lez me retirer le doux nom de mère, que de m'en donner un
si solennel et si froid.
— Cependant, ma chère madame... dit Nathalie.
Olympe, douloureusement blessée de cette nouvelle m.arque
d'antipathie, porta involontairement la main sur son cœur.
Monsieur Duterire eut un tressaillement nerveux, et son front,
uni et pur comme le siège de la divinité , se plissa légère-
ment.
— Qu'est-ce donc, cher pipa? s'écria la Benjamine en lui
saisissant le bras. Est-ce que vous vous êtes coupé ? et elle lui
ôta des mains le fruit qu'il tenait, pour le couper elle-même.
— Non, chère petite, ce n'est rien, dit le père de famille;
et, résolu de juger par lui-même au plus tôt la situation de
son intérieur, il reprit en s'âdressant à Nathalie :
— Continue, ma fille! tu disais...
— Je disais, reprit Nathalie avec le même calme qu'aupa-
ravant^ que traiter de maman une si jeune mère serait parfai-
tement déplacé à l'âge que nous avons l'une et l'autre. Voulez-
vous m'imposer un ridicule? Ce que je hais le plus au monde,
c'est de faire l'innocente de quinze ans, quand j'en ai vingt
par le fait, et quarante par le caractère. Il me semble aussi
que j'aurais l'air d'une jalouse qui veut vieillir Olympe...
— Sont-ce là toutes les graves raisons que tu as mûries pen-
dant mon absence? dit monsieur Dutertre, qui savait lutter de
sang-froid avec Nathalie quand besoin était.
34 MONT-REVÊCHE
— Jusqu'à présent,, dit Nathalie d'un air tranquille et pour-
tant menaçant, je n'en ai pas d'autres. Mais elles on* leur
poids. Vous ne voudriez pas me contraindre à une mise, à un
langage qui ne me siéraient pas et me rendraient insuppor-
table à m.oi-même. Vous êtes le père le plus aimable et le plus
sage de la création; vous ne nous avez jamais assujetties ni
blessées en quoi que ce soit. 11 doit vous être indifférent, à vous
qui vous occupez des graves intérêts de la société, que, dans
mi intérieur que vous n'habitez pas assidûment, on attache
quelque importance à des détails d'étiquette domestique, lors-
qu'ils ne troublent en rien la paix de la famille.
— La paix de la famille, c'est quelque chose, sans doute ;
mais ce n'est pas tout, répondit Dutertre, Il y a quelque chose
de plus doux : l'union; quelque chose de plus grand et de
plus beau : l'amour. Aimez-vous les U7is les avtres, c'est la
suprême loi sans laquelle les familles comme la société pé-
rissent.
— Oh! mon papa, tuas raison! s'écria Caroline. Mais, sois
tranquille, va! nous nous aimons ici ! Moi, d'abord, j'aime
tout le monde, toi le premier ; et puis petite mère, qui est
bonne comme toi, et puis mesdemoiselles mes sœurs qui sont
très-gentilles, quoiqu'un peu braques... et puis loi aussi, va,
quoique tu sois un taquin de premier ordre !
Cette dernière interpellation s'adressait à Amédée Dutertre,
que désignèrent les grands yeux noirs de la Benjamine, après
qu'ils eurent fait le tour de la salle, pour s'arrêter enfin sur
le jeune homme pâle, rêveur et muet, qui s'était accoudé à
l'écart sur le poêle.
Amédée sortit de sa rêverie et sourit machinalement au son
de voix et au regard de la jeune fille. Mais, scit qu'il n'eût pas
entendu ses paroles, soit qu'il lui fût impossible de manifester
de l'enjouement, il ne répondit rien.
— Donc, mon procès est gagné, et la séance est levée, dit
Nathalie pendant que son père éloignait sa chaise de la table
et se plaçait de côte, comme pour donner un dernier coup
d'oeil à son troupeau avant de se retirer.
— Votre plaidoyer roule sur un détail puéril, mon enfant,
répondit Dutertre. Cependant il ne faut pas blesser, même par
MONT - REVKCHE 35
une puérilité, les convenances de l'affection. Étes-vous bien
sûre que votre belle-mère, ma femme, votre meilleure amie,
ne souffre pas un peu quand vous...
— Mon, mon ami, je n'en souffre pas, répondit vivement
madame Dutertre; puisque Nathalie n'y voit pas une marque
de froideur, je n'ai pas voulu même supposer qu'elle songeât
à m'affliger. Pourtant, si elle me permet une objection, je lui
dirai qu'elle rejette sur moi, à coup sûr, le petit ridicule qu'à
tort elle craint pour elle-inême. En me traitant comme une
jeune personne, elle me force à accepter la prétention d'une
parité d'âge qui n'existe pas...
— Ce n'est pas là ce qui blessera mon père, dit Éveline avec
plus d'étourderie que de méchanceté.
— C'est à mon père de se prononcer là-dessus, dit Nathalie:
s'il veut qu'Olympe ait l'air d'être notre mère, qu'il lui fasse
porter des robes de mérinos et des bonnets à ruche , au lieu
de lui envoyer de Paris des robes de taffetas rose...
— Qu'elle ne porte pas ! dit Dutertre en jetant les yeux sur
la robe de velours noir de sa femme.
— Mais qu'elle va porter, à présent que tu es ici ! dit Caro-
line. N'est-ce pas, mère, que tu vas te faire belle pour papa?
Quand tu es bien arrangée, bien jolie, je vois dans ses yeux
qu''il est content ! Et m.oi aussi, papa, je mettrai demain ma
robe rose pour te faire plaisir.
— Ah! toi, du moins... dit Dutertre en la pressant sur son
cœur. Et sa phrase expira dans un baiser, mais il la termina
intérieurement. « Toi, du moins, pensa-t-il, enfant de mes
entrailles, tu prends ta part de mon bonheur au lieu de me le
reprocher! »
A minuit, chacun était rentré chez soi depuis une heure;
mais, à l'exception des domestiques, personne ne dormait au
château de Puy- Verdon. Monsieur et madame Dutertre avaient
leur appartement à une extrémité du château opposée à
celle qu'occupaient les demoiselles Dutertre et leur principale
servante, une bonne femme qui avait nourri Éveline et qui les
avait élevées toutes les trois : on l'appelait du sobriquet de
Grondette. Amédée Dutertre habitait une jolie tour carrée qui
avait une entrée sur les cours et une sur les jardins. De ces
r;^ MO^'T-BEVÊCHE
trois points d'occupation qni avaient pour centre commun la
vue de la pelouse semée de fleurs et plantée de Deaux arbres,
située au midi, on pouvait, au besoin, s'avertir et se rassem-
bler, piévision qui n'est jamais inutile dans les résidences
isolées.
Pénétrons dans Tappartcment des demoiselles; il n'y aura
cas trop d'indiscrétion, car, à l'exception de la Benjamine que
nous ne troublerons pas, puisqu'elle dit ses prières, seule
dans sa petite chambre, aucune ne songea se coucher. Les
trois iolics pièces qui composaient cet appartement étaient
reliées par un bout de galerie qu'on avait ferme » «chaque ex-
trémité pour en faiie un salon commun, une sorte datelie.
où ces demoiselles avaient leurs études d'artistes et leurs ou-
vrages de femmes. Pianos, livres, chevalets, corbeilles, out
cela était rangé trois fois par jour au moins par 1 infatigable
Grondetle, aidfe de la patiente Benjamine. Mais, au montent
oHou ; pérétrons et oi. Grondette vient de se retirer dans
une chambre située en face de la galerie, le desordre a deja
Tri son empire sur l'élégant gvnécée où la lionne turbulen e
eîla raisonneuse distraite ont établi leur quartier gênerai de
ipiir veillée.
ce n'e4 pas qu'Éveline fût dans sou heure et dans son cos-
tume de pétulance. Dès qu'elle quittait ses petites bottes de
mTroquinet son chapeau de feutre, elle devenait prmcesse,
nous î'avons dit, et il n'y avait pe. assez de batiste de par.r >ms,
de dentelle et de satin, pour reposer ce corps, frêle en appa-
t'Ti^ la rudesse d'habitudes où l'emportait le jeune dé-
mon de sa fantaisie. Mais, dcranoeu^e par nature, comme 1 ap-
"e ait Grondette, que ce fût par -d«'-« «" P^ « ^^
besoin de partir plus vite ou de se reposerplus to , xl fallait que
tous les objets qui se rencontraient sous son pied ou sous sa
^an cédassent brusquement ou dédaigneusemct la place a
«Torsonne agile et souple, soit pour la laisser passer, so,
pour laTisser s'étendre. Qaelq-ae précieux et choyé que tut
ce corps de reine, tous les objets à son usage avaient un air
de ma'propreté ou de dégradation. La riche moire des fau-
teuS où l'on étendait des pieds crottés au retour de la chasse,
eTdivans de velours où on laissait monter les chiens favoris,
mom-revéchij: 37
les rideaux de mousseline de l'Inde que l'on tirait d'une main
impatiente, les tapis de Turquie fréquemment arrosés par le
conteim des encriers, tous ces objets incessammcn renou-
veles d'un luxe dont Éveline avait un si grand besoin et usait
avec un si grand mépris, étaient maculés, taché< flétris
et au bout de quelques jours d'apparat avalent perdu la
fraîcheur et, qu'on nous passe le mot, la décence de leur
aspect.
C'était bien tout l'opposé du chaste sanctuaire où, tandis
que ses sœurs babillaient une partie de la nuit, Caroline s'en
termait pour clire ses naïves patenôtres, faire le relevé de ses
petites dépenses personnelles, qui, presque toutes, consistaient
en aumônes, raccommoder secrètement quelque nippe (car
son plaisir était de se soustraire à l'indolence de la richesse)
enfin repasser ses leçons et étudier avec conscience les cho'ses
dmstiiiction élémentaire que ses .œurs avaient trop vite dé-
rolfuT' ^'"''' ^Pi^^^^^'^^'e des choses frivoles aux yeux de Ca-
Nous appelons frivoles, nous, les choses qu'on effleure sans
les approfondir. Nous pensons que ce qu'on appelle les arts d'à-
grement, dans les familles aisées, est très-inut.iement bar-
bare et quon ferait beaucoup mieux, à l'état où les culti-
vent la plupart des jeunes personnes, de les appeler art de
désagrément pour l'entourage condamné à en subir les ré!
.uitats, la vue de certains portraits de famille, l'audition de
certaines romances, de certains concertos, voire de certains
vers.
Evelme et Nathalie n'en étaient pas précisément là. Elles
la poésie Evo'.ne ava.t beaucoup de dextérité dans les doigts
et de fan a:s,e dans la cervelle, quand elle interrogeait foUe-
ment a d assez rares intervalles, son piano presque toujours
ma ade par suite d'un abandon prolongé ou d'une trop bouil-
lante épreuve. Nathalie laisait réellement d'assez bons vers
parfois très-beaux quant à la forme, mais où en eùt-elle trouve-
le .ond bon cœur était froid et lermé; son imagination
.jamais émue par le sentiment, n'était quua miroir d'aciëi-
•iu. uilelait les objets extérieurs avec aetleté. C'était un ta-
38 MONT-REVÊCHE
lent d'observation, aidé d'une expression juste, parfois heu-
reuse. Elle aimait le métier et se jouait avec les difficul*'^§ de
la rime et du rhythme, comme un ciseleur ferme eo-^ininu-
tieux avec une matière rebelle. Elle faisait assez bon marché
de la mode, car elle ne manquait pas de goût; mais, aimant
à lutter, elle se plaisait à imiter tous les genres modernes,
pour sm^enchérir sur les défauts de l'école romantique. Elle
prenait cela pour la diffioulté vaincue, et y trouvait une
grande jouissance d'amour-propre. Elle s'assimilait ainsi les
qualités de cette école, mais ces qualités n'étaient pas siennes
et perdaient toute originalité en passant par un cerveau aussi
froid que son cœur.
Elle n'avait réellement de personnalité un peu frappante
que dans la satire ou l'imprécation. Athée par nature, si elle
ne niait pas positivement la Divinité, elle la prenait à partie
et discutait ses lois avec une rare audace. Lorsquelle avait de
l'aigreur contre les personnes ou les choses, elle exhalait et
calmait en secret son ressentiment et sa souffance par d'assez
véhémpntes déclamations remarquablement bien tournées.
C'était là tout son talent, talent assez éminent chez une femme,
mais pas assez ardent pom- être mâle, pas assez tendi-e pour
être féminin.
Éveline et Nathalie étaient trop bien élevées, trop peu pro-
vinciales, et avaient afîaire à des parents trop sensés pour
débiter leur poudre d'or aux yeux des profanes. Elles eussent
volontiers initié la famille à leurs petites gloires, si d'elles-
mêmes elles n'eussent détruit comme à plaisir le charme de
la vie de famille, l'nne par ses bizarreries, par ses caprices
d'enfant gâté et im.périeux, l'autre par une orgueilleuse amer-
tume. Toutes deux craignaient de trouver de la partialité dans
le jugement de lein^s parents, et, par-dessus le marché, toutes
deux avaient la certitude de rencontrer une critique malveil-
lante ou dédaigneuse toute faite d'avance dans l'esprit l'une
de l'autre.
Malgré cette antipathie instinctive des deux sœurs , elles
pouvaient ditficilcment se passer l'une de l'autre dans l'assaut
qu'elles livraient à une troisième puissance domestique. L'en-
tretien que nous allons rapporter exliquera la nécessité de
MONT-REVl'CHE 59
cette alliance forcée dans l'ofTensive, mais non pas solidaire
dans la défensive.
IV
— Comment? il n'est que minuit? dit Éveline, qui feuil-
letait un roman de Walter Scott sans le lire, étendue sur un
moelleux sofa, et jouant tantôt avec les tresses détachées de
ses beaux cheveux, tantôt avec les oreilles d'un énorme et
magnifique terre-neuve.
— Je trouve aussi le temp<5 long aujourd'hui, répondit Na-
thalie, qui, d'une main ferme et en caractères dune lon-nieui-
afléctéc, copiait une longue tirade de sa façon sur un^Vélin
épais et cassant.
-Mais cela s'explique, reprit Éveline, il y a une grande
heure que nous sommes ensemble.
— Éveline, tu prends avec moi des habitudes de sarcasme
qui lasseraient la patience de tout autre, mais dont j''ai jésolu
de ne pas m'aperce voir. Tu ne t'aperçois donc pas, toi, ma
chère, de la cause de mon silence ?
— Oh! si fait! c'est le calme du mépris, la patience de la
lorce. D un mot tu me briserais I
— Qui sait ?
— El tu as pitié de ma faiblesse!
— Peut-être bien.
— Tu fais à tort la généreuse, ma grande Nathalie, tu n'es
quune avare, au contraiie; tu amasses les trésors de ta ven-
geance, et dun mot placé à propos de temps en temps, tu
foudroies mon arsenal de taquineries. Mais je suis meilleure
que toi et reconnais que j'ai tort. Nous ferions mi.nLx de nous
supporter^ mutuellement, à présent surtout que nous voilà
raullr"''' ^ ''''' "^^ ^''"^"'' ^'''''' ^'"^"''' ^''^"^ ^^
-- Moi, je ne m'en plains pas, j'aime encore mieux ta so-
ciété Uzarre et ta causerie incohérente que l(?s fourheries ca-
ressantes d'Olympe, les trahisons niaisement bien intention-
40 MONT-REVÊCHE
nées de la Benjamine, les remontrances pédagogiques de
monsieur Amédée, et surtout que les indignations mal conte-
nues de notre pauvre père.
— C'est-à-dire que tu détestes tout dans le monde, que tu
aimes mieux te reposer dans le dédain que t'inspire ta frivo-
lité? Ta devrais au moins excepter mon père...
— Ah ! tu poses la fille tendre et soumise, ce soir. Oui, oui,
tu l'as fait, je l'ai vu ! Éveline, tu es lâche !
— Lâche de cœur, c'est possible. Ayant pour ma part le
courage physique, je m'en contente, et ne rougis pas de céder
à la fantaisie d'un père ci indulgent pour moi et si parfait
d'ailleurs.
— Fort bien , lu continueras à lui marquer la plus entière
déférence, à la condition qu'il te laissera faire toutes les volon-
tés, même les plus absurdes, courir avec tout le monde, par
tous les temps, par tous les chemins, t xposer ta réputa-
tion...
- Halte-là, ma belle ! Vous seule prétendriez volontiers
cela. Mais, vivant avec vos livres, vous ne savez, de ce qui
vous eni-oure, que le mal que vous y supposez. Ma réputation
ne risque rien au grand jour et au grand air. Plus j"ai de té-
moins de mes actions, moins je crains qu'on ne les calomnie,
et ce n'est pas au milieu des chevaux, des piqueurs et des
chiens, que la vertu d'une demoiselle e;t exposée. On sait
d'ailleurs que la main qui saitgou\ernerun cheval dangereux
serait de force à châtier un insolent , et qu'une cravache vol-
tige dans mes doigts aussi adroitement qu'mie épée dans la
main d'un homme.
— Fort bien! tout cela me paraît du plus mauvais goût, et
je ne conçois aucune espèce d'arme séante à la main d'une
femme, quand l'austérité de son extérieur et le sérieux de ses
habitudes ne la préservent pas de la seule pensée d'une in-
sulte. Mais passons, car je compte beaucoup plus sm- l'escorte
fidèle ù' Amédée pour contenir les audacieux que sur tes
moyens personnels de défense.
— AmédcC est un «ot qui, s'il me voyait insultée, me ven-
gerait sans doute, mais en ne manquant pas de prouver que
je suij dans mon tort, que c'est ma faute, et en me criant
MONT-REVÊCHE Ai
comme le maître d'école de la fable : « Je vous l'avais bien
dit ! »
— Ce serait révoltant, en effet, que ce pauvre garçon, en
se faisant couper la gorge pour tes sottises, se permît de mur-
murer contre sa souveraine adorée !
— Adorée! voilà une méchanceté d'un nouveau genre!
Prétends-tu maintenant m'imposer le ridicule d'avoir pour
amoureux mon petit cousin, un enfant dont nous avons vu
pousser la première barbe?
— Un enfant qui a maintenant une très-jolie barbe, et qui
compte vingt-quatre ans, juste Tàge de madame Olympe.
— Eh bien, qu'est ce que cela prouve? Une femme de
vingt-quatre ans a le double de l'âge d'un garçon du même
âge.
— Alors tune penses pas qu'il puisse être amoureux...
Un sourire sinistre passa sur les lèvres de Nathalie.
— De qui amoureux? demanda ÉveUne étonnée.
— De toi, répondit Xatiialie négligemment.
— J'espère bien qu'il n'y songe pas, le cher enfant! cela me
ferait de la peine, car je l'aime beaucoup. C'est un bon garçon,
ma]gré ses manies; il a été élevé avec nou>-', et je le regarde
comme mon fjère. Est-ce que tu le verrais d'un autre œil? Tu
en es peut-êire jalouse, toi, qui ne fais et ne penses rien
comme les aiilres?
Nathalie ne répondit que par un sourire et un mouvement
d'épaules plus expressifs que toutes les paroles par lesquelles
on peut exprimer le dédain qu'iiispire un individu apparte-
nant au sexe masculin. Puis elle bâilla, posa un instant son
front élevé dans sa main longue et blanche, changea un hémis-
tiche qui lui paraissait incolore, et se mit à l'écrire.
La pendule sonna le quart après minuit.
— Cette nuit est un siècle, dit Éveline en laissant tomber
son livre que la jeune Ti?iphone, grande chienne griffonne
courante de prédilection, se mit à déchirer à belles dents.
— Cette bête mange ton li\re, dit Nathalie sans se dé-
ranger.
— Elle fait bien, répondit Éveline, il m'ennuyait. Décidé-
ment, je déteste ^yalter Scott.
42 MONT-REVÊCHE
— Et pourtant tu singes assez Diana Vernon.
— Comme tu singes la reine Elisabeth, et comme Caroline
singe Cendrillon. Tout le monde singe quelqu'un, à de^isein ou
sans le savoir. Il n'y a pas de type humain qui ne trouve son
analogue dans le roman, dans la fable, ou dans l'histoire. Ce
qui rend la ressemblance souvent ridicule, c'est que les situa-
tions diflèrent. Ainsi, Benjamine, habitant un château comme
celui-ci, et servie par vingt laquais, jouissant des préférences
d'un papa débonnaire, est absurde quand elle fait elle-même
le chocolat avec autant de hâte et de soin que si elle attendait
des coups et des injures au bout de son œuvre; moi, je suis
ridicule en ayant l'air de chercher, à travers nos bois et nos
collines, un père proscrit et persécuté, quand j'en ai un qui
siège tianquillement à la Chambre, et règne par ses vertus et
ses richesses dans la province... Et toi, ma pauvre Nathalie,
qui, au lieu de la plus brillante cour de l'Europe, n'as à ty-
ranniser qu'nne famille ennuyeuse et paisible...
— Ennuyeuse, c'est vrai, int(}rrorapit Nathalie, paisible,
cela te plaît à dire. É véline, sais-tu pourquoi nous n'avons
envie ni de veiller ni de dormir en ce moment? C'est que
nous avons de l'ennui sans être paisibles.
— Pourquoi ne sommes-nous pas paisibles? C'est peut-être
la faute de notre caractère.
— Nullement. Le tien est celui d'un enfant qui s'arause de
tout; le mien, celui d'une femme qui méprise beaucoup de
choses. Par nous-mêmes nous avons de quoi nous réjouir ou
nous distraire : toi dans les choses riantes, moi dans les choses
sérieuses. Mais, en dehors de nous, il y a une cause de trouble
qui nous atteint déjà et qui nous forcera d'éclater tôt ou tard.
Cette chose fatale, ridicule, mais iasuimontable dans notre
destinée, c'est l'amour de notre père pom' une autre femme
que notre mère.
— Ah! je t'en supplie, Nathalie, ne mets pas notre pauvre
mère en cause dans cet éternel procès que tu fais à mon père.
Tu n'avais que quatre ans quand elle est morte , je n'en avais
que deux, la Benjamine venait de naître; aucune de nous ne
l'a connue au point de se souvenir d'elle aujourd'hui, et
i'amour filial n'est chez nous, de ce côté, qu'un sentiment
MONT-REVECHE 43
très-vague et qui aurait mauvaise grâce à se plaindre du peu
de temps que notre père a donné à sa douleur. Douze ans
écoulés avant qu'il songeât à se remarier, c'est un deuil sur
lequel je ne vois que celui du Malabar qui puisse renchérir.
— Que tu parles de tout légèrement, et surtout des choses
sérieuses! Je ne te dis pas que notre père se soit remarié
trop tôt; je te dis, au contraire, qu'il s'est remarié trop tard
pour nous !
— Mais nous-mêmes, ce serait nous en aviser bien tard pour
le lui reprocher, toi surtout, qui avais déjà seize ans quand il
nous fit part de ce projet qui le rendait si heureux, et auquel,
pourtant, l'excellent père eût renoncé s'il nous eut vues dé-
solées et effrayées.
— Belle autorité pour faire une pareille folie, que le con-
sentement de trois petites filles qui s'ennuyaient au couvent et
qui avaient hâte d'en sortir ! Je fus enchantée, pour ma part,
quand mon père, enfant lui-même dans l'entraînement de sa
passion, mit devant nos yeux d'enfants le doux leurre de la
liberté, de la vie de luxe à la campagne, chose charmante à
seize ans.
— Et à dix-huit aussi; je m'y plais encore beaucoup.
— Tu mens, tu commences à t'y ennuyer, et moi je m'y en-
nuie depuis longtemps. Nous sommes nées pour le monde,
nous avons été élevées pour le monde; nous avons soif de
notre élément, et nous vivons ici comme des poissons jetés
sur l'herbe, qui bâillent au soleil en entendant le lointain
murmure de la rivière.
— Voyons, Nathalie, tu es injuste : est-ce que nous ne
voyons pas du monde ici? est-ce que le monde n'est pas par-
tout pour les riches? Dans trois jours, l'arrivée de mon père
sera l'événement du pays, et nous ne saurons à qui entendre;
tu auras une cour de gens sérieux , moi un cortège d'écer-
velés...
— Oui^ oui, une lanterne magique qui durera deux mois,
et quand mon père retournera à ses travaux parlementaires,
la solitude, l'hiver, le silence ! Puis le printemps sans amour
et sans espoir, l'été morne et accablant, avec des moissonneurs
pour coup d'œil et des mouches pour société.
44 MONT-REVÊCHK
— 11 est vrai que l'année de dix mois est un peu longue,
mais on peut tuerie temps, et quant à l'amour dont tu com-
mences à être pressée d'éprouver les douceurs, moi je te dé-
clare que je n'y pense pas encore.
— Tu men>, le dis-je î Tu y penses moins souvent et moins
sérieusement que moi, c'est po.-sible, mais tu commences à
te dire que l'amour n'est pas ici et ne viendra pas nous y
chercher.
— Pourquoi non? Nous E'avons pas manqué de pour.-ui-
vants jusqu'à celte heure.
— Des poui suivants de passage, et dont pas un ne nous
convenait!
— Nous les avons tous assez peu encouragés. Nous sommes
difficiles, conviens-en.
— Et nous avons sujvt de l'être; nous ne sommes pas
seulement difficiles à contenter : nous sommes difûciles à
marier.
— Au contraire, nous sommes riches et on nous permet
d'épouser des hommes sans fortune, à la condition qu'ils
seront honnêtes, hien élevés, laborieux... Quoi encore ! Papa a
là-dessus de belles théories assez rom.anesqucs...
— Et par conséquent irréalisables. Les jeunes gens pauvres
qui recherchent de riches héritières ne sont pas fort honnêtes,
car ils les trom.pcnt en feignant d'aimer en elles autre chose
que leur dot. Les jeimes gens riches sont insolents, ignorants,
frivoles, sots...
— Quel pe^simish^e ! J'espère que c'est ta "bile qui te fait
voir ainsi le monde. Mais, s'il en e^t ainsi, sais-tu que ce n'est
pas nous qui sommes difficiles à marier, mais le monde qui
est difficile à épouser?
— Il y a du viai dans ta remarque. Mais ce qui est difficile
n'est pas impossible. Seulement il faut se trouver lancé en
plein dans les conditions où l'esprit, la pénétration, le juge-
ment, peuvent servir à q uclque chose. Ainsi, que nous vivions
dans le monde, à Paris, que nous voyagions en Angleterre,
en Allemagne, en Italie, que nous menions la vie qui convient
à notre situation dans la société, ei au milieu de tous les flots
qr.e nous aurons à traverser, notro œi. ZcSiio. Lien découvrir,
MONT-REVÊCHE 45
notre main saura bien arrêter la perle fine qui nous convient,
au milieu des coquillage vulgaires qui se prendront à nos
filets.
— Ne te sers pas de celte métaphore, je t'en prie. La
perle est toujours cachée dans une huître.
— Folle ! tu cherches toujours le mot et ne réfléchis à rien!
Nous sommes riches, nous sommes belles, nous sommes
supérieures aux femmes du monde , et nous sommes peut-
être destinées à attendre ici le limaçon dont le héron de la
fable fut forcé de se contenter à l'heure du soir. Si cela
continue, il nous restera à croquer le petit cousin entre nous
trois.
— Oui, ce sera ce qu'on appelle croquer le marmot.
— Ah ! que tu m'irrites avec tes sottes plaisanteries ! Riras-
tu de bien bon cœur quand mon père viendra nous dire :
« Vous voUà trois; voici mon neveu Amédée Dutertre que j'ai
élevé à la brochette pour vous, choisissez ! »
— Crois-tu, vraiment, que mon père le destine à l'une de
nous?
— J'espère qu'il le réserve po^p^sa Benjamine. Ils sont faits
l'un pour l'autre, ces charmants Lufants, et je ne pense pas
qu'on me fasse, à moi, l'injure de me l'offrir.
— Parce que lu rêves l'amour, l'idéal, que sais-je? mais
moi, sans faire tort à Benjamine, qui ne pense encore et ne
pensera peut-être jamais qu'à élever des serins, je t'avoue
que, si je me voyais réduite par disette à conserver intact mon
nom de Dutertre, je m'arrangerais du cousin Amédée plutôt
que de bien d'autres. 11 ne me plaît pas du tout, je te le dé-
clare, même il me déplaît un peu, il m'ennuie ! mais, en
somme, il est encore le plus joli garçon, le plus convenable,
le plus instruit, le plus propre à faire un mari de campagne
que nous ayons sous la main.
— Enfin, nous y viendrons, pensa Nathahe, mais tout à
l'heure!... Voyons d'abord... Éveline! dit-elle tout haut,
comme si elle n'eût pas entendu ce que sa sœur venait de dire
a propos d' Amédée : que dis-tu de ces deux nouveaux visages
«pii sont venus ce soir et qu'on n'a pas voulu nous montrer
aux lumières?
3.
46 MONT-UEVIlCHE
— Je les ai entrevus dans la cour, dit Êveline. 11 y a une
espèce de lion qui m'a paru irréprochable.
— Monsieur de Saulges ?
— Oui, le nouveau voisin.
— Tu le trouves bien?
— Parfait, charmant, un homme délicieux ! Mais après le
premier coup d'œil accordé à lacmiosité, je n'y ai plus lait Li
moindr3 attention.
— Pourquoi?
— Parce que je n'aime pas les animaux de mon espèce.
Je les connais trop bien. Une lionne admirer un lion ! Allons
donc !
— Mais celui-là montre quelque esprit?
— N'ai-je pas de l'esprit aussi, moi, quoique lionne? Non,
non, ma chère, les semblables se fuient et les contrastes
se cherchent, voilà l'idée que je me fais de Tambour et du
mariage.
— Alors, l'homme de plume te plairait davantage?
— Oui; ce n'est pas ua«è/]gure régulière, c'est jaune, bi-
lieux et d'une jeunesse équivoque; mais ça a des yeux magni-
fiques d'expression, des dents si blanches, des cheveux si
noirs... et le sourire fin... une physionomie dont la distinction
vient du dedans et se répand sur les lignes peut-être incor-
rectes et communes d'ailleurs... Tu ris? Oui, j'accorde que,
pour des yeux bêtes, il est assez laid. Mais il a ce je ne sais
quoi de rêveur, de soutirant, de mélancolique et de railleur
qui me paraît indispensable, même à la beauté, pour qu'elle
ne soit pas ennuyeuse. Est-ce que c'oat un grand nom litté-
raire, Jules Thierray ?
— Connais pas! dit Nathalie du bout des lèvres. Il y a
comme cela deux ou trois mille écrivains célèbres dont, à
moins de faire partie de quelque cénacle, personne n'a jamais
entendu parler.
— Ce n'est pas une raison pour que celui-là n'ait pas beau-
coup de talent.
— Mon Dieu! dit Nathalie, cela peut devenir, comme tout
autre, un écrivain de premier ordre! Il ne s'agit que d'être
MONT-REVECHR 47
prôné dans un certain monde et de trouver ce qui flatte le
goût du moment! Mais qu'importe son rang dans la hiérar-
chie des beaux esprits, s'il te plaît par lui-même? et il te plaît
un peu?
— Beaucoup , ce soir ! Mais que sais-je s'il me plaira
demain ?
— Tâche qu'il ne te plaise plus.
— Pourquoi?
— Parce que tu lui déplais.
— A quoi as-tu vu cela?
— J'ai vu cela en même temps que j'ai vu autre chose.
— Quoi donc?
— Qu'il est amoureux d'une autre personne que toi.
— C'est donc de toi?
— Non; c'est d'Olympe Dutertre.
— Ah ! fit Éveline d'un air étonné; puis elle ajouta avec
inàifîérence ; Eh bien, qu'est-ce que cela me fait?
— Et à moi ! dit ÎSathahe en haussant les épaules.
— Tu es sûre de ce que tu dis? reprit Éveline un peu rê-
veuse.
— J'en étais sûre avant qu'il vînt ici. Il lui a écrit des vers
sur son album, au dernier voyage qu'elle a fait à Paris sans
nous ; des vers bien piats, par parenthèse !
— Elle te les a montrés?
— Je n'ai pas den^iandé sa permission pour les lire. Est-ce
qu'on met des secrets dans un album?
— Alors, c'étaient des vers qui ne prouvaient rien !
— Ma chère amie, dans le monde, les vers sont l'art de faire
des déclarations d'amour à une femme sous le nez de son mari
et devant tout le monde.
— Tu dis pourtant qu'ils étaient plats, ces vers?
— Veux -tu les lire? je les ai là.
— Ah ! tu les as copiés ?
— Non, je les ai retenus... Et elle passa une feuille volante
à Éveline, qui s'écria, après les avoir lus : Mais je les trouve
charmants, moi, ces vers-là! je les aime mieux que tous
le? tiens!
48 MONT-REVECHE
— C'est que tu ne t'y connais pas. Ils n'ont qu'un mé-
rite, c'est d'exprimer a sez adroitement une passion très-
vive.
— Voyons donc, dit Éveline en les relisant; et quand elle
eut fini, elle garda le silence et rêva. Puis elle dit : J'y vois
plus d'adulation que d'amour.
— L'adulation n'est-elle pas le langage de l'amour?
— Celle-là est excessive.
— Olympe est admirablement belle, c'est incontestable.
— Trop pâle!
— C'e.-t la mode d'être pâle, et rien n'a plus de succès auprès
des artistes. Tes belles couleurs, souvent trop vives, seraient
en disgrâce dans un salon.
— Râh 1 c'est un goût dépravé, cela ! Mais qu'est-ce que cela
me fait, encore une fois? Si le rimeur me trouve trop fraî-
che, le gentilhomme me rendra plus de justice, et il verra
qui, de moi ou d'Olympe, sait faire changer de pied au galop,
et enlever net ce changement dans un tournant dange-
reux; il ne me fera pas de vers, lui, mais on prend ce qu'on
trouve î
— Tu oublies que les semblables se fuient et que les con-
trastes se cherchent! Le lion n'a pai plus de goût pour toi,
que toi pour lui.
— Ta as vu aussi cela, ce soir, au salon, où l'on ne voyait
rien ?
— J'ai entendu.
— Quoi donc? celai-là aussi fait la cour à Olympe?
— Il la lui fera; elle l'a charmé avec quelques mots, elle
cause bien, elle est fort séduisante. Il lui a demandé si elle
montait à cheval. Fort peu, a-t elle répondu, je n'ai pas le
temps. Là-dessus, il s'est écrié qu'elle a\ait bien raison de
n'en pas perdre à de pareils amusements ; que, pour lui, il en
était dégoùlé, et qu'il ne comprenait plus le plaisir qu'on
pouvait trouver à cheval auprès d'une femme, car c'était la
plus incommode manière de causer, et que quand on avait
le bonheur d'entendre une voix comme la sienne, on devait
regretter tou< ce que le mouvement et ie bruit des chevaux en
fait perdre.
MOiNT-REVÉCHE 40
— Mais tout cela n'était pas ilatteur pour moi... pour mon
père, qui m'avait reproché de passer ma vie à cheval.
— Ton père n'entendait pas. Est-ce que tu n'as pas remar-
qué qu'on parle toujours bas aux jeunes femmes, et qu'on ne
parle tout haut qu'aux maris et aux demoiselles ?
— Tu es méchante, Nathalie ! Tu voudrais me rendre jalouse
de ma belle-mère. Je t'avertis que c'est inutile, je ne le serai
pis au point de vue de la rivalité et de la coquetterie. Je ne le
serais que si elle nous enlevait le cœur de mon père.
— Et tu trouves que ce n'est pas un fait accompli ?
— Non, non, cent fois non î Tais-toi !
— Tu trouves tendre de la part de notre père de nous quit-
ter et de nous envoyer coucher à onze heures le jour de son
arrivée ?
— Il était fatigué du voyage. Il avait sommeil.
— A preuve qu'il n'est pas encore couché et que les croi-
sées de leur appartement rayonnent dans la nuit comme la
flamme de l'amour dans l'àme aveuglée de notre pauvre jeune
homme de papa! Ici Nathalie partit d'un rire nerveux, hai-
neux, horrible à entendre. Ce n'était pas la jalousie injuste,
mais excusable d'une fille qui dispute l'amour de son père.
C'était le profond dépit d'une femme sans cœur qui hait et
maudit le bonheur des autres.
Évelinc en fut effrayée. Une rougeur brûlante couvrit son
fi ont. — Ils s'aiment donc bien ! dit-elle en aspirant de toute
son haleine l'air frais de la nuit. Mais, faisant un dernier effort
pom- échapper à la maligne influence de sa sœur aînée, elle
dit pour changer l'entretien :
— 11 paraît que personne ne dort cette nuit, car les croisées
d'Amédée sont éclairées aussi. Ce bon Amédée ! il travaille,
il fait dos chiffres, il compte nos richesses et les augmente
par l'ordre et l'économie qu'il y porte.
Puis, entraînée par une succession d'idées assez naturelle,
E véline ajouta :
— Il ne possède rien, lui , et il n'y songe pas. Il est l'homme
d'affaires de la famille. Il ne désire rien pour lui-même, heu-
reux qu'il est d'être utile à mon père et à nous! Il serait bien
50 MONT-REVÉCHE
juste qu'une de nous le récompensât un jour de tant de soins
et de désintéressement ! Allons! allons! Nathalie, si Olympe
nous enlève les amoureux de passage, elle fait bien, elle nous
rend service; car le bonheur est peut-être là, dans ce pavillon
carré, où Amédée veille pour nous, et je crois bien que celle
de nous qui l'y trouvera sera la plus sage des trois.
— Ainsi, tu te rabats, en désespoir de cause, sur le pauvre
cousin ? dit Nathalie d'un air triomphant, car elle avait enfin,
à travers mille détours, amené Évelinc au point où elle la
voulait. Eh bien , ma chère petite, il te faudra encore renon-
cer à ce pis-aller. Des charmes plus puissants que les tiens
s'y "opposent, et ce n'est ni à toi, qu'il dédaigne comme une
éventée, ni à moi, qu'il détecte comme un juge clairvoyant,
ni à la Benjamine, qu'il regarde comme un zéro, que pense,
à l'heure où nous sommes, le romanesque et mélancolique
Amédée.
-—Affreuse Nathalio ! dit Éveline en voulant quitter la fe-
nêtre, oscrais-tu prétendre aussi que notre belle-mère...
— Tais-toi et regarde, dit Nathalie en la ramenant et en la
forçant de s'avancer avec elle sur le balcon.
— Que veux tu que je regarde ? dit Éveline cédant à un
mouvement de curiosité irrésistible.
— Rien, répondit Nathalie ; cette lune blafarde qui court
comme une folle dans les nuages ! Puis fermant derrière elle
le lourd rideau qui devait empêcher leur lumière d'être vue
au dehors, elle baissa la voix : Parle tout bas, dit-elle, et re-
garde la fenêtre d'Amédée.
— Elle est fermée, le rideau de mousseline cache seul les
vitres. Mais je distingue le globe lumineux de sa lampe.
— Tu crois qu'il est là ? qu'il travaille, qu'il ne pense qu'à
supputer le nombre des bestiaux vendus dans l'année, et à
enregistrer celui des gerbes de blé rentrées dans nos greniers
à la moisson dernière ?
MONT-REVÊCHE 51
— Eh bien ?
— Amédee n'est pas dans sa chambre, il n'est pas dans son
papillon; seulement il laisse sa lampe allumée pour nous faire
croire qu'il y fait des chiffres. Si le masi^if de sapins ne nous
masquait pas sa porte, tu verrais qu'elle est ouverte.
— Où donc est-il?
— Regarde maintenant l'aile du château tout à l'heure bril-
lante, qui est rentrée dans l'obscurité. Mon père est dans sa
chambi e, Olympe dans la sienne ; l'un dort, l'autre est censée
dormir.
— Enlin, où veux- tu en venir ?
— Regarde les buissons de clématite qui s'étendent sous la
fenêtre d'Olympe, et qui nous masquent aussi la petite porte
de son boudoir donnant sur le perron de la tourelle ; ne vois-
tu rien ?
— Rien du tout.
— Regarde mieux; attends que ce nuage se détache du vi-
sage de la lune ; à présent, à côté du buisson, dans cette lacune
sur le sable blanc et uni ?
— Je vois comme une ligne noire. C'est l'ombre de quelque
chose.
— Ou de quelqu'un.
— C'est immobile... C'est l'ombre d'un objet quelconque
dont nous ne pouvons nous rendre compte.
— Et à présent, est-ce immobile ?
— Non, l'ombre grandit, diminue... elle marche. Oh ! qu'elle
est nette par moments ! C'est une personne qui est là, je n'en
doute plus. Une personne qui se croit cachée par le massif,
nîîiis que la lune frappe de ce côté, et qui ne songe pas que
sa silhouette se projette vers celui que nous voyons. Eh bien ,
est-ce Amédée, dis, Nathalie, est-ce lui ?
— C'est lui ou elle, dit Nathalie. C'est peut-être tous les
deux.
— Il n'y a qu'une ombre, je te le jure.
— Alors c'est lui. Plus d'une fois, dans des nuits encore
plus claires que celle-ci, j'ai vu s'agiter les branches de ce côté;
plus d'une fuis, quand le silence était plus profond, j'ai entendu
52 MONT-REVÊCHK
le faible grincement de la porte d'Ame'dée qui s'ouvrait ou se
refermait; plus d'une fois ensuite j'ai vu son ombre passer
sur son rideau et la lumière disparaître. C'est alors qu'il ren-
trait et supprimait le fanal menteur de ses veilles laborieuses.
Que d'antres choses j'ai vues î que d'autres choses je sais !
Que de soupirs étouffés, que de regards dérobés, que de fleurs
ramassées, que de rougeurs subites, que de pâleurs mortelles!...
Le pauvre jeune homme en perd l'esprit.
— Lui, ce garçon si froid, si invulnérable, qui ne voit rien,
qui ne devine rien, à qui l'on serait obligé de faiie des avan-
ces pour lui faire comprendre qu'il peut plaire ?
— Ah ! Eveline, tu lui en as fait ! tu te trahis!
— Pas plus qu'à un autre. J'en fais un peu à tout le monde
pour avoir le plaisir de désespérer ceux que j'attire à mes
pieds. Où est le mal?
— C'est petit, c'est pauvre. Ah 1 qu'Olympe sait régner
mieux que toi! Elle ne dit rien, elle ! elle fascine; elle n'ap-
pelle pas, elle attend; elle n'escarmouche jamais, elle triomphe
toujours.
— C'est donc une coquette de premier ordre, selon toi ?
— Tu es simple, de faire une pareille question !
— Eh bien, il faudra que je lobserve, que je l'étudié, et
que je m'empare de sa manière, si c'est la meilleure.
Là-dessus, É véline, toujours légère et sans fiel, mais inquiète
et préoccupée, quitta brusquement le balcon, où le guet de-
venait superflu, la lune étant complètement voilée. Elle ne
voulut plus écouter une parole de ISalhalie; elle sentait que
cette parole était empoisonnée, et elle y résistait comme une
bonne et vaillante fille qu'elle était au fond du cœur. Mais le
coup était porté. Cet invincible besoin de plaire et de régner
qui la tourmentait était froissé par un obstacle qu'elle avait
dédaigné jusque-là, et qui devenait gênant, effrayant pour su
personnalité. Elle dormit fort mal et rêva de Thierray, deFla-
vien et d'Amédée, sans savoir lequel obsédait particulièrement
sa pensée.
Quant à Nathalie, elle dormit mieux qu'elle n'avait fait de-
puis longtemps. Elle avait atteint sou but et remporté une pre-
mière victoire.
MONT-REVÉCHE 53
Caroline, qui était couchée depuis deui heures, ne s'éveilla
qu'au jour, mais sous le poids d'un terrible cauchemar. Elle
rêva que le hibou mangeait sa plus belle fauvette. Elle courut
ouvrir sa fenêtre, et la fauvette apprivoisée, mais libre, qui
dormait sur un arbre voisin, vint aussitôt voltiger sur sa
tête. L'enfant essuya ses larmes, lui donna mille baisers,
et la laissa repartir, pour aller elle-même achever son
eomme.
Amédée était déjà levé, il traversait la pelouse pour aller
surveiller les travaux de la campagne. Il vit Benjamine à sa
fenêtre, mais Benjamine n'avait vu que sa fauvette.
Quand le soleil se leva, Flavien, qui avait très bien dormi
dans son castel de Mont-Bevêche, entra tout botté et tout ha-
billé dans la chambre de Thierray.
— Allons, debout, paresseux ! lui dit-il, la matinée est admi-
rable, et tu perds le plus beau soleil, ajouta-t-il avec em-
phase, qui ait jamais doré la cime de nos forêts.
— Où allons-nous ce matin ? dit Thierray en cherchant à
s'éveiller tout à fait.
— Nous allons à la plus prochaine cité morvandiote, trou-
ver le premier notaire qui nous tombera sous la main,
pour signer la plus solennelle procuration qu'il saura ré-
diger. C'est une plaisanterie d'assez bon goût que je veux
réellement faire à mon voisin Dutertre. Cet homme me plaît,*
je veux le lui prouver en lui faisant remettre, dès ce matin, un
acte qu'il pourra garder dans ses archives, acte passé à mon-
sieur Dutertre, lui donnant plein pouvoir de vendre à lui-
même au prix qu'il jugera convenable la propriété qu'il a
envie d'acheter.
— C'est fort galant, cela, dit Thierray en se frottant les yeux,
manières de parfait gentilhomme! Savez-vous que vous êtes
heureux, vous autres, quand vous êtes assez riches pour ris-
quer de pareilles folies, de pouvoir les faire avec succès? Si
un pauvre poëîe faisait cela, on dirait : Il est fou! il fait le
grand seigneur, et il sacrifie à sa vanité son seul morceau de
pain, finit de ses veilles laborieuses ! Si un petit bourgeois
s'en avisait, on dirait : C'est une finesse de gueuserie.
Le bon juif sait bien à qui il a affaire, et qu'il ti: ira Je cette
54 MO^'T-REVECHE
flatterie le double de son enjeu î Mais chez le comte Flavien
de Saulges, c'est la simple courtoisie d'un homme qui sait
vivre et qui ne tient pas d'ailleurs à la bagatelle de cent mille
francs ! Voilà de ces déclarations que je ne pourrai jamais faire
à une femme, moi!
— Monsieur le comte a demandé ses chevaux, dit Gervais en
entrant; ils sont prêts.
— Mes chevaux I dit Flavien en riant. Ce brave homme joue
ici le rôle du Celeb de Ra\vensvood. J'ai demandé la palache
et César;, mon bon Gervais. Nous verrons à Château-Chinon si
nous pouvons trouver quelque carriole plus légère et quelque
bête plus ingambe à acheter ou à louer pour le. temps que
nous devons passer ici.
— Monsieur le comte croit que je plaisante, reprit Gervais.
Il y a dans la cour deux beaux chevaux tout sellés, avec un
groom sur un troisième cheval; et, sous la remise, il y a une
voiture de chasse qui est mi vrai bijou. Si monsiem- veut
voir...
Il ouvrit la fenêtre : Flavien et Thierray y coururent et
virent toutes les merveilles annoncées par Gervais. Us des-
cendirent aussitôt dans la cour pour les admirer de plus
près.
— Quelle est la fée qui nous procure de pareilles surprises?
dit Flavien. Ou bien avons-nous parmi nos voisins un fils de
famille ruiné qui nous envoie essayer toutes les pièces de son
encan ?
— Mon Dieu ! monsieur, la chose est plus simple que cela,
dit Gervais. Monsieur le comte avait dit devant m.oi, hier,
qu'il faudrait voir ce que l'on pourrait trouver en chevaux et
en voitures dans les environs. J'en ai parlé aux gens de Puy-
Verdon, ils l'ont rapporté à leurs maîtres, et, tout à. l'heure,
ce jockey vient d'arriver avec les chevaux, un autre domes-
tique et la voiture. Le dome^fique est reparti en disant que
tout cela était au service de monsieur le comte pour tout le
temps qu'il en aurait besoin, le groom, la voiture et les
bêtes.
— Te voilà devancé, c'est-à-dire enfoncé' dit ThJerray à
MONT-REVÊCHE 55
Flavien; Dutertrese lève plus matin que toi, à ce qu'il paraît;
sa courtoisie prévient la tienne.
— Je lui revaudrai cela, répondit Flavien.
— Que feras-tu ?
— Tu vas me le dire, toi, dont le métier est d'avoir des
idées.
— Il m'en vient une : c'est de lui envoyer César et Gervais
dans un vaste bocal d'esprit de vin; il a peut-être un musée
d'antiques.
Gervais fit une grimace qui voulait être un sourire, mais où
il entrait plus de mépris que d'admiration pour l'esprit de
Thicfray.
— Non, dit Flavien, cela ferait peur aux dames. Si je t'en-
voyais toi-même?
— Dans l'esprit de vin ?
Ici le groom, qui, tenant les chevaux en main, n'avait
pas eu l'air d'entendre un mot, trouva la conversation
agréable, et partit d'un rire qui fendit sa bouche jusqu'aux
oreilles.
— C'est le page de mademoiselle Éveline, dit Thierray à
Flavien. La jeune lionne s'en mêle aussi, puisqu'elle te cède
celte pièce de sa ménagerie.
— Comment t'appelles-tu ? dit Flavien au groom.
— Créjusse, monsieur, répondit-il avec aplomb.
— C'est un nom du pays?
— Non, monsieur, c'eit un sobriquet que madame m'a
donné comme ça.
7- Un sobriquet! Créjusse! Je ne comprends pas, dit
Thierray.
— C'est, repartit le groom, un jour que je disais comme
ça à madame qui m'augmentait mon gage : Merci, madame, à
présentme voilà riche comme un Créjus<e. Alors madame m'ap-
pelle toujours de ce nom-là, et tout I2 monde en a pris l'ha-
bitude.
— Très-bien, dit Flavien, vous me paraissez un garçon
de beaucoup d'esprit, monsieur Crésus. Écoutez ceci : Je vous
donne tout de suite cinq louis, si vous me dites ce qu'il pour-
56 MONT-KEVÊCHE
rait se trouver, par hasard, d'agréable aux dames de Puy-
Verdon dans ma maison ou dans ma propriété, outre la pro-
priété elle-même.
Le groom ne parut ni trop ébloui ni trop déconcerté. C'é-
tait un petit paysan morvandiot, têtu et résolu. 11 garda le
silence un instant, puis il dit :
— Le mois dernier, ces dames sont venues se promener ici.
Elles sont entrées dans le jardin; elles se sont reposées dans
la maison. Dites donc, père Gervais, Je parie que vous ne
savez pas à quoi elles ont fait attention, ces darnes ! Vous y
étiez, pourtant!
— Elles n'ont fait attention à rien! dit vivement Manette qui
accourait se mêler à la conversation et qui craignait un élan de
galanterie de nature à dépouiller le manoir de Mont-Revêche
de son petit luxe suranné. De quoi voulez-vous que des dames
si riches et qui ont tant de belles choses aient pris envie ici, où
tout est vieux et passé de mode.
— C'est à cause de cela précisément, dit Thierray. Voyons,
Cré.sus! Vo^is avez le coup d'œil du génie, vous, et je vois
que vous tenez une idée. Parlez !
— Pardié ! ce n'est pas malin, dit le groom. Il y a, dans le
salon de Mont-Revêche, quelque chose que je n'ai pas vu,
moi: je tenais les chevaux quand ces dames y sont entrées;
quelque chose que je ne sais pas le nom qu'il a. Ces dames
l'ont bien dit en causant dans la voiture comme nous reve-
nions, mais je n'ai pas pu m'en souvenir, et j'ai toujours eu
envie de le voir depuis. Voilà, monsieur.
— C'est tout? dit Flavien. Ton idée ne vaut pas cent sous,
et tu nous la donnes pour une idée de cent francs ! Il y a
beaucoup de choses peut-être dans mon salon de Mont-Re-
vêche. Y sommes-nous entrés, Thierray?
— Non pas que je sache, répondit Thierray, mais le mo-
ment est venu d'éclaiicir ce mystère. Viens, Crésus...
— Créjusse, monsieur !
— C'est la même chose. Viens, te dis-je. Gervais, tenez les
chevaux. Votre idée est en hausse, Créjusse ! elle vaut vingt
francs.
MONT-REVECHE 57
ï— Mais vous n'entrerez pas comme ça au salon, dit Manette,
j'ai les clefs.
— Donnez les-moi, dit Flavien.
Manette, malgré une i épugnaiice assez visible, choisit une
grande clef dans son trousseau, passa devant et alla, vers
l'angle de la cour, ouvrir une porte vei moulue, qui n'était
élevée que de deux marches au-dessus du sol.
— Sais-tu, dit Thierray à Flavien en l'arrêtant sur ces
marches, pendant que Manette entrait pour ouvrir les contre-
vents du salon, que ton manoir de Mont-Revêche, vu au scleil,
est une chose ra\ issaute ?
— Oui, dit Flavien, c'est un petit Louis XIII assez gentil,
et mieux conservé que je ne pensais. Hier, à la pluie, tout
cela était sombre et humide ; cela sentait le rhume de cer-
veau, espèce dincommodité ridicule, hideuse, et que je crains
plus que l'apoplexie. Mais ce matin, je me réconcilie avec
cette petite construction. Elle est assez originale. Je voudrais
pouvoir la transporter en Touraine ; cela ferait bien dans un
coin de mon parc. ^
— Ah! Créjusse que tu es! s'écria ïhierray; avec quel dé-
dain tu paries de ce bijou, toi qui as des châtt aux renaissance
en Touraine, et peut-èlre des châteaux gothiques dans tous
les coins du territoire 1 Tu trouves cela gentil, cette petite
coiu" où viennent se resserrer ces façades irrégulières, mais
toutes élégantes et curieuses, aux plans sveltes et nus, cou-
ronnés d'ornements plus sobres que ceux de la renaissance,
moins froids que ceux du grand siècle ; ces fenêtres qui ne
sont ni le carré du seizième siècle, ni le carré trop long de la
fin du dix-septième! Sais-tu que le pur Louis Xlli est ce qu'il
y a de plus rare en France depuis le grand abatis de châteaux
que suscita la minorité de Louis XIV? Regarde le tien : c'est
un bon vieux petit frondeur qui se donne encore à la sour-
dine des airs de féodanlé dan.5 ses étroites proportions ; un
domicile non fortifié, mais cependant agencé, sinon pour les
bravades de la défensive, du moins pour les mystères des
conspirations; tout en dedans, portes, fenêtres, escaliers, cui.
sines, écuries, chapelle, salon, ayant rendez-vous sur le préau
commun et inaccessibles aux regards du dehors j à Texte-
58 MONT-REVECHE
rieur, presque rien que des murailles froides plongeant sur
un fossé circulaire, et n'ayant d'ouvertures que celles qui per-
mettent de voir sans être vu. J'appelle cela une perle, une
perle noire, si tu veux, ce sont les plus belles. Cette couleur
de vieillesse, que, Dieu merci ! ta tante a laissée moisir autour
d'elle, cette liberté de végétation qui s'est déjà faite depuis six
mois que la mort est entrée ici, ces vieux sureaux qui sor-
tent des crevasses, ces grilles rouillées, ces girouettes qui ne
tournent plus, ces pavés régulièrement cerclés d'b^rbe vive
qui forment comme un tapis grisâtre à fins carreaux verts,
celte longue tourelle à pans coupés avec son petit befiroi, ces
violiers jaunes sur les corniches, ces roses trémières qui
montent vers bs fenêtres closes, comme pour appeler en vain
un regard sur leur beauté; tout cela, te dis-je, me plaît et me
transporte, et si j'avais cent mille francs, je ne te laisserais
pas le vendre à Dutertre qui a des terres et des châteaux plus
qu'il ne lui en faut. Ah ! la vie de l'artiste ! qu'elle est triste, et
fermée à toutes les jouissances dont lui seul pQurtant sait le
prix! Avec ce castelet la petite zone de bois et de prairies qui
l'environnent, je serais le plus riche des hommes, je redevien-
drais paisible, heureux, naît et bon! je n'aurais plus de fiux be-
soins, de faux plaisirs... Il y a ici un paradis fait à ma taille, et
il est à quelqu'un qui s'en défait, parce qu'il n'en a que faire, en
faveur de quelqu'un qui l'achète, quoiqu'il n'en ait pas besoin !
— Mon cher Thierray, dit vivement Flavien, dont l'àme gé-
néreuse s'ouvrit largement tout d'un coup à l'idée de rendre
heureux un de ses semblables, je veux...
A la manière dont il avait sérié le bras de Thierray, ce
dernier comprit ce qui se passait en lui et ce qu'il allait dire.
— Arrête, mon cher ami ! lui dit-il. Merci pour cette pensée !
mais ne lénonce pas. Rappelle-toi qui je suis.
Flavien te tut. Il connaissait la fierté susceptible de Thierray.
— Tu as bien tort, dit-il en entrant dans le salon, où Ma-
nette avait fait pénétrer les rayons du soleil matinal, et où
déjà monsieur Crésus, les mains passées dans la ceinture de
buffle qui pressait sa taille carrée et trapue, silflollait en pro-
menant un regard curieux sur rameubleraent.
Le salon de la défunte chanoinesse n'avait pas été destiné
MONT-REVÉCHE 59
dans le principe à l'usage qu'elle lui avait attribué. C'était
une pièce quelconque qui te trouvait dans le coin le mieux
abrité de la cour contre le vent du nord, et par conséquent le
mieux exposé aux rayons obliques que le soleil projetait entre
deux petites masses d'architecture situées en f^ace des croi-
sées. De neuf heures du matin à midi, on pouvait donc jouir,
dans ce coin privilégié, d'un peu de lumière et de chaleur,
avantage refusé à toutes les autres faces de cet édifice, dont
l'ensemble présentait a.~rez les dispositions intérieures d'un
pigeonnier et la profondeur d'un puits. Grâce à cette circon-
stance, la pièce susdite avait été choisie pour réchauffer Ie,>
membres frileux de la châtelaine, et elle l'avait meublée à
l'époque où, jeune encore, agréable, spirituelle, chanoinesse,
mais bossue et maladive, elle était venue enfouir son exis-
tence triste et fière au fond de cette province. C'était en i"?93,
après sa sortie de prison, car elle avait payé son tribut
comme tant d'autres à Tépoque de la Terreur, et croyant
comme tant d'autres que la Révolution recommencerait indé-
finiment, elle* avait été chercher l'oubli dans une solitude.
Elle était partie de Paris suivie d'un fourgon qui portait toute
sa fortune mobilière, depuis son lit à baldaquin jusqu'à son
coffret à ouvrage en bois de violette. Soigneuse et proprette
comme une vieille fille, sédentaire et inactive comme une in-
firme, soignée par des valets d'ancienne roche, de ceux qui
respectent jusqu'aux petits chiens des douairières, elle s'était
amoindrie, séchée, éteinte insensiblement dans un âge très-
avancé, sans que sa tenture de perse jaunie eût reçu une
tache, sans qu'une parcelle de la marqueterie de ses étagères
eût été enlevée. Sa vie s'était usée sans user aucun objet au-
tour d'elle. Le salon était re^té à peu près tel que le jour où
elle avait lu la Quotidienne pour la première fois, et que celui
où, pour la dernière fois, elle avait essayé de la lire. Sa ber-
gère en bois sculpté et peint en gris était encoie devant la
cheminée; le coussin de tapisserie, ouvrage de sa main débile,
semblait attendre ses pieds amaigris; les chenets, surmontés
de vases cannelés en cuivre doré, brillaient de tout leur éclat
dans làtre vide et sombre; les glaces ternies et piquées par
l'humidité avaient presque perdu leur refiet, et ne ren-
60 MONT-REVÉCHE
voyaieul que des images confuses comme des spectres. Le seul
objet aiiimé de ce sanctuaire était un vieux perroquet, pres-
que blanc à force d'avoir grisonne, lequel, réveillé sur son
perchoir au moment où le soleil pénétra jusqu'à lui, fit en-
tendre un crirauque, comme pour se plaindre à Manette d'être
dérangé avant son heure.
VI
— Serait-ce par hasard de cet affreux perroquet que les
dames de Puy-Verdon ont pris envie? dit Flavien.
— Ce perroquet ! s'écria Manette eifrayée : le perroquet de
madame ! un vieil ami qui l'a vue naître, qui l'a vue mourir et
qui verra peut-être mourir les jeunes gens qui soni iii ! Sa-
chez, monsieur le comte, que cet animal a appartenu à votre
arrière-grand'mère, et qu'il a, d'après les papiers de la famille,
plus de cent ans révolus.
— Ah mais 1 dit Thierray en ôtant son chapeau, ceci de-
vient intéressant ; monsieur le centenaire (et ici il salua pro-
fondément le perroquet), permettez-moi de vous présenter mon
respect. Vous devez savoir bien des choses, et je gage que vous
pourriez nous chanter la complainte sur la mort du maréchal
de Saxe que l'on vous apprit sans doute dans votre jeunesse.
— Hélas! monsieur, répondit xManette, il a su tant de choses
qu'il ne se souvient plus de rien. Il ne parlait même plus de-
puis longtemps, lorsque...
— Eh bien^ quoi ? dit Flavien frappé de l'émotion de Ma-
nette.
— Attendez, monsieur le comte, répondit la vieille, il se
secoue, il se^gratte, il se rengorge, il va le dire, le seul mot
nouveau qu'il ait appris, et dont il se souvienne aujourd'hui.
Allons, Jacot, puisqu'il faut que tu le dises!... Mes bons amis...
— Mes bons amis, dit d'une voix cassée et plaintive le per-
roquet, — mes bons amis, je vais mourir!
— Voilà une triste pai'ole! dit Flavien; qui donc la lui a
apprise ?
MO-NT- REVÉCUE 61
— Hélas! monsieur!... dit Manette, et ses yeux se rempli-
rent de larmes.
— Allons, Cre'ôiis, dit Thierray qui n'avait pas donné beau-
coup d'attention au trouble de Manetîe, est-ce là l'objet de la
convoitise de ces dames? Au fait, c'est sérieux, un oiseau
centenaire, c'est un monument !
— Ces dames ont parlé d'oiseaux, de beaucoup d'oiseaux,
dit Crésus.
— Il n'y a pas d'autres oiseaux ici que celui-là! s'écria
Manette irritée, et monsieiu' le comte ne le donnera pas 1
écoutez, écoutez ce qu'il dit, la pauvre bête !
— Je vais mourir! je vais mourir! répéta le perroquet avec
une sorte de râle efTrayant.
— Mais, enfin, m'expliquerez-vous ce cri sinistre? dit Fla-
vien.
— Vous ne le devinez pas, monsieur le comte?... Eh bien,
sachez que, dans les trois derniers jours de sa vie, votre grand'
tante, toute paralysée et tout agonisante, ne pouvait pas dire un
autre mot que celui-là. Elle ne bougeait plus de son fauteuil.
On ne pouvait la lever ni la coucher, on eût craint de la tuer
en la touchant, tant elle était faible. Jacot, qui était habitué à
être caressé par elle, tout étonné de ce qu'elle n'appiochait
plus de son perchoir, essayait de lui parler pour se faire remar-
quer : il ne pouvait plus, il ne savait plus dire un mot; mais,
à force d'entendre sa maîtresse nous répéter d'un ton dolent :
Mes bons amis, je vais mourif ! il a cru qu'elle lui commandait
d'apprendre ces mots- là, et pour se faire caresser et affriander
comme il en avait l'habitude, il s'est mis à les dire comme un
écho. Cela a fait peur à madame. On a emporté l'oiseau dans
une autre chambre, mais iln'a pas désappris cette plainte, et,
depuis six mois, il la dit aussitôt qu'il voit du monde. Eh bien^
monsieur le comte, croyez-vous que les jeunes dames de Puy-
Verdon trouveront ce.-a bien réjouissant, et qu'elles ne feront
pas tordi-e le cou à cette pauvre bête quand elles l'entendront
parler ?
— Vous avez raison. Manette, dit Flavien, que ce récit avait
attristé, bien qu'il n'eût vu sa grand' tante que quelques jours
en toute sa vie, dans un voyage qu'elle avait fait à Paris pour
62 MONT-REVECHE
un procès, ceci rentre dans la religion de famille, et je vous
donne ce perroquet avec charge d'en avoir soin à mes frais et
dépens !
— Oh 1 c'est inutile, monsieur. Cela a été prévu dans le
testament de madame la chanoines^?, et il y a une rente con-
stituée pour moi comme pour lui.
— Eh ! c'est vrai, dit Fiavien, jo l'avais oublié ; oui, oui, bonne
Manette, en même temps que le sort de Gervais et le vôtre sont
assurés, celui de Jacot est à l'abri des coups du sort... Thier-
ray, salue encore ce centenaire ; c'est un rentier, il jouit dune
pension de vingt-cinq francs de rente.
— U est plus riche que moi, dit Thierray. Es-tu bien sûr que
ce soit le même perroquet ? ajouta-t-il à voi\ basse. Pour con-
server la rente, comme celui-ci aune réputation de longévité,
je gage qu'on le fera vivre deux ou trois siècles dans la famille
Gervais, en lui substituant des individus de deux ou trois gé-
nérations de son espèce.
— N'importe, dit FJavien, Manette, vous aimez cette maison,
je le vois. Je mettrai dans mon contrat de vente que vous
y demeurerez le re&le de votre vie, ainsi que Jacot et Ger-
vais.
— Merci ! monsieur le comte, Dieu vous bénira! dit la vieille
en s'inclinant devant Flavien et en donnant un baiser à Jacot.
Leurs vieilles têtes, en se rapprochant, présentèrent à l'œil de
Thierray une ressemblance d'un comique et en même temps
d'une tristesse extraordinaires. Malgré celte remarque, qui le
fit sourire, il ne put se défendre d'une sorte d'attendi&sement
qu'il secoua vite en rappelant à Flavien l'objet de leur visite
domicliiaire au salon.
— Cet ameublement, si complet et si bien conservé, lui dit-
il, est un spécimen d'une rare homogénéité. Tout y porle la
même date, Louis XVI, depuis les choses de fond jusqu'aux
derniers accessoires, depuis les tentures, les boiseries et les
tapis, jusqu'à la corbeille brodée en ruban au passer, la mi-
niature de madame la Dauphinc et le soufflet en bois de rose.
Décidément, le salon est, dans son genre, aussi précieux et
aussi intéressant à examiner que le château, et je vois là une
foule de petites merveilles qui ont pu tenter les jeunes élé-
MONT-KEVÉCHE 63
gantes. Voyons ! il faut en finir, si tu ne veux que ton bouquet
du matin arrive à midi, ce qui est une heure indue dans les
annales des petits soins.
— Viens ici, Crésus, dit Flavicn en posant le pommeau de
sa cravache contre l'oreille rouge du groom : tu as parlé d'oi-
seaux? il y en a sur cet écran. Esl-c«cela?
— Non, monsieur le comte, dit Crésus, ces dames ont dit
comme ça : « Les oiseaux, les jolis petits oiseaux qui sont sui'
la table ! »
— Il n'y a ni cage ni petits oiseaux sur ces tables, dit Thier-
ray en fai.^ant de l'œil le tour de la chambre.
— Il n'y en a jamais eu, dit Manette. Madame n'aimait et ne
supportait que le perroquet.
— Était-ce des oiseaux vivants, ou des oiseaux en peinture?
dit Tliierray à Cré>us.
— Dame! je ne sais pas, répondit-il en se grattant l'oreille,
ça devait être vivant, car on a parlé comme d'un bruit qui
s'entendait.
— Ah ! dit Thierray, la chose s'éclaircit , et vos actions
montent, monsieur Crésus; vous êtes fort intelligent, et vous
écoutez ce qui se dit à la portée de vos longues oreilles. Tiens,
ce doit être cette montre à répétition, dit-il à Flavien : il y a
des oiseaux en or vert guilloché sur le fond d'or jaune de la
boîte, et cela est d'un travail exquis.
Crésus rêva et dit d'un ton capable :
— Non, monsieur, ça n'est pas encore ça. Mademoiselle
Éveline a dit : a Je le mettrais au salon, car il n'y aurait pas
de place dans ma chambre ; » et je pense, monsieur, que la
chambre de mademoiselle serait bien assez grande...
— Pour contenir une montre de îa grosseur d'un oignon î
Vous êtes un grand logicien, monsieur Crésus, et vos moindres
paroles sont des traits de lumière. Vous nous avez révélé que
i'otjeten question appartenait au genre masculin et faisait du
bruit; donc, ce n'est ni une montre ni une horloge, mais ce
peut être un coucou ou un tourne-broche.
— Ou un instrument de musique, dit Flavien.
— Monsieur le comte brûle ! dit enfin Manette, qui savait
64 MONT-REVÉCHE
fort bien de quoi il s'agis3ait, et qui avait espéré qu'on ne le
découvrirait pas, car cette recherche lai avait paru d'abord
une profanation. Mais l'espoir de rester au château l'avait
radoucie, et dès lors elle désirait complaire à son jeune
maître.
— Pardié ! s'écria Crésu?, si vous étiez là quand on a re-
gardé la chose, ce n'est pa» malin, à tous, de la deviner, mère
Manette. Mais, tout de même, vous me volez cent bons francs;
car, sans moi, vous n'auriez rien dit.
— Il a raison, dit Flavien. Manette, ne dites rien. Cherche,
Crésus, cherche ! ton idée t'appartient.
Crésus se mit à fureter avec le flair d'un valet curieux et la
précaution d'un paysan métiant. Enfin, il découvrit, dans
l'angle le plus obscur du salon, derrière les fauteuils qui lui
formaient une barrière, un grand meuble oblong couvert d'une
toile verte. Il souleva doucement cette toile et trouva en des-
sous une couverture de laine.
— C'e^l un lit ! fit il.
Et il laissa retomber la couverture. Mais, se ravisant, il la
souleva de nouveau et découvrit un bois noir lisse comme de
l'ébène, bordé d'une large raie dorée. Une clef s'offrit sous sa
main.
— C'est im coffre, dit-il. Peut-on ouvrir?
Sur un signe affirmatif de Flavien, il rejeta les couvertures,
tourna la clef et essaya de lever le couvercle. Le couvercle
résista. Alors, comme un chat qui touine autom'd'un fromage
pour savoir par où l'entamer, il se pencha à droite, à gauche;
puis, découvrant un onglet, il tira la planche de sa rainure et
?e trouva en face d'un clavier placé dans des parois d'un ver-
millon aussi beau que la plus belle laque chinoise, et tout re-
haussé de dorures sur bois.
— C'est ça ! s'écria-t-il, c'est une sonnerie comme celles qu'il
y a au château de Puy-Verdon ; seulement les grandes claquet-
tes, qui sont blanches là-bas, sont noires ici, et les petites, au
lieu d'être noires, se trouvent être blanches... Et puis, il y a
deux sonneries, ajouta-t-il en faisant remainpier qu'il y avait
un double clavier; et ça rend un bruit, dU-il encore en posant
s?s gros dcigts spatules sur les touches d'ébène.
MONT-REVÊCHE 65
— Eh bien, c'est un clavecin, un clavecin en bon élat,
chose rare aujourd'hui, dit Thierray en essayant les claviers.
C'est un meuble curieux et précieux, en efiet, un charmant
cadeau à offrir à des personnes de goût... Mais rien ne prouve
que ce soit cela ! Manette, ne dites rien. Monsieur Crésus a
parlé de table, d'oiseaux, et il faut qu'il les trouve, s'il veut
toucher tout à l'heure le capital de cinq louis.
— Oh ! il faudra bien les trouver, dit Crésus, dont la figure
épaisse, appartenant au type cahnouk, s'était illuminée d'une
certaine intelligence à l'idée de l'or.
Et il tourna et chercha si bien qu'il souleva le couvercle
anguleux du clavecin, l'appuya sur son bâton rouge, admira
le dessous du couvercle, qui était peint en vermillon, verni et
doré comme le tabernacle du clavier, et enfin découvrit aux
yeux charmés de Thierray l'intérieur d'un des plus coquets
et des plus riches instruments du dix-huitième siècle : les
cordes de laiton, fines comme des cheveux, résonnant sur
leurs petits becs de plume, le mécanisme naïf de linstrument
centenaire, dont la voix avait quelque rapport avec celle du
perroquet, et, enfin, la table d'harmonie, ce fin morceau des
luthiers d'avant la Révolution, planchette de sapin mince
comme une feuille de papier, lisse comme du satin et couverte
de peintures mates aux teintes éblouissantes de pourpre et
d'azur. Des arabesques d'une charmante fantaisie entouraient
l'ouverture circulaire par où le son tentait de se répercuter
dans la boîte inférieure. Des feuillages verts s'enroulaient gra-
cieusement autour d'une couronne d'étoiles d'or sur un fond
de cobalt; et, pour consommer le triomphe de Crésus, partout,
sous la trame dorée des cordes métalliques, couraient et vol-
tigeaient de beaux oiseaux fantastiques eux vives couleurs,
au bec et aux pattes d'argent, becquetant des fleurs splendides
et faisant mine d'ajouter, par leur ramage, aux harmonies
évoquées sur le clavier.
— Allons, c'est un bijou, dit Thierray à Flavien, et une
curiosité de prix. Dans notre siècle d'utilité et de- réalité, on a
perfectionné la sonorité, on a atteint la solidité; mais daub
l'heureux temps auquel remonte cette machine coquette, l'i-
magination suppléait aux jouissances de Toreille, et les yeux
4.
66 MONT-REVÊCHE
charmes rêvaient des concerts d'oiseau\ célestes qui chantaient
dans l'àmc plus que dans le tympan. Eh ! mon Dieu! la voix
humaine était-elle moins belle pour être accompagnée par
ces sons grêles, et la pensée musicale des maîtres était-elle
moins puissante et moins sublime pour n'avoir pas à son ser-
vice toutes les puissances de la matière?
Pendant que Thierray dissertait ainsi, Flavien, tout en l'é-
coutant avec un certain intérêt, versait la gratification à Crésus
et donnait des ordres à Manette. Deux heures après, il était à
la ville, où il bouleversait l'esprit positif du notaire en exigeant
delui la bizarre rédaction de l'acte qu'il était impatient d'en-
voyer à monsieur Dutertre, sous forme de courtoise plaisan-
terie; et Thierray, monté sur un des beaux chevaux détachés
des écuries de Puy-Verdon, escortait au pas une charrette où
le clavecin, soigneusement posé sur des matelas, cheminait
vers le Puy-Verdon, traîné par l'impassible César.
Thierray arriva à dix heures du matin, désireux de ne ren-
contrer aucune des dames Dutertre avant d'avoir pu installer
le clavecin dans le salon. Invité à déjeuner dès la veille pai"
Dutertre, il était parfaitement en règle vis-à vis des bien-
séances. Dutertre était sorti avec sa femm.e dans la campagne.
Éveline et Nathalie, réparant le déficit qu'une longue veillée
avait apporté dans leur repos, dormaient encore. Benjamine,
levée depuis longtemps, avait été soigner la volière ; Thierray
.se 'trouva seul dans la cour avec la figure sérieuse et légère-
ment étonnée d'Amédée Dutertre.
Après avoir écouté l'explication nécessaire, Amédée, souple
et robuste, malgré l'apparente délicatesse de son organisation,
mit bas son habit, passa une blouse, sauta sur la charrette,
eoieva les matelas, et, ne voulant pas se fier aux mains rudes
des serviteurs, aida Thierray à transporter jusqu'au salon l'in-
strument volumineux, mai^ léger, sans faire une égratignure
aux vernis merveilleusement intacts que Thierray aNait eu soin
d'envelopper de vieux numéros de la Quotidienne, seul journal
auquel la chanoinesse eût été abonnée.
Fn se livrant de contert avec Amédée à ce petit travail, en
l'aidant à enlever les quelques grains de poussière et les bouts
de ficelle qui eussent pu nuire à l'éclat du coup d'œil ; enfin,
MONT-REVÉGHE 67
en le suivant dans sa chambre pour brosser son habit et laver
ses mains, Thierray, toujours chercheur et soupçonneux,
s'était rapidement posé ce problème :
— Voici an fort joli garçon. Ses yeux sont des flammes
douces, ses dents sont des perles, ses muscles sont d'acier, ses
formes sont ilégantes , ses manières et son extérieur sont d'un
homme parfaitement élevé. Il parle peu, mais sa physionomie
et sa prononciation disent qu'il est intelligent et distingué :
Gervais raconte qu'il a été élevé ici com;ne l'enfant de la mai-
son, que monsieur Dutertre l'aime comme son fils, et se fie à
lui par-dessus tout ; iju'il s'est adonné à l'étude de l'agricul-
ture, et qu'il surveille et dirige en grand les vastes exploita-
tions territoriales de son oncle. Donc, c'est un homme char-
mant que l'on peut ranger, chose rare, dans la catégorie des
hommes utiles.
» Les femmes aimcnt-ellcs les hommes utiles ? Ncn ! mais
elles aiment les hommes charmants. Donc celui-ci doit être
aimé céans, d'une ou de plusieurs femmes, et il est aimé en
raison du degré de charme qui l'empoite en lui sur l'utile.
Quel est ce degré, s'il existe ? »
Et tout en échangeant quelques mots de conversation gé-
nérale avec Amédée, en regardant avec une attention péné-
trante tous ses mouvements, toutes ses expressions de physio-
nomie, il le trouva si calme, si simple, si à propos dans
toutes choses, qu'il ne sut que penser.
— S'il était passionné, comme sa mélancolie l'indique, se
disait-il, l'équilibre serait détruit, l'homme qu'on doit aimer
l'emporterait de cent degrés sur l'homme qu'on doit estimer.
Mais cette mélancohe n'est peut-être qu'une affaire de tem-
pérament.
Il jeta un coup d'oeil sur l'intérieur du pavillon carré
qu'habitait son jeune hôte; il était, conformément à l'opu-
lence de la famille^, aussi richement décoré et meublé que
possible chez un jeune homme modeste et laborieux. Mais
on devinait une sorte d'effort pour s'abstenir des jouissances
d'un luxe qui ne lui appartenait pas. Amédée n'avait rien.
Son père n'avait pas fait de bonnes affaires. 11 était mort en-
detté. Dutertre avait tout payé ; il avait élevé l'orphehn avcr
t.8 MONT-REVÉCHE
i^oin, avec tendresse, mais dans des tendances au but sérieux
du travail. Ame'dée n'apportait donc que son travail dans le
budget de la famille, travail intelligent, assidu, dévoué, mais
qu'il ne considérait que comme l'acquit d'une dette sacrée,
et en retour duquel il ne voulait accepter que le nécessaire.
Ce nécessaire, dans les habitudes somptueuses au niveau des-
quelles il fallait bien se tenir im peu. eût été le superflu pour
Thieriay qui était fort gêne, voulant mener la vie d'un
homme du monde, et ne trouvant pas encore dans son talent
les ressources nécessaires. Aussi, au premier abord, fut-il
tenté de faire compliment ta Amédée du bien-être dont il
paraissait jouir; mais tout aussilôL il devina qus ces félicita-
tions ne lui seraient pas agréables.
A quoi, entre autres choses, le devina-t-il? à un morceau
de gros savon-ponce que lui ofirit le jeune homme pour se
laver les mains. Le savon de l'ouvrier sur la tablette de mar-
bre blanc d'une toilette garnie de porcelaines de Saxe! tout
est révélation pour l'observateur al.entif. Ce faible indice en
disait assez. La toilette faisait partie du mobilier abondant et
superbe de la maison. Le savon rentrait dans la dépense
personnelle et journalière d'Amédée. Du savon pierreux à de
si belles mains! Il y avait là, selon Thierray, une parcimonie
qui sentait l'abnégation héroïque : car on tient à ses mains
quand on les a charmantes, quand on a vinq-cinq ans et quand
on demeure dans une maison où il y a quatre paires de beaux
yeux pour les admirer.
« Voilà une complication! pensa Thierray. L'homme ver-
tueux l'emporte sur l'homme charmant comme sur l'homme
utile. Les femmes aiment-elles les hommes vertueux? Oui, si
la passion l'emporte sur C'3s trois faces de l'individu. L'homme
passionné est le roi naturel de la création. »
— Vous cultivez le lépidoptère? dit-il en riant et en
jetant un coup d'œil sur une pile de cartons bien rangés,
aux flancs desquels on lisait : argyniiis, polyomafes, vanes-
ses^ etc.
— J'aime les papillons, répondit Amédée en souriant comme
un enfant pris en faute.
— Mais vous avez bien raison ! c'est une passion que j'aurais
MONT-REVi:CHE 69
si j'avais le bonheur d'habiter la campagne. Et puis, c'est un
moyen de faire la cour aux femmes.
— Vous croyez? dit Amédc'e avec un sourire très-froid.
— Oui, à la campagne, les femmes, qui sont partout essen-
tiellement artistes, aiment les richesses, les beautés, les
caprices charmants de la nature : je parie qu'ici toutes les
dames aiment les papillons et vous en demandent.
— Non, pas toutes, répondit machinalement Amédée.
— Nous nous renfermons dans l'impénctrabilité, pensa
Thierray, nous avons un seciel de cœur. Dans une heure je
saurai laquelle des dames Dutertre aime les papillons.
— Amédée ! Amédés ! ton filet, vite 1 cria de la pelouse une
voix de femme aussi forte que celle d'un' petit garçon. Un
flamhé superbe, là, sur le jasmin de ta fenêtre!
Tiiieriav courut à la fenêtre et vit Benjamine sur la pe-
louse. En le voyant, elle sourit, mais ne se troubla point, et
lui dit avec la franchise et l'absence de timidité d'un véritable
enfant :
— Ah ! bonjour, monrieur; comment vous portez-vous ?
Thierray lui rendit presque paternellement son salut.
— Dites donc à Amédée, reprit la jeune fille, que les papil-
lons se poseront bientôt sur son nez, au train dont il leur fait
la chasse.
Amédée s'approcha tranquillement de la fenêtre et lui jeta
son filet en souriant. Elle le ramassa, courut après le papillon
et disparut avec lui dans les massifs d'arbustes en fleur.
Amédée était aussi calme qu'auparavant.
« Allons! elles sont deux qui aiment les papillons, » pensa
Tlîierrav.
Vil
La cloche sonna le déjeuner.
— C'est le premier coup, dit Amédée. Nous avons encore
une demi-heure avant le second. Voulez-vous que nous fassions
un tour de jardin?
70 MONT-REVÊCHE
— Volontiers, dit Thierray.
— Si, entre le premier et le second coup de cloche, je ne
devine pas ton secret, à toi, disait Thierray intérieurement,
mon jugement est un sot et un flâneur.
— Daulant plus, ajouta-t-il en s'adressant à lui, que je
voudrais me munir d'un objet indispensable pour couronner
ma mission ici.
— Que vous faut-il? dit Amédée.
— Un bouquet, fût-il dherbes des champs, pom' placer sur
le pupitre du clavecin que je suis chargé de présenter. C'est
une galanterie bien usée, n'est-ce pas? mais ici, ce n'est pas
même une galanterie. C'est une simple étiquette à placer sur
un objet, comme pour dire, de la part de mon ami monsieur
de Saulges : Je vous ai vendu ma propriété, mais je me suis
réseï vé cette bagatelle pour avoir à voils l'oITrir.
— Fort bien, répondit Amédée. Allons dire au jardinier en
chef de nous faire un bouquet.
— Quoi ! vous faites faire vos bouquets par les jardiniers,
ici, quand vous avez la liberté et le bonheur de pouvoir les
taire vous-même ?
— Mais un bouquet équivalant à un écriteau^ ce n'est plus
un bouquet .
— Qui sait? dit Thierray en examinant son hôte; j'ai peut-
être des instructions secrètes. Sous cet écriteau affiché à tous
les yeux, l'ami dont je suis l'ambassadeur veut peut-être ca-
cher un hommage, et je vous avoue que je ne sais rien
d'intéressant et d'amusant comme de com[)Oser un bouquet
pour une femme, même quand on n'agit que par procura-
tion.
— Pour une femme? objecta Amédée toujours calme, ou
maître de lui-même. Vous m'aviez dit que ce présent était
oiTert aux dames de Puy-Verdon, et j'avais compris que c'était
comme le bouquet, une offrande collective. Toutes jouent du
piano.
— Mais qui en joue le mieux?
-— Sans contredit, c'est É véline.
— FJavien n'en sait probablement rien , dit Thierray en
MONT-REVÉCHE 7!
l'observant, et je vous a'^oue que je ne sais pas à laquelle de
ces dames il a pensé en p irticulier.
— Je crois qu'il n'a pensé à aucune, mais à toutes, répondit
un peu sèchement Amédée.
— Vous avez raison, dit Thierray, et vous me donnez une
leçon de convenances. Il est évident que Tlavien ne peut se
permettre d'oftVir un présent à aucune des demoiselles Du-
tertre en particulier.
« J'ai dit une sottise, pensa-t-il, mais je l'ai fait exprès. J'ai
éveillé un sentiment de jalousie. Reste à savoir s'il est collectif
ou particulier. »
— Mais, reprit-il tout haut, l'hommage pouriait, sans
inconvenance aucune, s'adresser à madame Dulerlre exclusi-
vement.
— Oui, dit Amédée toujours calme, mais dédaigneux, c'est
un poi-de-vin offert par monsieur de Saulges à la femme de
son acquéreur.
— Oh! que vous êtes positif! s'écria Thierray ; appeler une
attention exquise du nom brutal et malsonnant de pot-de-
vin I Il me semble que je vois du vin bleu daus un pot de
faïence égueuié s'approcher des lèvres pures de madame
Dutertre !
Thierray remarqua que la figure d' Amédée ne faisait pas
un pli. Mais il crut vou- quà la pensée des lèvres d'Olympe,
les siennes devenaient pâles comme l'était habituellement le
reste de son visage. Cependant sa voix ne trahit aucune
émotion en disant : — Si nous causons toujours, nous ne
feions pas le bouquet. Tenez, voilà mon sécateur, com-
mencez.
— Si j'étais sûr, reprit impitoyablement Thierray, que le
clavecin et le bouquet fussent spécialement ofîerts à madame
Dutertre, je vous deuïanderais quelles sont les fleurs qu'elle
préfère.
— Et je vous répondrais que je n'en sais rien, dit Amédée.
Je crois que ma lanle aime toutes les fleurs.
Ce mot ma tante fut prononcé d'un ton de domesticité si
chaste et si respectueux, que les soupçons de Thierray furent
72 MONT-REViXIlE
écartés, a On n'aime pas sa tante, pensa-t-il, même quand elle
n'est que la femme de notre oncle... C'est une sorte d'inceste.
Pourtant on aime bien la cousine, qui est la fille de notre
oncle., et on épouse l'une et l'autre avec ou sans dispense du
pape. Voyons donc! nous n'avons pas encore nommé la troi-
sième cousine. »
— Sur mon honneur, reprit-il en s'adressant à Amédée, je
vous jure que si mon ami a une intention particulière, je n'en
suis pas le confident. J'ai parlé pour parler, comme les oiseaux
chantent pour chanter, parce que le ciel est beau et que les
arbres sont verts. Je dois donc m'en remettre à votre opinion,
qui est la plus sensée. Le bouquet doit être collectif, et nous
devons le prouver, en réunissant toutes les tieurs qui plaisent
à toutes les belles hôtesses de Puy-Yerdon.
— Voilà un monsieur très-bavard, pensait Amédée.
— Donc, reprit Thieiray, prenons des œillets pour madame
Dutertre, elle doit aimer les œillets.
— Pourquoi ?
— C'est une idée que j'ai ! des roses pompons pour made-
moiselle CaroUne ; un peu de tout pour mademoiselle Éve-
line; et pour mademoiselle Nathalie, que réservons- nous?
Le bout d'une baguette que tenait négligemment Amédée
toucha soit à dessein, soit au hasard, une ortie qui perçait le
gazon à ses pieds.
— Oh ! oh! se dit Thierray, celle-là, il la déteste.
Le second coup du déjeuner sonna. Amédée, qui paraissait
supporter plutôt qu'écouter Thierray, tressaillit et parut im-
patient.de retourner vers la maison. Ce pouvait être une com-
motion naturelle sur des nerfs délicats; il pouvait aussi avoir
faim; mais Thierray voulut s'attribuer la victoire d'avoir au
moins découvert quelque chose.
ce II y a dans cette maison, pensa-til, des bruits qui le font
frissonner et quelqu'un qui l'attire irrésistiblement. Donc il
est 'passionné plus qu'il n'est utile et vertueux. Il aime Benja-
mine comme sa sœur, il respecte Olympe, il abhorre Natha-
lie... c'e&t donc Éveline qu'il aime. Évehne doit aimer les
papillons. ))
MONT-REVÉCHE 73
Cette circonstance, celte supposition, gratuite ou non, dé-
cida des sentiments et des pensées de Thierray pour tout le
reste de la journée. Il avait élé amoureux à Paris, pendant
quelques jours, de madame Diitertre , amoureux sans désir
arrêté, sans ébranlement de cœur. L'assaut qu'il avait subi la
veille, en s'imaginant qu'elle était graud'mère, les plaisan-
teries de Flavien, les siennes propres, avaient dépoétisé en
lui cette brillante image; et puis, Dutertre lai avait paru beau
et respectable au milieu de sa famille. Son accueil était si
cordial! il inspirait tant d'estime et de reconnaissance à tous
les gens du pays qui parlaient de lui! Thierray n'était cor-
rompu qu'à la surface, par bravade, par afTectation. Son cœur
avait de la jeunesse, de la droiture, des instincts de religion
sociale. Il s'abstint donc de faire attention, ce jour-là, à la
victim.e qu'en riant il s'était choisie en quittant Paris; et, se
sentant excité par la première idée de lutte qui lui tombait
sous la main, il résolut d'être amoureux d"É véline, au moins
jusqu'au coucher du soleil, ne fût-ce que pour faire enrager
Amédée.
On est beaucoup moins scrupuleux envers la fille d'un ami
qu'envers sa femme, parce qu'on peut l'épouser si l'on arrive
à la séduire ou seulement à la troubler; et quand elle est
riche autant que belle, la perspective n'a rien d'efifrayant.
Pourtant, si Thierray eût réfléchi ce matin-là , il se serait
abstenu, car l'idée de s'enrichir par le mariage blessait toutes
ses notions sur la dignité et la liberté de l'artiste.
Mais déjà Jules Thierray n'était plus Ihomme qui avait
quitté Paris trois jours aupai avant. La campagne, le grand
air, le soleil de septembre, l'aspect des vieux manoirs, le m.oii-
vement à travers les grands b(jis, les beaux jardins, les fleurs
luxuriantes, et plus que tout cela, l'indéfmissable influence
que répand dans l'air qu'on respire la présence d'un groupe
de femmes jeunes, belles, jolies, opulentes, et forcément plus
avenantes à la campagne qu'à Paris, ne fût-ce que par devoir
d'hospitalité ou par désœuvrement, c'était de quoi enivrer un
peu cette tète vide et l'emporter hors du cercle rigide que lui
avaient tracé la mode du scepticisme et ses instincts de faiou-
che indépendance.
74 MONT-REVÊCHE
Le succès d'Éveline sui' Thierray fut fatalement favorisé
par l'attitude que prit, sans préméditation, madame Dutertre.
Elle avait l'habitude, aussitôt que paraissait un étranger, et
surtout un jeune homme, de s'effacer entièrement pour lais-
ser briller les filles de son mari. A Paris, où elle se trouvait
comme tête à tête au milieu du monde avec ce mari passion-
nément épris d'elle, elle redevenait elle-même et laissait percer
une vive intelligence. Mais dévouée à ses devoirs avant tout, elle
ne quittait presque jamais la campagne et la famille. Aussi
n'était-elle pas brillante d'habitude. Thierray ne l'avait vue
que dans un de ces rares intervalles où elle ne craignait pas
d'exciter de funestes rivalités. Quand il la trouva si réservée,
si peu communicative , si sobre de se faire voir et entendre,
bien qu'il reconnût qu'elle était encore plus belle que ses tilles
d'adoption, il la jugea guindée. — Je ne m'étais pas trompé
sur sa jeunesse et sur sa beauté, se dit-il, mais je m'étais fait
illusion sur son esprit et sa grâce. C'est ime vaniteuse indo-
lente qui s'admire elle-même et se croit dispensée d'être
aimable.
Personne ne songea à entrer au salon avant de se mettre
à table, le repas était servi, Dutertre avait faim. Thierray
put aller déposer le bouquet sur le clavecin sans être
observé.
Olympe et Benjamine étaient habillées de même, en rose.
La belle-mère avait dû céder aux désirs de l'enfant, qui pré-
tendait fêter par là l'arrivée de son père chéri, et dont la
passion était de copier les vêtements d'Olympe avec autant
de soin que ses sœurs en mettaient à s'en éloigner. Aussi,
Nathalie arriva-t-elle Tavant-Jernière, avec une toilette bleu
céleste, très-beile, mais très-mélancolique ; et Éveline la der-
nière, avec une robe de foulard bariolée de fleurs et couverte
de lubans chatoyants. Chez elle, la profusion et la fantaisie
n'excluaient pas le goût. Elle était éblouissante de parme en
ayant l'air de s'être arrangée à la hâte et au hasard.
Cette toilette étourdit Thierray. — Est-elle toujours ainsi,
se dit-il, ou suis-je pour quelque chose dans cette gracieu-
seté?— 11 ne passa }ias cinq minutes auprès d'elle, car il
airiva précisément qu'elle vint occuper la place restée vide à
MONT-REVECHE 75
son côté, sans trouver moyen de lui prouver par ses obser-
vations qu'il appréciait sa science et en goûtait les raffine-
ments. Il V avait plusieurs autres commensaux, arrivés pour
saluer l'arrivée de Dutertre. Le déjeuner était assez bruyant,
à cause du mouvement des valets, de la sonorité de la vaste
salle en boiserie, de la gaieté commun! cative de l'amphitryon
et du mouvement incessant de Benjamine. Grâce à ces cir-
constances, Thierray put bientôt lier une causerie asseï ani-
mée avec sa voisine.
Elle reçut d'abord avec moquerie les compliments adressés
à sa toilette.
— Comment, monsieur, lui dit-elle, vous faites attention
à nos chifTons ? On nous avait dit que vous étiez un homme
sérieux !
— Qui m'avait ainsi calomnié ? dit Thierray.
— Ah ! vous convenez , reprit ÉveliKe, que dès qu'on
s'occupe de toilette, on perd le droit de prétendre au sé-
rieux ?
— Non pas 1 11 y a sérieux et sérieux, comme il y a toi-
lette et toilette. Ne voir que la valeur et l'éclat des choses,
c'est être frivole ; mais apprécier le choix , l'arrangement ,
l'harmonie, c'est faire de l'art, et je déclare que vous êtes une
grande artiste.
— Votre approbation doit me flatter, dit Éveline ; les ro-
manciers ont besoin de s'y connaître pour peindre des types.
Voyons ! à quel caractèi'e attribueriez-vous mon costume dans
un de vos personnages ? Mes chiffons seraient-ils l'indice
révélateur d'une âme fantasque ou profonde, courageuse ou
timide ?
— Il y aurait de tout cela, répondit Thierray, des contrastes
piquants et des énigmes terribles dont on donnerait peut-être
sa vie pour savoir le mot.
— Tais-toi donc ! dit tout bas Éveline à Nathalie, qui lui
adressait la parole. J'écoute une déclaration. — Expliquez-
vous mieux, dit-elle en se retournant vers Thierray, et ne
faites pas trop de littérature avec moi qui suis une fille de
campagne. Dites tout bonnement ce que je suis, ce que je
pense.
76 MONT-REVÊCHE
— Jusqu'à ce jour vous n'avez rien aimé.
— Oli ! si fait : mon cheval I
— V^us en convenez, rien que votre cheval ?
— Oh! mes parents, ma famille, cela va sans dire...
— "Vous vous aimez encore plus vous-même.
— Mais vous me dites des injures, je crois, et je n'aime que
les compliments, je vous en avertis.
— Je ne vous en ferai pas. Vous êtes peut-être une âme
affreuse, un caractère détestable !
— Tu appelles cela une déclaration ? dit à Éveline Nathalie
qui écoutait.
Éveline éclata de rire et regarda Thierray en face.
— Et moi je vous trouve charmant, dit-elle, je vous en prie,
recommencez.
— Cela vous amuse? dit Thierray, c'est dans l'ordre. Vous
savez que vous avez des forces pour faire souffrir, et que vous
ferez beaucoup souffrir.
— Qui donc? les gens assez fous pour m'aimer?
— Ou pour vous le dire, répondit Thierray en serrant les
lèvres d'une manière expressive.
— Conviens qu'il a un joli sourire, dit Éveline à N-ithaiie,
pendant que Thierray répondait à son voisin de gauche.
— Allons, répondit iNathalie en haussant les épaules, te voilà
éprise d'un sot ou d'un roué !
— Ou d'un roué ? reprit Éveline. S'il est amoureux de moi
à la première vue, il est dans la première catégorie ; s'il l'est
de ma belle-mère, et qu'il veuille se servir de moi comme
d'écran, il est dans la seconde ; nous verrons bien !
Sur la fin du repas, Flavien arriva, et sachant qu'on était
encore à table, il passa par le perron du jardin dans le salon,
admira le bon air que Thierray avait su donner à son offrande,
et envoya tout doucement Crésus porter au cabinet de travail
de Dutertre la procuration signée de sa main. Puis il se mit à
faire le tour des jardins, ne voulant pas assister en provincial à
son triomphe.
Le triomphe fut complet. D'une part, le charmant clavecin
tant convoité par Éveline et si bien apprécié par Olympe;
de l'autre, le cordial et flatteur badinage de la procuration
MONT-REVÉCHE 77
parafée et signe'e que le secrétaire de Duteitre lui apporta
au milieu du salon : il y avait certes de quoi donner une
bonne idée des manières du jeune gentilhomme, et ce fut
encore mieux quand Crésus, appelé et questionné à l'incita-
tion de Thierray, raconta à sa mode comment monsieur de
Saulges s'y était pris pour deviner ce qui pourrait être agréable
aux dames de Puy-Yerdon.
Ylll
Cresus était, comme tous les grooms qui ont affaire à de
bonnes gens, im enfant fort gâté. Éveline l'avait peut-être un
peu trop rabaissé au rôle de bouffon. Il en tirait une vanité,
une audace singulière, et prenait pour autant de traits d'esprit
les balourdises qu'elle lui faisait répéter. 11 s'éter.dit donc avec
complaisance sur son office de devina MontRevêche, et n'ou-
bla pas la gratitication qu'il avait reçue.
— Allons, c'est un homme du plus beau monde, dit Natha-
lie d'un air ironique.
— C'est un homme fort aimable, dit Olympe, qui voulait
réparer cette impertinence auprès de Thierray. Dans tous les
mondes possibles, le désir d'être agréable est une qualité du
cœur.
— C'est un bon voisin, et voilà comme je les aime, dit Du-
tertre. Confiance, c'est-à-dire honneur et loyauté.
— C'est un charmant monsieur, dit Benjamine, il comprend
mon papa !
— Puissance et prestige de la richesse ! dit Thierray tout
bas à Éveline ; quand ce ne sont pas là des séductions, ce sont
encore des charmes.
— Êtes-vous riche, monsieur? dit Éveline avec une liberté
d'interrogation qui confondit Thierray.
— Je n'ai et n'aurai probablement jamais rien, mademoiselle,
répondit-il avec un empressement hautain.
— Eh bien, tant mieux! répondit-elle étourdiment.
— Auriez-vous l'extrême bonté de m'cxpliquer cette parole ?
78 MONT-REVÊCHE
— Ah ! vous savez que je suis une vivante énigme, vous
l'avez dit !
— Dois-je tâcher de deviner le sphinx?
— C'est de la prétention que de croire y arriver si vite I
On apporta le café et des cigares. Madame Dutertre alluma
le bout d'une cigarette en paille et ût mine de la fumer pour
donner l'exemple à ses hôtes. Tous les hommes profitèrent de
la permission, et pendant qu'Olympe toussait à la dérobée ses
trois LoufTées d'étiquette hospitalière, Éveline prit un gros
cigare et fuma comme un garçon au nez de Thierray avec
l'intention presque évidente d'essayer sur lui l'effet de ses ex-
centricités. Il en fut choqué d'abord et ne se gêna point pour
lui dire que c'était affreux. Elle jeta aussitôt son cigare, s'a-
musa une demi-minute du trouble naïf qui s'empara de lui à
cette concession inopinée, et alla chercher un autre cigare en
disant: — Vous aviez raison, celui-là était affreux. Est-ce que
vous ne fumez pas ?
— Si fait, répondit-il en allumant son cigare à celui qu'elle
venait d'allumer elle-même et qu'elle lui tendait familière-
ment ; je fume sans cesse.
— Vous avez tort !
— Pourquoi ?
— Ahî si je vous explique toutes mes paroles, quand est-ce
que vous commencerez à deviner mes pensées ?
Monsieur Dutertre passa près d"É véline, lui ôta en souriant
sou cigare, le jeta bien loin, malgré ses réclamations, et la
laissa causer avec Thierray.
Pendant que ces deux jeunes gens faisaient assaut de co-
quetteries innocentes de la part d'Éveline, mais assez dange-
reuses pour Thierray, Nathalie, blessée de n'être l' objet des
attentions exclusives de personne, quitta le perron où l'on
fumait et causait à l'abri d'une vaste tendine d'étoffe de pal-
mier, et s'enfonça dans les massifs de la pelouse. Insensible-
ment, perdue dans dassez chagrines rêveries, elle s'éloigna
dans le jardin anglais et se trouva tout à coup face à face avec
Flavien.
Mais ce face à face ne troubla ni l'un ni l'autre. En marchant
d'un pas lent et mesuré, Nathalie n'avait pas éveillé Flavien,
MONT-REVÊCHE 79
qui, assis sur un banc de gazon et la tête un peu rcnverse'e
contre la tige d'un platane, dormait du sommeil du juste.
De Saulges avait ces besoins de repos sul>it et complet que
les natures actives et robustes éprouvent et satisfont là où elles
se trouvent, à moins qu'elles ne soient forcées de les combat-
tre par un effort de la volonté. Il s'était levé de grand matin,
il avait fait six ou sept lieuos de pays au trot allongé d'un
vigoureux cheval, il avait déjeuné à la hâte en repassant par
Mont-Revêche, il était reparti sans songer à faire une sieste;
enfin il était las, il se trouvait dans un lieu solitaire et frais,
et, sans dessein prémédité, il dormait comme un roi, ou
comme un paysan.
Nathalie fut choquée de cette grossièreté, et tournant légè-
rement les talons sur la mousse discrète, elle s'éloigna avec
mépris ; mais, au bout de trois pas, cette réflexion l'arrêta :
«J'ai menti hier soir à Éseline en voulant lui faire croire que
ce garçon était déjà épris d'Olympe. Il ne la connaît pas, il
ne se soucie ni d'elle ni de nous. C'est, quant à nous, un
cœur libre, une table rase. 11 vient ici pour vendre son do-
maine, preuve qu'il n'a aucun désir de conserver un pied-à-
terre près de nous, aucun dessein d'épouser l'une de nous. Je
dois donc le traiter comme un personnage sans conséquence,
puisqu'il n'est pas enrôlé dans le corps des prétendants à ma
dot. Il est riche, c'est un droit à mon estime. Je méprise les
pauvres qui cajolent les ridicules et les travers d'une femme
riche. Il n'a pas été trappe des charmes transcendants
d'Olympe, puisqu'il dort au lieu de courir au-devant des re-
raercîraents qui l'attendent. Sa galanterie à l'endroit du cla-
vecin est celle dun homme qui apporte un cornet de bonbons
à des pf^tites filles. Sa confiance en mon père est le dédain
seigneurial d'un praticien <|ui ne veut pas être en reste de
procédés vis-à-vis d'un roturier. Décidément, monsieur de
Saulges a du bon, et par la raison que je ne lui plais pas,
j'aimerais assez à lui plaire.»
Elle se rapprocha, et se tenant un peu en arrière du banc,
de manière à voir le dormeur en profil et à pouvoir disparaî-
tre derrière les massifs au moindre mouvement qu'il ferait
pour s'éveiller, elle examina sa figure avec attention.
aO ^ MOiNT-REVÉGHE
Flavien avait une de ces beautés fièrcs et vaillantes qui flat-
tent l'orgueil d'une souveraine; la taille éleve'e, les épaules
iarge«, la ceinture fine, les tj-ails admirablement dessinés, la
chevelure blonde, épaisse, abondante; les mains grandes, mais
blanches et d'une belle forme : enfin, la vigueur et la fierté
des antiques races équestres.
« 11 est trop beau pour ne pas être un peu bête, pensa Na-
thalie. Mais la nullité, chez ces ètres-là, est couverte d'un
trop beau vernis de savoir-vivre pour qu'une femme ait à en
rougir. On n'aime pas les gens pour ce qu'ils sont, mais pour
ce qu'ils paraissent aux autres. La reine Elisabeth eût pris ce
noble seigneur pour un de ses grands officiers, et quoi qu'en
dise Éveline, je suis leinrt, je suis Elisabeth, je suis Anglaise
par nature plus qu'on ne le pense.
» Comment plairais-je à ce grand vassal? Comment le re-
tiendrais-je ici, au moins tout le temps des vacances, ne fût-ce
que pour n'être pas abandonnée au fretin des prétendants,
pendant quÉveline jette déjà son dévolu sur le seul homme
d'esprit de la société ? Je suis aussi belle dans mon genre que
monsieur Flavien dans le sien, et d'une nature encore plus
aristocratique; malgré mon origine bourgeoise. Là où celui-ci
ne saurait que commander, je saurais régner. J'ai du talent,
prestige infaillible sur ceux qui n'en ont pas. — Oui, mais je
n'ai pas de coquetterie, et, dans ce temps-ci, il faut qu'une
demoiselle fasse les avances pour se faire remai quer d'un
homme qui n'aspire pas h une dot. I\lais suis-je bien sûre de
n'avoir pas de co-^uctterie? J'ai le désir d'être admirée, et la
coquetterie, c'est l'espri": mis au service du besoin de plaire.
L'esprit ! Éveline en a, mais moi j'ai du génie, et je '^e sau-
rais pas m'en servir pour la satisfactio i de mon amour-pro-
pre! » Elle, réfléchit encore longtemps. Je crois, Dieu lui
pardonne, que pendant ceîte oîgieiileuse et grave méditation
de Nathalie, il arriva à Flavien de ronfler un peu. Nathalie
n'en fut point émue^ et même cette pensée lui vint involon-
tairement : « Avec un mari qui ronflerait, on aurait tout de
suite le droit de passer les nuits à écrire chez soi. »
« Mais pourquoi ne nous recherche-t-il pas en mariage?
pensa-t-elle. Nous sommes plus riches que lui. Il faut qu'il
MOM-ULVLCai: 8i
soit sans dettes, ou sans ambition, ou fiancé déjà... ou encore,
amoureux d'une femme maiiée. Enfant que j'étais! avant
tout, il faut savoir cela. »
Elle cueillit ime branche d'azalée, appiccha derrière le banc
sur la pointe -du pied, la laissa tomber dans le chapeau de
FJavien qui était placé à côté de lui, puis, se glissant comme
une couleuvre dans les buissons, elle alla d'un air fort tran-
quille rejoindre le premier groupe qu'elle vit paraître sur la
pelouse.
Flavien s'éveilla. Au moment de remettre son chapeau
sur sa tête, il fit tomber la branche d'azalée ; il l'examina im
peu comme un chien de chasse flaire la piste d'un gibier
suspect.
— C'est une déclaration, dit-il... Ces filles de province,
comme ça s'ennuie ! Voyons !
Il détacha une des fleurs qu'il mit à sa boutonnière, et
froissa le reste de la branche qu'il fourra dans la poche de
côté de son habit. Puis il se leva et prit le chemin du château,
résolu, dans le désœuvrement de son propre cœur, à voir
venir l'aventure.
Il n'avait pas fait trois pas qu'il rjccontra Caroline.
« Il n'y a, pensa-t-il, que les petites filles pour faire en
jouant de pareils coups de tête. Elles appeUent cela des
espicgleries ! »
Mais Caroline, qui cherchait Nathalie, l'accosta avec sa
manière accoutumée : — Bonjour, monsieur, comment vous
j)ortez-vous ?
Il ne faUait que rencontrer ses beaux grands yeux vifs,
hardis et tranquilles, pour ne pas douter un instant de son
indifférence et de sa pureté. Aussi Flavien lui offrit-il son
bras, qu'elle accepta sans embarras, pour retourner vers sa
mère, un peu vaine d'être traitée comme une personne rai-
sonnable, et s'efforçant de régulariser son pas vagabond, qui
savait courir et non pas marcher.
5.
82 MONT-REYÉCHE
IX
En ce moment Thierray, après s'être éloigné d'Évelinc pour
ne pas paraître d'une assiduité choquante, était revenu, comme
naturellement, reprendre l'assaut avec elle.
— Mademoiselle, lui disait- il, aimez-vous les papillons?
— Je les déteste, Képondit-elle. Ce sont les emblèmes de
ma propre légèreté, et je ne demande qu'à me distraire de
moi même.
— Votre cousin Amédée aime beaucoup les papillons ,
mademoiselle.
— Ah ! dit Éveline avec son irréflexion accoutumée, c'est
parce que sa tante les aime !
Il s'en fallut peu que cette parole imprudente n'éloignât
subitement d'Évelinc l'hommage qu'elle prétendait accaparer.
Thierray ne voyait encore dans ses rapports avec le groupe
féminin de Puy-Verdon que le plaisir de tourmenter, d'ef-
frayer, de supplanter, en passant, le rival qui lui tomberait
sous la main. Ses yeux se portèrent rapidement sur Olympe
et sur Amédée, qui échangeaient à voix basse quelques paroles
dans un coin, debout l'un et l'autre.
Il n'y avait rien de plus naturel que de voir ces deux per-
sonnes se consulter sur quelque détail d'intérieur avec cette
sorte de petit mystère officiel qu'on affecte en pareille circon-
stance, pour ne pas troubler le loisir ou l'amusement des
autres par un retour vers les choses de la réalité. Mais
Thierray, se croyant sur la voie d'une découverte importante,
faillit oublier Éveline, qui, déjà, n'avait plus rien de mysté-
rieux pour lui, pour courir après l'ombre d'un mystère nou-
veau. Il sentit passer en lui comme un vague frémissement
de curiosité qu'Éveline prit pour un frisson de jalousie.
« Nathalie avait deviné ju^te, pensa-t-elle. Monsieur Thier-
ray est amoureux de ma belie-mère. Allons! c'est un combat
à livrer, et je le livrerai. 11 ne sera pas dit que cette jeune
femme, à qui je permets d'accaparer le cœur de mon père,
ne nous laissera pas un pauvre adorateur. »
MONT -REVKCHE 83
Elle fit si bien que Thierray resta enchaîné à ses côtés, un
peu préoccupé, un peu acerbe, un peu rebelle, mais, sinon
retenu par un lien de fleurs, du moins empêtré dans un
écheveau de soie. Flavien arriva, et en recevant les remcrcî-
ments et les éloges de la famille, il ne songea qu'à chercher
dans les yeux de toutes les femmes qui se trouvaient là (car
il était arrivé plusieurs voisines) la folle ou la railleuse qui
avait jeté à sa tête, c'est-à-dire dans son chapeau, la branche
d'azalée. Avant qu'il eût rencontré les yeux de Nathalie,
celle-ci avait vu la fleur à sa boutonnièi*e, et s'était dit : « Ou
il n'aime personne, ou il est facile à distraire. Avec une
passion sérieuse, on ne se donne pas à la première venue, et
cette fleur est sur lui comme un écriteau sur une maison à
vendre ou à louer. » Elle prit un journal qu'elle fit mine de
parcourir, et quand Flavien, par un détour savant, trouva le
moyen de venir la saluer, elle était si bien préparée à lui
faire un accueil de glace, qu'après lui avoir souhaité fort
gracieusement le bonjour, il s'éloigna en pensant : « Certes,
ce n'est pas cette précieuse dont je porte les couleurs à ma
boutonnière ! »
Éveline causait avec tant d'animation sans même le voir, et
Thierray l'absorbait si bien, que Flavien sourit en se disant
que ce n'était pas celle-là non plus.
Quelque <lame du voisinage? 11 ne s'en trouvait précisé-
ment pas une seule qui fût jolie, et on ne suppose jamais
qu'un mystère de ce genre puisse cacher une figure ridicule
ou déplaisante.
Restait donc madame Dutertre. Elle avait accueilli et re-
mercié Flavien avec une cordialité gracieuse et calme; elle
n'avait pas paru remarquer la fleur d'azalée. Pourquoi l'eût-
elle remarquée, si elle n'y était pour rien?
Mais tout d'un coup Flavien fit une remarque à son loiur.
Olympe avait, dans les plis de son jabot de dentelle, une fleur
d'azalée, toute semblable à la sienne et coupée fraîchement,
car, on le sait, cette fleur ne vit qu'un instant séparée de sa
tige.
— Voyons! se dit encore Flavien. — Moucher voisin, dit-il à
Dutertre, c'est donc une affaire faite, vous êtes propriétaire
84 MONT-REVl-XKE
du petit domaine de Mont-Revêche. Je ne m'en occupe plus.
Mais, ajbuta-t-il en regardant madame Datertre , madame
comprendra aussi bien que vous qu'il e^t des choses qu'on ne
vend ni ne donne, des souvenirs de famille dont on ne sépare
pas. Ainsi le lit, la chambre, le petit castel, qui porte encore,
pour ainsi dire, l'empreinte de ma vieille grand'tante, je n'ai
jamais compté m'en dessaisir. Heureux aujourd'hui poui'tant
de détacher un échantillon de ce vieux mobilier, je l'ai mis à
vos pieds, madame , ne sachant rien de plus précieux à vous
ofliir qu'une relique ainsi consacrée Mais, comme je ne peux
pas s^ous apporter la tour de Mont-Revêche pour la placer sur
votre cheminée, permettez-moi de la garder pour moi. Au-
cune personne de votre famille ne voudrait habiter ce pauvre
donjon si petit, si triste, si complètement isolé. Moi je m'y
trouve bien, je l'ai pris déjà en amitié, et je souffrirais de le
voir habité par un fermier. Je vous livre, mon cher Dutertre,
les bâtiments d'exploitation qui sont au bas du monticule,
mais je vous demande de me laisser sans regret ma colliRe
de bruyère, mon fosbé rempli de broussailles, et mon pied-
à-terre de Mont-Revêche à côté de vous. Distrayez donc la
valeur de cette habitation de celle que vous attribuez à la
propriété entière.
— Elle est nulle, mon cher voisin, répondit Dutertre. Ces
sortes de manoirs, qui ont une valeur historique ou artistique,
n'en ont aucune dans les affaires de ce pays -ci, et passent
par-dessus le marché dans les contrats d'achat et de vente, à
moins qu'ils ne fournissent un local à l'exploitation agricole.
Ce n'est point ici le cas; la ferme de Mont-Revcche est suffi-
sante comme bâtiment, et votre donjon, qui ne serait pas
volontiers habité par un fermier (vu sa réputation d'être
hanté par les esprits), risquerait de tomber sous les outrages
du temps. Nous ne distrairons donc rien de la valeur totale
de la propriété, et vous garderez, vous, en toute propriété, la
colline de Mont-Revèche et tout ce qu'elle comporte. A pré-
sent, laissez-moi vous dire que, dans notre marché, voilà ce
qui m'enrichit le plus : c'est l'intention que vous avez de
garder un pied-à-terre auprès de nous et de nous faire espé-
rer par là le séjour ou le retour d'un excellent voisin.
MONT-REVÊCHE 85
Madame Dutertre approuva son mari par un regard où
Flavien crut voir de l'émotion, et un sourire cordial qui se
changea pourtant en rougeur lorsqu'il lui baisa la main, après
avoir serré chaleureusement celle de Dutertre.
Nathalie n'avait rien perdu de cet entretien qu'elle avait
pani ne pas entendre. « La partie ost gagnée, se dit-elle,
il restera. Un château pour une fleur, c'est assez chevale-
resque. » Et elle plaça à son corsage une fleur d'azalée qu'elle
avait mise en réserve pour les besoins de l'aventure. Flavien
n'y prit pas garde.
Éveline aussi avait ouvert l'oreille, et comme elle ne s'ob-
stinait pas, ainsi que Nathalie, à tenir les yeux baissés sur un
journal, elle vit l'espèce de trouble enjoué et animé de
Flavien, l'espèce de satisfaction tout à coup embarrassée d'O-
lympe. Un regard un peu trop hardi de ce dernier avait inti-
midé la jeune femme au miUeu de sa candeur, et, chose
étrange, Éveline, cette fille de dix-huit ans, ne comprenait
pas la timidité. Elle pensa donc que Nathalie avait bien deviné
et qu'une affaire de coeur ou de coquetterie s'engageait entre
ï excellent voisin et sa belle-mère.
Elle s'approcha de lui pour essayer l'effet d'une bordée au
hasard :
— Monsieur de Saulges n'est ni romanesque, ni curieux,
je le vois, dit-elle. On lui parle d'esprits, on lui apprend que
son château en est hanté, et il n'y fait pas la moindre attention.
— Est-ce que tous les châteaux ne sont pas hantés? répondit
Flavien. Tous ceux que j'ai habités ont leur légende. Le vôtre
n'aurait-il pas la sienne?
~ Oh! il n'y a de spectres que dans les châteaux abandon-
nés, ou dans ceux qui sont encore habités par des nobles, dit
Dutertre. La bourgeoisie réaliste a mis à la porte de chez elle
le monde des rêves, et c'est grand dommage, convenez-en,
mesdemoiselles !
— Mais vous ne nous dites pas, s'écria Thierray, la nature
des apparitions de Mont-Revêche ! Cela m'intéresse, moi ! Libre
à monsieur de Saulges d'être blasé sur les légendes, puisqu'il
en a autant que de châteaux à son service ; mais moi qui ne
possède pas le plus petit fragment de mâchicoulis, je serais
M MONT-REVÊCHE
fort curieux de savoir quelles aventures nous attendent dans
les nuits d'automne du Morvan.
— Ah! dit vivement Éveline, vous voyez bien que vous
comptez prolonger votre séjour ici jusqu'aux nuits brumeu-
ses d'octobre ou de novembre ! Quand je vous le disais !
Et en même temps elle regarda Flavien, qui regardait
Olympe.
— Je l'espère bien ! dit monsieur Dutertre. Est-ce que nous
n'avons pas formé le projet de courir et de chasser toute la
saison, mon cher Thierray? Je suis à vous pour cela, une fois
par semaine, car je ne chasse que le gros gibier. Mais nous
nous verrons plus souvent, je l'espère; tous les jours, si vous
voulez! C'est ainsi que j'entends la vie de cam.pagne. Pas
d'invitations, pas de visites! Qu'on aille, qu'on vienne, qu'on
soit les uns chez les autres comme dans la famille commune,
et surtout que rien ne rappelle l'étiquette méfiante et la dis-
crétion forcée de la vie de Paris.
A huit jours de là, après une semaine de beau soleil, après
des chasses magnifiques, après des journées entières de pro-
menade en voiture, de pêche ou d'équitation avec la famille
Dutertre, Flavien et Thierray rentraient au mancir de Mont-
Revêche entre onze heures et minuit. Le temps avait changé
dans la soirée; le soleil s'était couché terne et voilé; la brise
était restée assez tiède; mais une petite pluie fine avait com-
mencé à tomber.
En revenant à cheval, côte à côte, de Puy-Vêrdon à Mont-
Revêche, les deux amis s'étaient parlé à bâtons rompus, comme
on peut parler au trot à l'anglaise, quand on ne se ralentit que
pour monter une côte rapide ou descendre, dans l'obi-curité,
une pente dangereuse.
— Crésus, avait dit Flavien au groom, dans un de ces
intervalles, vous ne partirez pas demain sans que je vous voie.
— C'est donc demain que je quitte monsieur?
— A mon grand regret, certainement, monsieur Crésus!
mais j'ai enfin trouvé, dans votre pays de sauvages, chevaux,
domestique et voiture, et il est temps que je vous rende à vos
fonctions auprès de mademoiselle Éveiine, qui a bien voulu se
priver de vous pendant huit jours.
MONT-REVÉCHE 87
— Oh pardic! elle peut bien se passer de moi tout le restant
de sa vie, objecta philosophiquement Crésus.EUea bien d'au-
tres laquais que moi à ses ordres, et j'ai plus besoin d'elle
qu'elle n'a besoin de moi.
— Ne rendez pas notre séparation trop déchirante, monsieur
Crésus, en nous montrant les trésors de votre esprit, dit Thier-
ray; et puisqu'on n'a plus rien à vous dire, reprenez votre dis-
tance, à douze têtes de cheval en arrière; surtout comptez
bien, et qu'il n'y en ait pas une de moins.
«Sont-ils bêtes! pensa Crésus; c'est égal, ça paye bien; » et
il opéra son mouvement de retraite à l'arrière-garde.
— Il fait presque froid ce soir, dit Thierray.
— Non, c'est Ja campagne qui devient triste, répondit Fla-
vien. Il reprit le trot, et Thierray le suivit.
— Décidément, mon cher, dit Thierray, lorsqu'au bout de
dix minutes ils se remirent au pas pour traverser un marécage,
je ne suis pas né cavalier, le trot me fatigue. Je n'aime que le
pas et le galop.
— Mais, mon très-cher, nous irons comme tu voudras. Règle
l'alhu-e, je te suivrai. Est-ce que par hasard tu te gênes avec
moi?
— Non; mais, devant le monde, je te suis par amour-
propre, et quand nous sommes seuls, je te suis par habitude.
— Pourquoi meltrais-tu de l' amour-propre à cela? Tu montes
parfaitement bien.
— Il est vrai qu'on ne met d' amour-propre que dans les
choses qu'on ne fait pas bien, et c'est à cause de cela que j'ai
la sottise d'en mettre dans l'équitation. Je l'ai apprise avec
rage; je me suis assoupli les muscles et assuré la main avec
une rapidité étonnante. J'ai analysé l'étude du cheval, assi-
milé à l'homme, et de l'homme assimilé au cheval, avec un
sérieux formidable. J'ai dépensé plus de force physique et de
volonté pour cette belle science que pour apprendre à penser
et à écrire; le tout par amour-propre; et malgré tout, Éveline
m'a dit ce soir une grande vérité: «Vous nous jetez de la pou-
dre aux yeux ; vous avez bonne grâce, vous faites valoir votre
monture; mais vous n'êtes pas vraiment solide, et un beau
jour vous vous casserez le cou. »
88 MONT-REVtCHE
— Était-ce une métaphore ?
— Peut-être! Mais il en est de cela comme de tout le reste.
Pour être homme de cheval, il faut avoir abordé le manège dès
l'enfance. Il faut être né, pour ainsi dire, à cheval, comme les
enfants de famille et les groom=, comme les jeunes seigneurs
et les enfants de ferme. Nous autres, dv^scendants des races
vouées au commerce, à la chicane, aux arts ou aux métiers,
toute noire force, toute notre souplesse, toutes nos aptitudes
sont dans le cerveau ou dans la main. Nous naissons et gran-
dissons dans la poussière des comptoirs, des bureaux ou des
ateliers. Nos muscles s'y -étiolent, notre sang s'y appauvrit,
nous ne vivons plus que par les nerfs. Plus tard, si les séduc-
tions du loisir s'emparent de nous, nous sommes assez adroits
et assez persévérants pour imiter les hommes de loisir dans
nos goûts, dans nos manières, dans nos habitudes ; mais,
pour un œil exercé, nous ne sommes jamais qu'une contre-
façon du patriciat, et les femmes ne s'y trompent guère, non
plus que nous-mêmes, quand nous nous examinons de bonne
foi.
— C'est possible, répondit Flavien. Peut-être même, à vou-
loir vous transformer ainsi, perdez-vous ce qui vous fait, en
bien des points, supérieurs à nous.
— Quels sont donc, selon toi, mon cher ami, ces points de
supériorité ?
— Tu les as signalés toi-même. Vous avez des nerfs, ce qui
vou= rend beaucoup plus aptes à vous emparer de la vie de
civilisation que la puissance qui réside dans nos musclas, et qu
relègue notre rôle au temps de la chevalerie. Vous vivez par le
cerveau, par la souplesse de l'idée, la faculté du labeur persé-
vérant, l'adresse de la main, toutes choses qui font peut-être
l'animal moins beau, mais qui font, à coup sûr, l'homme plus
fort. Ne vous plaignez donc pas, hommes du tiers: vous n'êtes
pas nés à cheval sur des chevaux, mais vous êtes nés à cheval
sur le monde.
Il y avait loin, comme on voit, de cette conversation à celle
de la chevauchée du bois de Boulogne, huit ou dix jours aupa-
ravant. Les rôles étaient intervertis entre ces deux jeunes gens.
Chacun cédait l'avantage à l'autre, de bonne grâce. La jalousie
MONT-ftEVhCHK B9
était devenue dpanchement ; la rivalité, concession. C'est que
tous deux étaient amoureux, et que l'amour rend naïfs par mo-
ments, qu'il soit passion ou faiblesse, les cœurs les moins dis-
posés à s'avouer vaincus.
Cependant, aucune confidence n'avait été échangée entre
eux. Flavien mettait un soin extrême à ne jamais prononcer
devant Thierray le nom qui le préoccupait, et Thierray, en par-
lant sans cesse d'Éveline, n'en avait encore jamais parlé sérieu-
sement.
Le silence de la nuit était profond lorsqu'ils montèrent la
colline de Mont-Revêche. La chouette, logée dans le donjon,
faisait seule entendre son cri aigre-doux. La lune pâle parais-
sait à travers la pluie fine, comme une lampe dans son globe
de verre mat.
— Quel paysage mélancolique ! dit Thierray, c'est une nuit
d'Ecosse, une nuit à apparitions.
— A propos, dit Flavien, as-tu fini par sa\oir quelle figure
ont les revenants de notre donjon? Je n'ai plus pensé à m'en
informer.
— Éveline m'a conté cela ; mais elle est si moqueuse que
je n'en crois rien. Cela me fait songer à interroger Crésus. —
Avancez, riche Crésus, et dites-nous ce qui revient au château
de Mont-Revêche.
— Bah ! monsieur, c'est des bêtises ! répondit le groom mor-
vandiot d'un ton sceptique.
— Il est possible que vous soyez un esprit fort, reprit Thier-
ray, mais répondez à la question que je vous adresse, sans plus
de commentaires.
— Eh 1 mon Dieu! ils disent comme ça dans le pays qu'il y
revient une dame.
— Jeune ou vieille ? dit Flavien.
— Ah! ça, on n'en sait rien; on l'appelle la Dame au loup,
parce qu'elle paraît avec un grand loup blanc qui la suit comme
un chien.
— Vous vous abusez, monsieur Crésus, reprit ThieiTay, son
loup est noir.
— Non, monsieur, c'est son masque qui est noir.
— Nous y sommes, dit Thierray à Flavien : elle n'est
90 MONT-REVÉCHE
^ivie d'aucun quadrupède ; mais elle a un masque de velours
noir sur la figure. Continuez, Cre'sus. Quelle figure a-t-elle sous
son masque?
— Ça dépend, monsieur. Quand elle est de bonne humeur,
elle est toute jeune et assez gentille, qu'on dit. Quand elle est
en colère, elle est vieille et laide comme un diable. Mais
quand elle veut faire mourir quelqu'un, et qu'elle titre son
masque, on voit une figure de mort desséchée, et il faut par-
tir dans la huitaine. Voilà ce qu'on dit ; mais c'est des fameuses
bêtises.
— Tout cela est très-conforme à la version d'Éveline, dit
Thierray en mettant pied à terre, car on était entré dans la
cour du château. Eh bien , cette légende est jolie.
— Comment, vous n'êtes pas couché, Gervais? dit Flavien
à son vieux serviteur qui venait à sa rencontre. Je vous ai
défendu de veiller pour m'attendre ; ce service-là n'est plus
de votre âge.
— Oh ! que monsieur le comte ne fasse pas attention, ré-
pondit le vieillard ; c'est que je tiens à fermer la porte moi-
même derrière ces messieurs.
— Eh bien, croyez-vous que nous ne soyons pas assez
grands garçons pour la fermer nous-mêmes? Au lit ! au lit,
mon vieux brave !
— J'y vais, monsieur, répondit Gervais après avoir été
tâter et palper la porte déjà fermée, avec une insistance sin-
gulière.
— C'est que nous ne saurions pas la fermer comme lui, da I
dit Crésus à demi-voix à Thierray. Vous ne voyez pas qu'il fait
une croix dessus avec ses doigts? Ah ! vous parlez delà Dame
au loup ! c'est lui qui gobe cette bêtise-là.
— Vraiment? dit Thierray. Écoutez donc ici, père Gervais.
Est-ce que vous l'avez vue, vous?
— Qui donc, monsieur? dit Gervais tout ému.
— Eh ! la Dame au loup !
— Oui, monsieur, répondit le bonhomme avec une grande
assurance et en faisant le signe de la croix. Puisqu'il vous
piaît d'en parler et de la nommer, je ne suis pas un enfant
MONT- REVÉCUE 91
pour en avoir peur. Je suis trop bon chrétien, Dieu merci ! et
je sais des prières pour l'éloigner. Mai^ traitez-moi de fou et
d'imbécile si vous voulez, je l'ai vue comme je vous vois, et
justement là, à la place où vous êtes.
Il n'y avait pas à discuter devant une conviction si nette-
ment posée. Aussi, ni Flavien ni Thierray n'y songèrent, et
plus curieux qu'cpilogueurs, ils le pressèrent de questions.
— n est aisé de vous contenter, messieurs, car cela n'est
pas un conte, c'est une histoire... La dame Hélyelte de Mont-
Revêche est morte ici en l'an 1665, et vous verrez son portrait
dans le grenier quand vous voudrez. Eh bien ! le costume
qu'elle a dans son portrait, elle le porte encore ; et le mas-
que que vous verrez sur sa figure, elle ne le quitte pas
pour se promener dans les bois. Mais quand il lui prend fan-
taisie d'entrer dans le château, elle l'ôte, et c'est alors qu'elle
est nuisible.
— L'a-t-elle ôté devant vous? dit Tbierray.
— Non, monsieur, elle n'en a pas eu le temps ; je l'ai exor-
cisée, et elle s'est dissipée en brouillard.
— Ainsi, vous ne connaissez pas son visage?
— Nqu, Dieu merci !
— Mais vous ne nous avez pas dit son histoire?
Gervais frémit; mais se remettant aussitôt:
— Je suis un vieux soldat, dit-il, et je n'étais pas plus pol-
tron qu'un autre devant les Croates, qui m'ont fendu le cer-
veau à coups de sabre au passage du Mincio. Je peux donc me
moquer d'une mauvaise âme en peine. Voilà l'histoire, mes-
sieurs; elle n'est pas longue, mais elle est vraie:
X
« La dame Hélyette de Mont-Revêche était amoureuse d'un
croquant, dit Gervais, on dit un petit clerc de Clamecy. Pour
se défaire de son mari, qui avait découvert son intrigue, elle
'donna dans la science du diable, dans les poisons, et elle
montait dans le haut du donjon, où vous verrez ses four-
02 MONT-REVhCHE
neaux. Elle composa un breuvage qui fit mourir lentement
monsieur son mari, Tranchelion de Mont Revêche. Et comme
la chose lui réussit sans éveiller les soupçons de la justice,
elle résolut d'épouser son amant le croquant; mais elle ap-
prit que le drôle était déjà marié dans le Rouergue, et elle
s'apprêta à le faire mourir de la même façon. Or, comme elle
était en train de souffler ses fourneaux d'enfer, une belle
nuit, je ne sais quelle drogue elle versait dans la chaudière
lui i:aula au visage et lui fit une brûlure efTroyable. Cela fit
du bruit. Le croquant eut l'éveil et quitta le pays. Madame
Hélyette vécut seule et mourut vieille, ayant, depuis ce mo-
ment, toujours porté sur la figure ce qu'on appelait un loup,
avec lequel elle voulut être enterrée pour cacher jusque dans
le tombeau la marque de son crime. Les paysans, qui sont
ignorants et qui arrangent tout à leur idée, jouant sur le mot,
prétendent qu'elle avait apprivoisé un grand vilain loup, à
qui elle faisait dévorer ceux qui ne [»ayaient pas la taille ;
qu'il a été enterré à ses pieds et qu'il revient avec elle; mais
cela est faux, et je vous conte l'histoire exacte telle que je lai
entendu raconter à madame la chanoinesse, qui la savait bien,
la tenant du plus ancien cure des paroisses environnantes, w
Gcrvais, ayant fini sa narration, fit encore gravement le
signe de la croix, salua son maître et voulut se retirer.
— Attendez, Gervais, dit Flavien; n'existe-t-il aucun do-
cument sur cette histoire dans les titres de la propriété ?
— Non, monsieur, répondit Gervais. Vous y trouverez bien
les noms, titres, contrats et ventes qui prouvent l'existence
de madame Hélyette et de monsieur Tranchelion ; mais de
cette histoire, qui n'a été qu'accréditée par la rumeur pu-
blique, madame votre tante a eu beau chercher, il ne reste
pas de traces.
— Sinon le portrait et les fourneaux? dit Thierray. Ma foi,
je ne me coucherai pas sans les voir.
— Ni moi non plus, dit Flavien. Prêtez-nous votre lanterne,
Gervais, car il doit pleuvoir dans le donjon.
— Non, monsieur le comte, le donjon est bien couvert. Mais
je vais vous éclairer moi-même.
Et, avec une résolution qui contrastait avec ses croyances
MONT-REVIXHE 03
superstitieuses, le bonhomme marcha devant eux, traversa la
cour, monta l'ei^calier du donjon et ne s'arrêta que dans une
sorte de grenier, où, parmi de vieux meubles, il trouva et
leur montra les débris d'un alambic et les pièces d'un four-
neau à expériences chimiques qui avait été noirci par le feu.
Puis il toucha diverses toiles roulées, anciens portraits déta-
chés de leurs cadres, qui ne portaient presque plus de traces
de peinture sur leur trame usée, et il en choisit une qui pa-
raissait un peu mieux conservée.
— C'est elle ! dit-il sans l'ouvrir.
— Emportons-la, dit Thierray, nous la ven'ons mieux au
salon ; car si cette figure e-st désagréable au bon Gervais, il
est inutile de le contrarier et de le tenir éveillé plus long-
temps.
Gervais salua en silence, conduisit ses maîtres au salon,
alluma des bougies, leur fit remarquer qu'il y avait du feu,
une bouilloire, du thé, du rhum, des citrons, des gâteaux, des
cigares, et se retira fort calme, tandis que Crésus, après avoir
rentré et pansé ses chevaux, regagnait aussi sa chambre en
sifflant avec insouciance.
— Voyons madame Hélyetteî dit Thierray en déroulant la
toile.
La toile était un peu écaillée partout, un peu mangée aux
rats dans les angles : néanmoins, madame Hélyette était par-
faitement visible, et la peinture n'était pas très-mauvaise. La
dame était en amazone du temps de mademoiselle de Montpen-
sier. Elle portait un chapeau de feutre mou avec une plume
verte; son justaucorps chamois était serré d'une écharpe.
Elle avait les cheveux bouclés comme naturellement, et ces
cheveux étaient blonds; le cou, le menton et la main parais-
saient jeunes; la bouche était charmante, vermeille et douce-
reuse ; le masque noir cachait le reste. Sur le fond du tableau,
on lisait en lettres dorées au pinceau le nom et la date que
Gervais avait signalés avec exactitude.
— J'emporterai cette peinture et je la ferai restaurer, dit
Flavien.
— Garde-t'en bien, dit Thierray, elle perdrait toute sa va-
leur, tout son caractère ; fixons-la à la tenture avec des épin-
94 MONT-REVÊCHE
gles, et nous lui trouverons un cadre en harmonie avec son
air de vétusté.
Ils trouvèrent sur la pelote de la chanoinesse des épingles
qui avaient servi à la toilette de la chanoinesse, et madame
Hélyette fut exhibée à la muraille. En ce moment, une voix
rauque et plaintive prononça distinctement dans un angle de
l'appartement : Mes bons amis, je vais mourir!
C'était le vieux perroquet, qui, trompé par les lumières,
procédait lentement à son réveil quotidien en faisant le gros
dos et en répétant les paroles uniques de son vocabulaire.
— Quoi I cette affreuse bête est toujours ici ? dit Flavien.
Vraiment, tout est lugubre dans ce sombre Morvan et dans
cette maussade demeure de Mont-Revêche !
— Pour le coup, dit Thieiray en s'approchant de Jacot le
centenaire, et en le grattant avec une sorte de complaisance,
c'est toi qui as des nerfs ce soir, mon cher ami. De quoi te
plains-tu ? Tu es dans un vieux château, petit, mais revêche
au possible ; autour de toi, des terres que tu n'as pas l'ennui
et la déception de faire valoir, puisqu'elles sont vendues, et,
de toutes les manières d'exploiter la propriété territoriale en
France, c'est la seule que je comprenne et que je voudi-ais
mettre en usage si Dieu m'avait affligé d'un patrimoine. Tu
as, du haut de ton domaine, une vue magnifique, pour peu
que tu veuilles monter les cent dix-sept marches de ton bef-
froi. Tes bois n'ont plus d'épines pom- toi depuis que tu t'y
promènes en amateur; mais ils ont du gibier qu'on te prie
en grâce de tuer pour sauver les sarrasins et les pommes de
terre d'alentour. Enfin, tu as des revenants dans ton château,
une légende terrible, un portrait mystérieux, des fourneaux
d'alchimiste et une voix de sibylle qui a appris des paroles de
mort, tout exprès pour réjouir tes oreilles romantiques dans
les nuits d'automne. Que diable te faut-il de plus ? Si j'avais
tout cela, moi, seulement poui' un an, je me referais le cœur
et l'imagination pour tout le reste de ma vie.
— Et qui t'empêche d'y rester, Thierray ? d'y rester un an,
dix ans, toujours, si bon te semble ? Voyons, ne veux-tu pas
accepter mon château de Mont-Revêche, à présent qu'il a été
bien constaté qu'il n'avait aucune valeur commerciale, et qu'il
MONT-REVÊCHE 95
pouvait entrer dans le contrat ou rester en dehors, sans rien
changer aux conditions de la vente?
— Tu oublies, mon cher Flavien, que pour habiter une ma-
sure comme celle-ci sans qu'elle vous tombe sur la tête,^ il
faut au moins mille francs de réparation tous les ans, et qu'a-
vec ma plume je me fais tout au plus six mille livres de rente,
à la condition de travailler sans relâche. Tu crois donc que les
vers rapportent quelque chose ? Or, je fais malgré moi beau-
coup de vers, et ma prose ne me dédommage pas du temps
qu'ils me font perdre.
— Eh bien ! gardons ce manoir à nous deux. Je me char-
gerai de l'entretenir, de l'étayer...
— Et les portes et fenêtres ? dit Thierray . Du côté de la
campagne il y a économie ; mais sur le préau, c'est une ruche,
une dentelle !
— Cela me regarde aussi, puisque je me suis imposé comme
un devoir de rester propriétaire de la maison de ma tante.
Faisons donc ce marché-là ; tu auras, ta vie durant, la jouis-
sance nette de cette maison, sans aucune charge d'entretien
ni d'impôts, et j'y viendrai de temps en temps philosopher ou
fumer avec toi... Sais-tu faire du punch? il y a là tout ce
qu'il faut.
— Oui, je sais faire le punch ! Mais cette idée matérialiste
qui te vient, ajouta Thierray en versant l'eau dans la théière ,
me ramène au sentiment de la réalité. De quoi vivrais-je ici ?
Tu n'as pas la prétention de me nomrir. Nous avons vendu
nos terres (tu vois que je parle déjà en seigneur de Mont-Revê-
che), et je ne veux pas manger les pierres démon donjon...
Ah ! attends! une idée ! je connais déjà les moindres détails
de mon habitation !
Il alla ouvrir un tiroir de bureau en bois de rose, et y prit
un petit livre de pauvre apparence, un simple livi-e de cuisine,
mais très-propre, et même parfumé à l'ambre, comme le con-
tenu de tous les tiroirs de la chanoinesse. — Année 1846 !...
dit-il, c'est l'année dernière. Journal de la semaine... mémoire
de Manette; dépense de table, 12 livres 6 sous... Pas possible!
pour une semaine? Voyons donc! cet ordinaire doit faire
frémir! Menu du 10 septembre ! tiens, c'est la date d'aujom ■
96 MONT-REVÉCHE
d'hui : un poulet, une Imite, une omelette soufflée... Menu
du 11 : une carpe, un perdreau, croquettes de riz... Et les
déjeuners, il n'en est pas question ! Ah ! j'y suis ; les déjeuners
se font avec les restes des dîners, du laitage, des œufs...
Voyons donc : épices, savon, bougie... Manette e.t un trésor
de probité. Ma portière me compte ma bougie le double...
Avec la nourriture, le chauffage, etc. etc., 104, 102, 105 francs
par mois... Par an, un peu plus de douze cents livres...
— La terre de Mont-Revêche en rapportait deux mille, et ma
tante faisait des économies.
— Vive Dieu I et je ne vivrais pas ici comme Sancho dans
son île ! Si fait ! Je passe l'hiver ici, Flavien , je dépense
vingt-cinq louis, et je retourne à Paris avec de l'embonpoint
et trois volumes non mangés d'avance; ma fortune est faite...
Et si tu veux m'en croire, tu resteras avec moi ; lu te repo-
seras du monde, tu rajeuniras ton sang et ton àme, et tu
épouseras une des demoiselles Duteitre pour faire une bonne
fin.
■ — Laquelle me cèdes-tu ? dit Flavien en riant. Ah! que ton
punch est fade ! Est-ce Nathalie ou la Benjamine que tu me
laisses ?
— On dit que Nathalie fait des vers superbes ?
— Pouah !
— Ah çà ! rappelle-toi donc que j'en fais, moi, et dissimule
ton mépris.
— Eh ! mon cher, c'est à ton punch que je fais la grimace.
J'aime les vers, et je sais que Nathalie les fait bien.
— Et elle est belle ! Un air de reine du dixième siècle !
— Des bandeaux nattés ! Je déteste cela. N'importe, ses vers
sont beaux.
Et Flavien bâilla.
— Tu les connais donc ?
— De réputation.
— Je crois que tu préfères Benjamine !
— Pauvre petite fille ! dit Flavien. Elle est adorable î Je la
mettrais en pension jusqu'à sa majorité.
— Alors, c'est donc Éveline ! Éveline l'amazone, la dame de
mes pensées ?
MONT-REVÉCHE 97
— Je ne veux pas t'en dc'goùter; mais ma femme ne
montera jamais à cheval : elle me rappellerait trop mes maî-
tresses.
— Alors... c'est donc madame Diitertre, la belle Olympe?
— Man cher ami, tii me parles mariage î Je ne peux pas
épouser madame Dutertre !
— Mais tu peux l'aimer.
— Aimer, moi, une femme qui ne serait pas à moi? Et mon
besoin de domination, qu'en fais-tu ?
— Je crois que c'est une prétention que tu as ; car tu es le
caractère le moins emporté, le plus égal et le plus obligeant
que je connaisse.
— Possible. Mais ce qui me plaît, je veux le posséder; et ce
que je possède, je ne veux pas le partager. Parlons de toi : il
faut rester ici.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il faut épouser Éveline.
— Pourquoi encore?
— Tu es amoureux d'elle.
— Me demandes-tu cela sérieusement ?
— Je ne le le demande pas, je te Taffirme.
— Fiavien !
— Thierray !
— Est-ce que tu croîs possible que je sois amoureux après
tout ce que je t'ai dit?
— Oui.
— Je me serais donc trompé sur moi-même jusqu'à pré-
sent?
— Non, tu t'es menti à toi-même.
— Oh! oh!
— Oui, mon cher, j'ai des raisons pour brusquer tes détoiu^s
d'esprit et de mignardises de moquerie.
— Ah ! voyons ! quelles raisons ?
— Une seule suffira, et c'est la meilleure : j'ai de l'estime,
j'ai de l'araiiié pour toi.
— Voici la première fois de ta vie que tu me dis cette bonne
parole, et nous nous connaissons depuis trente ans !
98 MONT-REVÊCHE
— Oui, mais il y a trente ans que tu sais que je t'aime, et
il est même fort inutile que je te le dise aujourd'hui.
— Pardonne-moi, Flavien, dit Thierray en lui tendant les
mains avec effusion; mais je ne l'avais jamais cru.
— Vraiment? dit Flavien étonné : c'est mal, cela! Et il
hésita à lui prendre les mains ; mais il fît réflexion, et les lui
serrant : — Oui, tu es méfiant, dit-il, c'est-à-dire malheureux,
je dois te pardonner.
— Que veux-tu ? j'étais le fils de ton avoué ; c'était si peu
de chose que le fils d'un procureur de province dans les idées
de ta noble famille ! Nous avons fait ensemble nos premières
études, mais il y avait aussi une distance d'âge entre nous.
J'étais V3n aîné de quatre ans; j'étais humilié de commencer
si tard et d'être sur les mêmes bancs d'école avec un enfant à
qui la fortune tenait lieu de précocité.
— J'aurais donc dû souffrir davantage, moi qui, parti du
même point, restai si fort en arrière ?
— J'avais la raison de mon âge et la volonté de ma race,
voilà tout. Quand je sortis du collège, je te trouvai déjà
homme, et moi je n'étais qu'un écolier mal habillé, gauche et
honteux.
— Oui, on m'avait retiré du collège où je ne faisais rien, et
où tu te distinguais, pour me faire mener la vie de château,
où j'appris l'escrime, l'équitation et l'art de nouer ma cravate.
Tu m'admiras beaucoup, sans doute ?
— Je l'avoue, dit Thierray, j'eus honte de moi.
— C'est que, bien que beaucoup plus homme que moi, tu
étais encore à bien des égards un enfant. Quant à moi, je l'étais
tout à fait, et je méprisai ton latin et ton grec, que j'en\ie
aujourd'hui.
— Tu n'avais pas grande idée de moi et je le sentais. Je te
haïssais presque, et pourtant je t'enviais.
— Moi, voilà la différence, dit Flavien, et je m'en souviens
bien, je t'aimais.
— Et pourquoi ?
— Je n'en sais rien. Mes parents te trouvaient suffisant
et sot. Cela me faisait de la peine, je savais que tu avais da
l'esprit.
MONT-REVÉCHE 99
— Ce n'était donc pas seulement de la politesse, de l'affa-
bilité, ces manières de bon garçon que tu conservas toujours
avec moi ?
— Non, c'était un besoin d'équité envers toi. Je l'aurais
voulu moins savant et moins content de toi-même à certains
égards; mais quand on te refusait ce qui était dû à ton
intelligence, à ta fierté, à ta droiture, j'étais révolté de cette
injustice.
— Mais depuis, Flavien, quand nous nous sommes retrouvés
jeunes gens, et puis hommes faits, dans le monde, n'as-tu pas
eu pour moi le sentiment de la protection plutôt que celui de
la sympathie ?
— J'ai eu l'un et l'autre, mon cher ami.
— Mais tu aurais dû me connaître assez pour savoir que
cette idée d'être protégé par un homme...
— Moins instruit et moins intelligent que toi, te blessait ?
n'est-ce pas, c'est cela ?
— Eh bien ! oui, soyons francs. N'as-tu pas sur moi d'autres
avantages incontestables? Tu es beau comme un chasseur
antique, et je suis maigre et noir comme un scribe. Tu es un
noble comte, et je suis un croquant, moi, comme l'amant de
madame Hélyette. Tu as la grâce et l'aisance qui font que tu
cauces souvent mieux que moi sans te donner aucune peine,
tandis que je sue sang et eau, sans en avoir l'air, pour mettre
un frein à une exaltation qu'on peut prendre pour de l'em-
phase, à une ironie qui pourrait être taxée d'impertinence.
Tu es toujours dans la science de la mesure des mots, et je
ne suis que dans celle de la mesure des idées. Tu vogues à ton
aise dans le convenu, moi j'y étouffe; enfin tu pourrais être
un sot sans qu'on s'en doutât, et moi être traité de fou, en
ayant beaucoup de raison. Donc, passe-moi la vanité d'avoir
cru quelquefois que j'avais le fond et toi la forme. Aujour-
d'hui tout tombe devant ta franchise, et je t'avoue que je me
sens le plus petit de nous deux.
— Pourquoi donc, mon ami ?
— Parce que tu viens de me dire une grande parole : Je t'ai
toujours aimé ! Et moi qui en avais toujours douté, je sens que
le cœur vaut mieux que l'esprit.
"yniversifas*
BIBLIOTHECA
iOO MONT-REVÉCHE
Thicrray, en parlant ainsi, avait une larme au bord de la
paupière. Il était moins bon réellement que Flavien, mais il
sentait plus vivement, et il réparait une vie de méfiance et de
jalousie par une heure d'entraînement et d'effusion plus pro-
fonde qu'il n'était donné à Flavien de le lui rendre.
Pourtant ce dernier vit l'émotion de son compagnon et lui
en sut gré.
— C'en est assez, ami, lui dit-il en lui prenant encore la
main. Pardonnons-nous le passé, et disons-nous que nous nous
sommes toujours estimés et protégés mutuellement. Dans les
réunions de jeunes gens de mon espèce où je t'ai attiré, je
t'ai sauvé, à ton insu, plus d'une méchante atïaire. Dans les
réunions de gens de lettres et d'artistes où je t'ai suivi, je suis
certain que tu m'as sauvé plus d'un ridicule. Ne soyons jamais
humiliés de nous devoir une assistance mutuelle, et brûlons
au feu de l'amitié toutes nos petitesses.
» A présent, continua-t-il, permets-moi de te parler de ton
avenir. 11 peut être beau. Tu n'es pas né pous aspirer pénible-
ment à la fortune. Il faut qu'elle vienne te trouver; tes goûts
sont ceux_ d'un homme d'élégance, d'indépendance, de con-
templation. Ton talent n'a pas besoin du stimulant de la mi-
sère. Loin de là, la misère le glacerait, car si tu sais souiTrir,
tu ne sais pas renoncer. Sois donc riche, si tu le peux. Épouse
mademoiselle É véline Dutertre.
— Épouser une fille riche, arriver au luxe, à la liberté,
c\ la satisfaction de tous mes appétits par une platitude ?
Jamais !
— Depuis quand est-ce une platitude d"épouser une femme
qu'on aime ?
— Eh bien ! oui, je l'aimCj puisque tu l'as deviné, mais pas
comme tu crois. J'en suis amoureux, je la désire passionné-
ment, mais...
— Mais quoi ?
— Mais elle est coquette et je la crains.
— C'est une coquetterie innocente.
— Qui peut devenir terrible, odieuse par conséquent à mes
yeux, après m'avoir semblé charmante.
— Cependant cette fille est bonne au fond du cœur.
MONT-REVhCHE 101
— C'est vrai ! je vois quo tu l'as observée mieux que je ne
pensais. Mais j'ai peur d'elle. Que veux-tu que je te dise? elle
est blonde... blonde comme madame Hélyette !
Et Thierray, qui s'e'tait retourné vers le portrait, tressaillit
involontairement.
— Allons, poëte! allons rêveur! dit Flavien en riant, ne
vas-tu pas imaginer une ressemblance sous ce masque ?
— La femme coquette est un éternel personnage de bal
masqué, reprit Thierray. Tiens, ami, ne m'interroge pas trop,
je ne sais encore où j'en suis. Dans huit jours j'en serai peut-
être fort dégoûté ; je le suis à chaque instant, mais elle me
reprend. Rendre et re'prendre, c'est la devise et la science de
cette amazone consommée ; mais moi, qui suis un cheval assez
quinteux, je prendrai peut-être le mors aux dents. Ne faisons
donc pas de projets. Laisse-moi m'oublier un peu dans ce jeu
délicat, excitant et nerveux, qu'une jeune fille charmante livre
à mon imagination. Ne me rappelle pas qu'elle est riche, et
que tout cela pourrait bien finir par un notaire et un adjoint.
A ce tableau ma flamme pâlit, et je pense à monsieur Tran-
chelion, qui ne fut peut-être pas plus empoisonné que nous
ne le sommes, mais qui fut probablement haï, méprisé et
trompé par cette blonde masquée.
— Je ne te dirai plus que quelques mots, répondit Flavien.
Duterlre est riche, mais vraiment grand. 11 veut que ses filles
se marient à leur gré... Tu vois chez lui des gentilshommes,
des industriels, des fonctionnaires, des artistes, des riches, des
pauvres, des partis de toutes sortes en un mot. Ces demoi-
selles ont donc de quoi choisir ; mais pour le mariage, entends-
tu bien ? Elles vivent dans une grande liberté ; elles ont une
belle-mère jeune, qui ne voudrait ni ne pourrait les gouver-
ner. Dutertre est persuadé qu'elles savent se gouverner elles-
mêmes... Si tu t'apercevais du contraire, si cette indulgence,
cette loyauté des parents, venaient à enhardir des caprices..,
des malheurs domestiques... tu comprends, mon ami ! Dutertre
est le plus pur, le plus généreux, le meilleur des hommes...
On se reprocherait toute sa vie d'avoir répondu à sa confiance
par une trahison. Bonsoir, il se fait tard; et comme, grâce au
signe de croix que Gervaib a fait sur la porte, madame Hélyette
6.
102 MONT-REVÉCHE
se tiendra tranquille cette nuit, nous allons, je crois, dormir
profonde'ment.
Les deux amis se séparèrent. Thierray songea quelques
instants aux dernières paroles de Flavien. Elles n'inquiétèrent
pas sa conscience.
— Je ne suis pas un enfant, se dit-il, pour séduire malgré
moi et mettre à mal bêtement une jeune fille. J'ai traversé
plus d'un danger. Je ne suis plus dans la première fleur de la
jeunesse; j'ai assez usé mes passions pour n'avoir pas un
immense mérite à les gouverner.
Et là-dessus il s'endormit.
XI
Cette même nuit, à peu près à la même heure où les habi-
tants de Mont-Revêche avaient devisé de la sorte, Dutertre
causait avec Amédée à Puy-Verdon. Après le départ de Flavien
et de Thierray, chacun s'était retiré dans son appartement, à
l'exception du chef de famille, qui avait suivi Amédée dans le
pavillon carré, sous prétexte d'alTaires. Quand ils furent seuls,
Dutertre , fermant les registres que son neveu avait ouverts
devant lui, lui parla ainsi :
— Mon enfant, tues triste, j'en veux savoir la cause.
Amédée tressaillit douloureusement, n'essaya pas de nier,
mais ne répondit pas.
— Voyons, dit Dutertre en lui prenant les deux mains, n'es-
tu pas mon fils ? Ne dois-je pas connaître ton cœur, et ne
dépend- il plus de moi de te rendre heureux ?
— Mon oncle! mon père ! s'écria le jeune homme en serrant
les mains de monsieur Dutertre, je suis assez heureux si vous
êtes content de moi, et je ne demande qu'à vous servir toute
ma vie, de près, de loin, comme vous voudrez.
— Amédée, je veux que ce soit de près ; je veux que tu
ne quittes pas ma famille, à moins que tu ne sois dégoûté d'en
être.
Il attendait une effusion, un aveu. Amédée eut des larmes
d'attendrissement et ne parla point.
MONT-REVl-XHE (03
— Voyons, voyons donc ! reprit Duterlre, de la confiance,
enfant ! Est-ce de toi-même ou de moi que tu doutes?
— Ni de moi ni de vous, mon meilleur ami, dit Arae'de'e.
Mais j'ignore sur quoi vous m'interrogez.
— Sur ta mélancolie. Sais-tu que je te trouve changé ?
— Je me porte bien, je vous le jure; et iiije suis mélancoli-
que... oui, je reconnais que je suis mélancolique... il m'est
impossible de vous en dire la cause.
— Impossible! s'écria Dutertre, étonné de la fermeté de cette
réponse. 11 y a ^ntre ton cœur et le mien quelque chose d'im-
possible ! Amédée, j'ai donc quelque tort envers toi? j'ai donc
mérité de perdre ton affection ?
— Ah ! je m'attendais à cette épreuve; mais elle est ter-
rible ! s'écria le jeune homme avec une profonde émotion.
Tenez, mon oncle, épargnez-la-moi ! Je vous aime plus que
la vie ; je serais le dernier des ingrats ou des égoïstes, si
je vous préférais quelque chose ou quelqu'un sur la terre.
Vous êtes mon premier amour, ma piemière vénération,
mon premier devoir; vous êtes le seul cri de mon âme, le
seul but de ma vie. Le mal que je ressens ne me vient pas de
vous. S'il me venait de vous, je ne le sentirais pas, ou je le
bénirais !
— Eh bien! quoi? dit Dutertre. 11 faut donc que je devine?
Éveline est coquette, et, pour le moment, tu es jaloux de mon-
sieur Thierray.
— De monsieur Thierray? Je n'y ai pas songé, mon oncle.
J'ignore si Éveline est coquette. Il me semble qu'elle a le droit
d'être tout ce qu'elle veut être. Je ne suis pas amom*eux
d'Éveline.
— Regarde-moi en face pour me dire cela, dit Dutertre en
souriant. Tu n'es pas, tu n'as jamais été amoureux d'Éveline?
— Pas plus que si elle était ma sœur. Regardez-moi bien,
mon oncle, vous verrez que je ne vous trompe pas.
— Ah çà ! reprit Dutertre fort étonné, la délicatesse, la
vertu ont-elles sur toi assez d'empire pour étouffer l'amour
dès son premier germe ? Dis-moi donc, Amédée, est-ce que tu
t'es jamais persuadé qu'il fallait être riche pour devenir mon
gendre ?
iÔ4 MO.NT-REVtCHt;
— Jamais! Je vous connais trop bien pour cela. Je sais que
si nous nous aimions, Éveline et moi... Mais nous ne nous
aimons pas, mon oncle, ou du moins nous n'avons que de
l'amitié l'un pour l'autre.
— Quoi ! ces promenades ensemble, cette espèce de domi-
nation qu'elle s'arroge sur toi, cette infatigable complaisance
de ta part, ce soin jaloux de la protéger...
— Je fais mon office de frère.
— A contre-cœur, peut-être ? C'est impossible.
— Oui, mon oncls, il est impossible que je me fasse à
contre-cœur l'écuyer, le gardien, le serviteur et le protec-
teur de votre fille, puisque c'est mon devoir, et un devoir
rempli envers vous ne me semblera jamais pénible ni dés-
agréable.
— Enfin, tu me donnes ta parole d'honneur que l'assiduité
de Thierray ne te chagrine pas ?
— Je vous en donne ma parole d'honneur.
— Allons! Olympe et moi nous nous serons trompés.
— Olympe!... ma tante croit que... — Amédée, un instant
troublé , se remit aussitôt. — Oui, ma tante s'est trompée,
dit-il.
— Alors, c'est donc Nathalie, ma muse sérieuse, qui s'est
emparée de ton imagination?
— Non, mon oncle, je n'ai jamais pensé à Nathalie plus
qu'à Éveline.
— Eh bien ! c'est donc ma Benjamine ? Je ne me serais pas
attendu à cela ; car je ne la croyais pas en âge d'inspirer un
sentiment.
— Mais non, mon oncle, Caroline n'est pas en âge d'in-
spirer...
— Alors, ce n'est donc personne d'ici? Voilà qui m'étonne
et m'affecte un peu, je te l'avouerai. Quoi ! j'ai élevé un être
excellent, avec la secrète ambition d'en faire tout à fait mon
fils; il est ce qu'après tout examen et toute recherche je puis
offrir de plus aimable, de meilleur et de plus sûr à mes filles,
et il n'en est pas un^ qui lui plaise assez pour qu'il veuille se
donner la peine de lui plaire à son tom^? Il faudra que ce
trésor nous échappe et aille faire la joie et l'orgueil d'une
MONT-REVt.OH■^ ^05
famille éliaiigère! Allons, mon amoui -propre paternel c.-t
piqué, lu vois, et mon âme un peu afflige'e; mais je ne t'en
aime pas moins, car l'amour ne se commande pas, et je vois
bi3n que ton cœur ne t'a pas demande la permission de s'é-
chapper de la maison.
— Non, mon oncle, mon cœur ne s'est pas échappe' d'ici et
ne s'en échappera jamais. Je ce me livre pas au sentiment de
l'amour; je défends ma jeunesse de cette tentation, que v.ais
seul devez m'interdire ou me permettre un jour. Je n'ai pas
encore pensé au mariage. Si vous voulez que j'y songe plus
tard, j'y songerai; si vous faites dépendre en partie votre
bonheur de l'affection que pourrait me témoigner une de vos
filles, je tâcherai d'en inspirer à votre Benjamine, quand elle
sera en âge de ressentir un sentiment plus vif que l'amitié
fraternelle. De mes trois sœurs, c'est celle dont les goûts et le
caractère seraient le plus conformes aux miens. Mais elle n'a
que seize ans, et montre encore les douces aptitudes et les
développements incomplets de l'enfance. Laistons-la grandir,
et dans trois ou quatre ans, je serai, j'espère être digne d'elle
et capable de la rendre heureuse.
Cette réponse fut faite avec tranchise et fermeté. Dutertre
sourit avec alTection.
— A la bonne heure! dit-il. Ce projet, car ce n'est encore
qu'un projet, me charme sans me rassurer beaucoup. N'im-
porte, tu me laisses de l'espoir, et je t'en remercie. Ma Ben-
jamine!... oui, celle-là... elle est bien bonne, n'est-ce pas,
Amédée? Elle m'aime comme tu m'aimes... et elle chérit sa
jeune mère comme nous la chérissons!
Dutertre, absorbé par une foule d'idées tristes et douces,
rêva un iiîstant, caressant les unes et refoulant les autres. II
ne vit pas le malaise douloureux d'Amédée, et il allait lui dire
bonsoir, lorsqu'un souvenir le frappa, mais sans l'inquiéter :
— A propos, dit-il, explique-moi donc ces plaisanteries de
Nathalie, auxquelles Éveline a pris une sorte de part, l'autre
jour. Tu te promènes donc la nuit sur la pelouse ou dans les
massifs ? Tu rêves donc à la lune, comme un amoureux^de
roman? Cela t'est bien permis; mais pourquoi ces demoiselles
avaient-elles un air piqué, presque menaçant, en t'interro-
106 MONT-REVÊCHE
géant sur tes prétendus travaux de la nuit, et sur la lampe,
qui, disent-elles, brûle souvent dans le vide?
— Ne me questionnez pas sur une chose si frivole, mon
oncle, répondit Amédde plus triste que confus. Je ne pourrais
pas vous répondre.
— Allons ! je comprends ! cela ne me regarde pas, en effet,
et j'ai tort de vouloir pénétrer les petits mystères de la con-
duite d'un jeune homme. Pourtant, mon ami, je dois te dire
que, dans une maison comme la nôtre, où des regards d'une
innocente mais violente curiosité enfantine épient toutes
choses sans les comprendre, il faut que le mystère de ces pe-
tites faiblesses soit complet...
— Quoi ! mon oncle, s'écria Amédée, surpris et même
blessé, vous me croyez capable d'avoir une intrigue de ce
genre dans votre maison? Vous pensez que si le démon de la
jeunesse troublait mes nuits, je respecterais assez peu le sanc-
tuaire de votre famille pour satisfaire mes passions sous
le toit qui protège votre femme et vos filles, et pour les ex-
poser à surprendre seulement un regard échangé avec quel-
que femme attachée à leur service? Non, non ! celte maison
m'est sacrée ! et je n'y voudrais pas même caresser une pensée
qui pourrait souiller la pureté de l'air qu'on y respire !
— Noble cœur! dit Dutertre en l'embrassant ; ah ! je le vois,
je ne l'estime pas encore ce que tu vaux ! Pardonne-moi, en-
fant! Mais alors, quand tu te promènes seul, la nuit... es-tu
poêle ? ou es-tu triste ?
— Peut-être suis-je l'un et l'autre, mais c'est sans le savoir,
je vous jure, répondit Amédée avec un sourire mélancolique
et candide.
En ce moment un cri aigu et déchirant retentit dans la
nuilsonore. Dutertre tressaillit, et son regard terrifié rencontra
celui d' Amédée.
— Qu'est-ce donc? dit-il; ce cri est parti de mon appar-
tement... c'est la voix de ma femme !
Et il s'élança vers la porte. Amédée le retint.
— Non, mon oncle, dit-il, n'y allez pas.
— Comment, n'y allez pas ! s'écria Dutertre.
MONT-REVÊCHE 107
— Ce n'est pas... non, ce n'est pas ce que vous croyez... il
n'y a rien là qui doive vous effrayer...
Aniédée parlait dans une sorte d'égarement. Duterlre était
trop effrayé pour y faire attention. Il se dégagea et courut
vers l'aîle du château dans laquelle on pénétrait, de ce côté de
la pelouse, par le perron de la tourelle. 11 traversa le boudoir
qui occupait le rez-de-chaussée, monta l'escalier en spirale et
entra dans son appartement. Tout était calme et silencieux.
Olympe parut s'éveiller dès qu'il entra.
— Olympe, vous dormiez? lui dit-il. Alors vous rêviez?
Vous avez crié. C'est vous, n'est-ce pas, qui avez crié ? Je ne
prendrais pas une autre voix pour la vôtre?
— J'ai crié? dit Olympe, qui parut faire un grand effort pour
s'éveiller ou pour se souvenir. Je n'en sais vraiment rien,
mon ami ! Je n'ai pas conscience de cela. Mais qu'importe ?
— Ma chère femme, vous n'êtes pas malade ?
Elle porta doucement à ses lèvres la main de Dutertre qui
tenait les siennes, et comme accablée du sommeil de la santé
ou de la fatigue, elle retomba siu' son oreiller et ses yeux se
fermèrent. Dutertre interrogea son pouls, il était lent et faible;
il toucha son front de ses lèvres^ il était frais et calme. Elle
avait un sourire angélique, une pâleur transparente, une beauté
idéale.
Dutertre éprouvait pour cette jeune femme tous les trans-
ports de la passion, mais ce n'était pas l'unique cause de son
attachement pour elle. C'était, avant tout, une estime pro-
fonde, un respect sans bornes, uns tendresse inépuisable.
Il l'aimait comme sa femme, peut-être encore plus que
comme sa maîtresse. C'était une affection aussi complète,
aussi vaste, aussi élevée que l'àme qui lui servait de sanc-
tuaire.
Il la regarda se rendormir, plongé dans une extase res-
pectueuse, car il y avait, dans sa passion, de ces moments
d'idolâtrie où il se trouvait heureux de la contempler sans
qu'elle y prît garde. Mais une douleur vague traversa tout à
coup son rêve de bonheur : « Si elle était malade! pensa-t-il, si
j'allais la perdre ! » et une sueur froide glaça son front.
((Pourquoi donc cette idée? se dit-il encore. Est-ce un près-
108 MOISÏ-REVÉCHE
sentiment? Est-ce l'instinct de la nature humaine qui nous
présente toujours le souvenir de la mort au sein des délices
de la vie? »
Il s'éloigna sans bruit, se souvenant qu'il avait laissé la porte
du boudoir ouverte et qu'Amédée l'avait suivi jusque-là. Eu
redescendant l'escalier de la tourelle, il fut frappé d'un autre
souvenir qui se dessinait plus net, à mesure que son inquié-
tude se dissipait. Amédée n'avait point paru surpris du cri
qu'ils avaient entendu. Il s'était efforcé de retenir son oncle,
au lieu de partager son empressement à porter secoi.rs à
Olympe. Cela était inexplicable.
— Mon ami, dit Dutertre en retenant son neveu dans le bou-
doir et en lui parlant à voix basse, bien qu'ils ne pussent être
entendus de personne, il y a quelque chose d'extraordinaire
dans le sommeil de ta tante. On ne crie pas ainsi sans faire un
rêve affreux, et on n'a pas de tels rêves sans en garder le sou-
venir au réveil. Tu as eu l'air de savoir ce que cela signifiait,
tout à l'heure. La pensée ne t'est pas venue comme à moi
qu'un voleur entrait chez' ma femme ou que le feu prenait à
ses rideaux. Tu étais triste, mais pas étonné le moins du
monde. U y a quelque chose d'incompréhensible. Il faut me
le dire.
— Oui, il faut vous le dire, je le sens, répondit Amédée
avec effort; mais, si je vous le dis, vous souflrircz beaucoup,
et ma tante me iera des reproches qui me déchireront le
cœur, la conscience peut-être !
— Amédée, dit vivement Dutertre, il faut parler! As-tu fait
serment d'avoir un secret pour moi? je t'en dégage. Je
suis tout ici, le maître des cœurs et dec consciences, parce
que je suis l'esclave dévoué au bonheur de chacun de vous.
Parle vite, je le veux.
Dutertre exerçait en effet sur une partie de sa famille un
ascendant illimité. Cet homme, la douceur, la tendresse, la
débonnaireté même, était né pour régner sur les âmes ai-
mantes par la seule puissance de l'amour. Tout son secret
pour l'inspirer était de le ressentir lui-même avec ardeur, et,
dans les choses du cœur, il avait, avec les cœurs ardents
comme le sien, une décision, une volonté, un magnétisme, si
MONT-REVÊCHE 109
l'on peut dire ainsi, qui le rendaient aussi fort avec ceux-
là qu'il était faible et même dupe vis-à-vis des cœurs glacés.
Amédée, formé d"i même -ang, doué des mêmes instincts,
reflet splendide et pur de celle àme d'élite, ne pouvait pas
essayer de lui résister. 11 parla, mais avec ménagement
d'abord.
— Ma tante est malade, dit-il, je le crains. Ne l'avez-
vous jamais craint vous-même? Sa pâleur est-elle natu-
relle?
— Oui, oui, je le crains, dit Dutertre; mais 5a pâleur... je
l'ai toujours vue ainsi !
— Oui, reprit le jeune homme, vos yeux y sont habitués. Il
semble que ce soit une condition de son organisation, parce
que c'est, dit-on, un des prestiges de sa beauté; mais c'est la
preuve d'un refroidisst'ment du sang qui n'est pas ordinaire à
son âge, et qui, tôt ou tard, doit êlre le symptôm-e d'un déran-
gement dans l'équilibre physiologique. J'ai un peu étudié la
médecine depuis un an, mon oiicle. Je na la sais pas, mais je
la comprends, et je crois savoir mieux que les médecins de ce
pays la situation de ma lante.
— Parle donc, tu mi fais mourir. Qu'a-t-elle? Depuis quand
e^t-elle malade ? Poiuquoi me le cache-t-on ? Pourquoi m'en
fait- elle )ny>tère? C'est donc grave?
— Oui et non. Après mûr examen, les premiers médecins
de Paris (car elle a coubulté à votre insu à Paris, à son der-
nier voyage, il y a trois mois), les médecins de Paris lui
ont déclaré, dans une consultation écrite que j'ai entre les
mains...
— Montre-la-moi! s'écria Dutertre.
— Je vous la montrerai, mais soyez certain que je ne vou.s
trompe pas.
— Us ont déclaré?...
— Oue ma tante n'avait aucune lésion organique ; qu'elle
ofiVait l'apparence de la plus parfaite, de la plus saine et
même de la plus robuste constitution, mais qu'il existait chez
elle une surexcitation nerveuse incompréhensible, et qu'il fal-
lait y apporter promptement et fréquemment remède par
l'emploi des calmants, des stupéfiants les plus énergiques.
7
ilO MONT-RE^ÉCHE
— Quels sont donc ces symptômes nerveux? Des cris?
— Quelquefois un cri âpre et strident lui échappe au com-
mencement de son sommeil. Ce cri, dont elle n'a pas con-
science ou qu'elle ne veut pas avouer, m'a souvent fait tres-
saillir à l'heure où nous l'avons entendu ce soir. Et alors
l'inquie'lude me fait sortir de ce pavillon, qui est peut-être le
seul endroit hahité d'oii on puisse l'entendre distinctement, et
approcher de la tourelle. Toujours prêt à appeler, si quelque
nouveau signe de souffrance me faisait craindre des accidents
plus graves, je veille parfois des nuits entières, à portée de
constater les progrès du mal dont seul j'ai arraché la confi-
dence. Vous voyez, mon oncle, que ce n'est pas de la poésie
que je fais au clair de lune, mais une souff*rance bien vive que
j'éprouve et que je ne devais révéler qu'à vous.
— Pourquoi ce mystère, encore une fois ?
— Cela, je ne le vous dirai pas, mon oncle, répondit Amé-
dée avec sa fermeté accoutumée. Il s'agit pour moi de vous
faire connaître le mal et non d'en rechercher la cause. Je
pourrais me tromper !
— Eh bien ! ce mal ? dit Dutertre en proie à une violente
anxiété.
— Il est quelquefois très-grave. Les cris échappés durant le
sommeil ne sont qu'un résultat de la contrariété terrible que
la malade s'impose durant le jour pour le retenir et cacher un
indicible malaise, des tressaillements subits, des besoins poi-
gnants de pleurer et de sangloter. Ma tante est douée d'une
volonté supérieure...
— Oui, je le sais. La volonté de tcut souffrir sans se plain-
dre. Eh bien, elle voudrait crier, pleurer, n'est-ce pas? Elle se
contient ?
— Oui, mais elle se brise, et j'ai vu des crises qui m'ont
brisé moi-même. Des étoufîements soudains, des suffocations
effrayantes, les lèvres bleues, les yeux sans regard, les mains
glacées, raidies comme par la mort. J'ai cru dix fuis qu'elle
allait expirer sous mes yeux.
— Et le remède, le secours, le salut ? quels sont-ils ? dit:
Dulertre s'armai;»t d'une attention de sang-froid au-dessus de ses
forces, et ne sentant pas les larmes qui baignaient ses joues.
MONT-REVÊCHE 111
— Le remède est sûr, mais terrible. Ce sont ces antispamo-
diques dont je a'Ous ai parlé, l'opium sous plusieurs formes.
Ils font cesser les crises et même ils en retardent le retour.
Mais ils n'en détruisent pas la cause, et même ils leur prépa-
rent la victoire, en affaiblissant d'autant plus l'individu. Vous
avez remarqué des langueurs, des distractions que vous pre-
niez pour des rêveries douces ou pour des préoccupations sans
gravité : ce sont des accablements, des lacunes, pour ainsi dire,
dans l'existence physique et morale.
)) Ma tante se plaint ets'elTraye de ces remèdes funestes. Elle
s'en abstient le plus possible quand elle espère cacher le mal
qu'ils combattent; mais, depuis que vous êtes de retour, malgré
mes supplications, elle prend de l'opium tous les jours, tant elle
craint de vous effrayer par un de ces accidents impré^Tis, et je
vois qu'une de mes prévisions se réalise. Elle a crié cette nuit.
L'opium arrive à perdre sa vertu. Vous savez que les remèdes
les plus énergiques se neutralisent en s'assimilant à notre
économie. Si elle continue, elle va être forcée d'augmenter les
doses, et c'est la mort lente qu'elle fait passer ainsi dans ses
veines, vous ne l'ignorez pas.
— Elle est donc perdue, mon Dieu ! s'écria Dutertre en se
levant et en retombant comme foudroyé sur son siège.
— Non, mon cher oncle. Elle est jeune et forte; elle a la
volonté de vivre, car elle vous aime comme on aime Dieu. Elle
ne mourra pas : Dieu ne le permettra pas ! . . .
Et Amédée, à bout de ses propres forces, fondit en larmes à
son tour.
XII
Thierray, après avoir bien rêvé à Éveline et à madame Hé-
lyette, un peu à madame Dutertre et pa< du tout à Nathalie ni
à Caroline, s'éveilla assez tard dans la matinée. Gervais entra,
alluma le feu, que le temps pluvieux rendait agréable, sinon
nécessaire, et remit en silence une lettre à Thierray. Elle était
de Flavien de Saulges et ainsi conçue :
112 MOiXT-REVÉCHE
ft Adieu, mon cher Thieiray ; pardoTine-raoi de ts quitter
brusquement. Je reviendrai peut-être dans quelques jours; je
ne reviendrai peut-être pas du tout. Dispose du manoir Je
Mont-Revèctie, où. Dieu merci, tu te plai-, et où il nre>t im-
possible de passer une nuit de plus. Suppose tout ce que tu
voudras, que je suis fou, que je suis niais, que j'ai peur des
revenants, que j'ai vu madame Hélyette. Quand je serai à
Paris, quand j'aurai pa^sé trois jours dans le monde de la réa-
lité, les chimères qui m'assiègent seront dis.>ipées, je n'eu doute
pas, et je t'écrirai, sans mauvaise honte, le secret de ma fuite.
Je viens d'écrire à Pu\-Vernon puur exjtliquer ce dépai t pré-
cipité : je donne pour prétexte une lettre d'affaires que j'ai
trouvée ici hier soir en rentrant. Dis com.me moi, cela suftit.
Présente mes regrtts, mes excuses, mes amiliés, mes respects,
et n'oublie pas ce que je l'ai dit en dernier lieu : époutc
Éveline.
» Ton ami,
» FLAMtN. »
Thierray relut deux fois cette lettre, se leva, s'informa.
Flavien était parti avant le jour avec le nouveau domestique
qu'il avait retenu la veille, et qui était arrivé de grand matin
avec un beau cheval et un tilbury achetés de la veille au-si.
Le domestique rentra avec l'équipage au moment où Thieiray
prenait ces renseignements, et lui remit un second billet de
Flavien :
«Je monte en diligence. Je renvoie à Mont-Revêche l'homme,
la bête et la voiture dont j'ai fait acquisition hier. Je suis con-
tent de ces trois choses ; je te prie de les héberger chez nous,
en m«'n absence, et de t'en servir le plus possihle, pour que
tout f.eîa ne soit pas rouillé quand je retournerai près de toi.
Les arrangements sont faits, tu n'as rien à débourser, car tout
cela m'appartient avec ta permission. Tu sais que le cheval est
Lon à monter. A toi de cœur! »
— C'est une manière honnête de me fournir un équipage
sans qu'il m'en coûte rien, pensa Thierray. car il ne reviendra
MONT-REVIXHE HZ
pas ! On ne part pas ainsi sans une cause grave ! Si nous n'e'-
tions en plein midi, heure à laquelle je nt* crois pas aux reve-
nants, je me persuaderais qu'en pffet madame Hélyette lui a
montré son plus afîieux visiigc. J'y penserai la nuit prochaine,
et peut être réussirai-je à la voir aussi. En attendant, je pense
que Flavien a lancé à l'austère Nathalie une déclaration qui a
été prise en mauvaise part ; ou qu'il pense encore à Léonice
plus qu'il ne voulait l'avouer ; enfin, que la vie d'ermite ne sau-
rait lui convenir plus de huit jours.
« Ah çà! je vais m'ennuyer ici, moi! pensa encore Thierray
en faisant d'un œil inquiet le tour de sa résidence. Je com-
mençais à aimer Flavien... oui, je l'aimais réellement depuis
hier soir. L'excellent cœur, le généreux caractère î J'aurais
parlé avec lui de ma nouvelle passion... Mais cette passion est-
ellc assez forte pour que je m'en entretienne tout seul, le soir,
en rentrant dans mon château ? Allons, c'est ce qu'il faut voir ! »
Et Thierray, ayant déjeuné à la hâte, m.onta le beau et bon
cheval que Flavien lui laissait, et reprit le chemin de Puy-
Verdon, où l'on devait, ce jour-là, voir une surprise annon-
cée la veille par Duteitre.
Sur une des collines qui protégeaient à l'est et au nord le
Pvarc et les magnifiques jardins de Puy-Verdon bouillonnait
une source abondante, laquelle prenait scn cours sur le ver-
sant opposé et allait rejoindre une petite rivière à une demi-
lieue de distance, sans sortir des propriétés de Dutertre. Du.
côté du jardin, la colline était assez escarpée et avait pour
base des rochers d'un bel elîet qui formaient en cet endroit la
limite naturelle de l'enclos privilégié. Du côté par où s'épan-
chait la source, la pente l'entraînait en un sens contraire à
cet enclos, qui ne manquait pas d'eaux vives ; mais Olympe
avait souvent exprimé le regret qu'une de ces belles chutes
d'eau qu'elle rencontrait dans les bois d'alentour ne réjouît
pas la vue et l'ouïe plus près de sa demeure ; elle avait dit
cela sans songer que ce regret serait tôt ou tard un ordre
pour son mari. Dutertre avait donc résolu de mettre une
cascade sous les yeux de son idole, et il avait communiqué
son projeta Amédée, qui s'était fait fort de l'exécuter durant
son absence.
J14 MONT-REVECHE
En conséquence, un nouveau lit avait été creusé à la source,
sur le versant opposé à celui qu'elle s'était naturellement
choisi ; les dames de Puy-Verdon avaient vu ces travaux pré-
paratoires sans en savoir le but ; on avait parlé d'un chemin
creux, puis d'une saignée pour arroser des prairies altérées
sur un autre point; enfin, un bassin, avec ses issues néces-
saires, avait été établi au bas des rochers sous prétexte de ci-
terne pom- l'arrosage ; et depuis huit jours qu'on était en pro-
menades lointain 3s ou en chasse, Amédée avait pu faire dé-
blayer les dernieis obstacles et laisser les eaux de la source
s'amasser en réservoir provisoire, sans éveiller l'attention de
sa tante et de ses cousines.
L'espèce de torpeur où madame Dutertre paraissait souvent
plongée, les distractions que Thierray et Flavien causaient à
Nathalie et à Éveline avaient favorisé le secret des derniers
travaux, masqués d'ailleurs par la végétation de la colline.
Benjamine seule, attentive et pénéUante dans les choses de
fait, avait tout observé, tout découvert ; mais elle se gardait
bien de vouloir ôter à sa petite mère le plaisir de la surpren-
dre. Elle fut donc muette comme une tombe, et ne songea
même pas plus tard à s'en vanter, tant ce caractère d'enfant
avait de solidité et de sûreté relative sous ses dehors irréflé-
chis et enjoués.
On partait pour le point de vue choisi par Dutertre pour
son efl'et, lorsque Thierray arriva. Le point de vue était une
éminence sur la pelouse, et par une malice toute paternelle,
Dutertre fit asseoir sa famille et ses hôtes le dos tourné à la
colline. 11 leur montrait l'horizon opposé et les exhortait à at-
tendre de ce côté le phénomène extraordinaire qu'il leur avait
promis.
Si cette surprise eût abouti viugt-quatre heures plus tôt, le
brave Dutertre, dont le naturel, à la fois sérieux et enjoué,
avait beaucoup de rapport avec celui de sa Benjamine, eut
pris un triple plaisir, un plaisir d'enfant, un plaisir d'amant
et un plaisir de père à cette petite fête. Mais son àme était
brisée, et il faisait des etTorts polissants pour cacher à sa
femme et à ses filles l'inquiétude qui le rongeait. Il avait
promis à son neveu qu'il ne paraîtrait pas s'apercevoir de l'état
MONT-REVIXHE 115
d'Olympe; il avait vite compris qu'il l'aggraverait en lui
ôtant la consolation qu'elle goûtait à le lui cacher. Il était
résolu à la soigner à son insu, à feindre de découvrir peu à
peu qu'elle était souffrante, et à ne jamais lui montrer qu'il
s'en effrayait sérieusement. Mais il était pâle, et sa voix, tou-
jours si pleine et si fraîche, était sensiblement altérée.
Thierray s'en aperçut. Dutertre parla légèrement d'un rhume
et d'une migraine. 11 affectait une gaieté expansive; mais ses
yeux ne pouvaient se détacher d'Olympe, et à chaque mou-
vement qu'elle faisait, il tressaillait malgré lui, coojme s'il se
fût attendu à la voir tomber morte dans tout l'éclat de sa
beauté, dans tout le calme de sa force.
Le temps s'était élevé, et un rayon de soleil se montra
enfin, comme pour récompenser Dutertre de ses efforts. On
entendait bien la pioche et la bêche résonner sur la colline,
mais on y était habitué et on n'y faisait plus attention. Tout
à coup, Amédée, qui avait disparu et qui se tenait auprès
des ouvriers, Qt entendre le signal convenu : un coup de
sifflet. Dutertre répondit par un signal semblable, qui signi-
fiait que tout le monde était à son poste, et il permit que l'on
se retournât, mais en prenant le bras de sa femme, qu'il
pressa contre sa poitrine, prêt à la rassurer, si l'inattendu de
la scène lui causait quelque légère angoisse de surprise ou
d'inquiétude. On entendait alors un mugissement sourd
comme celui du vent qui s'élève; puis ce fut comme un ton-
nerre lointain, et enfin la masse d'eau contenue dans le ré-
servoir, dont on venait d'enlever précipitamment la dernière
digue, s'élança à travers les arbres et fit sa première chute,
bruyante, fangeuse et quelque peu terrible, dans la cannelure
naturelle du rocher, où l'on avait dirigé sa course. Au pre-
mier moment, cette cataracte eut assez d'impétuosité pour
entraîner quelques roches et quelques jeunes arbres qui se
trouvaient trop près de ses rives, subitement élargies, et
l'espèce de hourra triomphant et joyeux que poussèrent les
cinquante ouvriers ajouta au fracas de l'irruption. Mais
bientôt les eaux s'éclaircirent, se rangèrent dans leur nou-
veau lit et tombèrent en nappe d'argent sur les flancs lavés
du rocher, pour s'enfuir en ruisseau joyeux et rapide h
\\(j MONT-REVÊCHE
travers les arbres du parc et aller rejoindre leur ancien
cours.
Tous les habitants du voisinage e'taient accourus à l'entrée
du parc pour voir cette chose merveilleuse ; tous le- bergers
épars dans la campagne s'étaient massés sur les hauteurs
environnantes , et cette scène pittoresque eut ses spectateurs
et ses applaudissements.
Dutertre avait observé attentivement sa femme; il tenait
sa main, il interrogeait son pouls sans paraître y songer. « Si la
surprise, la peur ou le plai^i^ lui font du mal, pensait-il,
c'est une maladie toute physique. » Et il s'effrayait moins de
cette pensée que de la crainte d'une cause morale. Olympe
ne tressaillit ni ne trembla, tille nétait pas plus poltronne,
pas plus petite-maîtresse que par le passé. Loin de là, elle
aimait le bruit et l'émotion d'un mouvement imprévu. Ses
joues s'animèrent un peu, ses yeux brillèrent, et elle se sentit
agile pour courir admirer de près la cascade, dès qu'il fat
possible de le faire sans danger d'être atteinte par la chute
de quelque pierre ou de quelque branche.
— Que cela est charmant ! quelle heureuse idée! disait-elle
à son mari, qui ne la quittait point.
— C'est une idée à toi, répondit- il : ne disais-tu pas, l'année
dernière, qu'il ne manquait que cela ici?
— Comment! c'est parce que j'ai dit cela? c'est pour
moi?
— Et pour qui donc, je te prie?
— Ah ! tais-toi, ami ! dit vivement Olympe, ou dis-moi cela
plus bas !
L'émotion d'Olympe, le mouvement brusque avec lequel
elle se retourna pour voir si les paroles de son mari n'avaient
été entendues que d'elle seule, et l'espèce d'étouffcment dissi-
mulé par une toux affectée, furent si sensibles pour Dutertro,
qu'une partie de la vérité lui fut révélée.
Cent fois sa femme lui avait dit en souriant : — Prends
garde de me trop aimer devant tes filles ; tout le m.onde
t'adore ici, et c'est trop juste, l'affection est jalouse. 11 ne faut
pas que nos chères enfants croient que tu préfères l'une de
nous à aucune des autres. — Dutertre s'était habitué à l'idée
MONT-REVLCHE 117
de celle innocente el lendie jalousie ; il s'était habitué aussi
à la respecter, à la ménager; il croyait y être parvenu. Il
s'imaginait adorer sa f*fmme en cachette, et ce chaste mystère
avait été jusqu'alors un chiime de plus d ;ns son amour.
Confiant de sa nature, incap-Able de supposer le mal, optimiste
par instinct, parce qu'il portait constamment en lui le désir
et la volonté du bonheur des autres, il ne s'était jamais
alarmé sérieusement des conséquences domestiques de son
mariage. 11 avait cru longtemps à la bonté de ses trois filles.
Peu à peu il avait vu se développer le caractère hautain el
dur (le l'aînée, l'indépendance fougueuse de la seconde; il
avait deviné que son bonheur, à lui , deviendrait facilement
un motif d'aigreur ou un prétexte de révolte. Depuis huit
jours surtout, il croyait voir et toucher du doigt ces plaies
secrètes dont il n'appréciait poui tant pas encore la profondeur.
Mais Olympe l'avait toujours rassuré. Niant toutes ses souf-
frances, tontes ses humiliations, tous ses déboires, palliant les
toi ts d'autrui , réparant ou cachant le mal avec une persévé-
rance et une délicatesse inouïes, elle avait réussi à rendormir
son mari dans la douce quiétude dont il éprouvait le besoin.
Elle espérait lui cacher toujours les sourdes angoisses de cet
intérieur troublé. Depuis deux ans qu'il avait accepté la dé-
putation, il faisait d'assez longues absences pour que cette
difficile entreprise n'eût pas encore échoué, et quoique
Olympe n'aimât pas le monde, elle accueillait volontiers l'en-
tourage nombreux qui, au retour de son mari, empêchait
celui-ci de voir l'abîme creusé sous la pierre même de son
foyer.
Cette fois, enfin, il le pressentit, et, se retournant par le
même mouvement instinctif que sa femme, il vit les yeux
noirs et profonds de Nathalie attachés sur elle avec une siu-
gulière expression dironie et de dédain. Nathalie haïssait
Olympe désormais de toute la force de l'orgueil blessé. Elle
avait essayé de plaire à Flavien à sa manière. Flavieo ne s'en
était pas aperçu; il n'avait vu qu'Olympe, et Nathalie avait
juré de se venger, fallût-il traverser le cœur de son père
pour arriver à celui de sa rivale.
Quelques instants après, pendant que la famille se m.êlalt
7.
id8 MONT-REVÉCHE
aux ouvriers, et qu'on arrosait de vin et d'argent la pioche et
la bêche enrubannées présente'es par eux aux dames du châ-
teau, Dutertre prit le bras d'Amédée et l'emmena à quelque
distance, comme pour voir le nouveau cours du ruisseau.
— La cause? la cauce? s'écria cet homme généreux et pas-
sionné, qui ne pouvait étouffer sa douleur. Tu ne m'as pas dit
la cause ! 11 me la faut, tu la sais î Et moi aussi je la sais, je
crois la savoir, mais il serait affreux, il serait terrible de se
tromper! Parle, enfant, parle, toi dont la bouche n'a jamais
menti. C'est une cause morale. Le chagrin seul peut produire
ce mal étrange, ce combat entre le corps et l'àrae, entre la
mort et la vie. Ma femme est malheureuse, ma femme est
rongée par un affreux chagrin ! Son àme, droite et ardente
comme la mienne, comme la nôtres Amédée, ne peut sou-
tenir une lutte incessante contre l'amertume et l'injustice.
Ma femme a besoin d'aimer et dêtre aimée. Ma femme est
méconnue et haïe.
Malgré le trouble d'Amédée, malgré son propre besoin
d'épanchement, malgré l'ascendant que son oncle exerçait sur
lui, il refusa de répondre, et se sentant incapable de mentir,
il se renferma dans un silence impénétrable. Dutertre fut
forcé d'admirer celte réserve et de la respecter.
— Oui, tu as raison, dit-il, je ne suis pas un homme, je ne
suis pas un père de famille : je suis un malheureux sans cou-
rage et sans patience. Je tente la vertu, j'essaye de te faire
manquer à tes devoirs. Oui, tais-toi! je verrai par mes pro-
pres yeux, je sonderai la plaie, je la guérirai... ou je briserai
les mains impies qui l'ont faite !
— Mon oncle ! mon oncle ! s'écria Amédée, effrayé de la
passion qui se révélait chez Dutertre, si vous soupçonnez vos
filles... souvenez-vous que vous leur devez plus qu'à vous-
même !
— Oui, plus qu'à moi-même, dit Dutertre, mais non pas
plus qu'à cet ange de douceur et de bonté.
— Pardonnez-moi, mon oncle, leprit Amédée avec énergie,
vous leur devez davantage. C'est Fume plus que le corps qu'il
faut sauver en ce monde. Olympe est en paix avec Dieu. Sa
conscience ne faillira pas à ses devoirs. Si elle meurt, c'est
MONT-REVÊCHE 119
nous qui serons à plaindre, et non pas cette intelligence di-
vine qui retournera vers l£s cieux ; mais il nous restera des
devoirs à remplir sur la terre, et si votre tendresse se retire
de vos filles, elles seront perdues pour le monde d'ici-bas
comme pour le monde de là-haut.
Dutertre serra convulsivement la main de son neveu.
— Oui, dit-il, tu as raison, je suis un homme faible, et je
reçois d'un enfant une leçon profonde et terrible. Eh bien !
je l'accepte. Dieu est dans l'âme des enfants purs et parle par
leur bouche. Oui, je me sacrifierai, et le devoir gouvernera
la passion, même la plus sainte et la plus sacrée qu'il y ait
au monde. Si on tue dans mes bras l'objet de mon culte, je
l'ensevelirai dans mon cœur sous mes propres ruines, mais je
cacherai le crime et ne le punirai pas.
En proie à une violente exaltation, Dutertre s'éloigna, erra
seul quelques instants au fond du parc et revint calme et
maître de lui-même.
Cependant Thierray poursuivait son expérience fiévreuse au-
près d'Éveline. On sait qu'il s'agissait pour lui, ce jour-là, de
savoir si elle le charmait assez pour qu'il pût vivre le soir
avec sa pensée dans la solitude de Mont-Revêche. Thierray
vivait encore par l'imagination au jour le jour. Certes il n'a-
vait pu braver impunément, depuis une semaine , le feu des
coquetteries d'une fille charmante, bizarre, audacieuse, spiri-
tuelle et chaste, en dépit de la liberté parfois choquante de
ses allures d'esprit et de conduite. Mais Thierray avait tou-
jours eu l'ambition d'aimer, et la fantasque Éveline, n'éprou-
vant pas encore ce besoin, ne cherchait qu'à l'éblouir. Il lui
savait gré, à coup sûr, de toute la peine qu'elle se donnai t
pour cela, car il était trop expérimenté pour se piquer ou
s'alarmer de ces brusqueries affectées et des transitions im-
pertinentes au moyen desquelles elle soufflait le froid et le
chaud sur ses espérances. La pauvre enfant était une coquette
bien naïve auprès de celles que Thierray avait connues dans
un certain monde , et l'impuissance de ses efforts pour res-
sembler à une âme dépravée était, à son insu, le plus grand,
le seul véritable attrait qu'elle eût aux yeux de sa prétendue
victime.
120 MONT-REVÉCHE
Mais tout cela, après avoir été charmant pendant une heure
ou deux, devenait une fatigue pour un homme très-fin, blasé
sur bien des choses, et avide seulement d'amour vrai et ras-
surant. Thierray avait probablement rencontré cet amour
vrai, et peut-être plus d'une fois dans sa vie : mais il n'avait
pas su l'apprécier, ou plutôt il ne s'était pas soucié alors d'un
bonheur sérieux et tranquille. Son imagination, son ambition,
l'inquiétude et la curiosité de sa jeunesse, avaient eu d'autres
besoins, de faux besoins à satisfaire; mais il se faisait tard
dans cette existence isolée et difficile. Thierray sentait son
cœur s'impatienter d'être négligé trop longtemps par son pro-
pre esprit. L'esprit, c'était toujours la même chose. Le cœur
promettait et demandait à la fois quelque chose d'inconnu et
de réconfortant.
Si bien qu'É véline l'ennuya tout à coup, et que pour se sous-
traire à ces incessantes taquineries, il lui fit deux ou trois ré-
ponses assez mordantes, quasi brutales.
Dutertre les entendit, lui qui, peut-être trop préoccupé par
son amour pour Olympe, ou trop porté à rcxlrème indul-
gence dans ses relations domestiques, n'avait pas coutume de
surveiller l'attitude de ses filles avec rigidité. Il se sentit dis-
posé, ce jour-là, à tout voir, à tout peser, à tout juger, non
plus à travers le prisme de ses douces illusions i>alerni.'llcs,
mais à travers la notion plus lucide et moins riante de ses de-
voirs.
n écouta sans paraître écouter, il regarda sans paraître re-
garder. Il entendit Éveline redoubler de hardiesse dans ses
attaques insensées; il la vit suivre et guetter Thierray comme
une proie qui lui résistait du bec et de l'ongle. Il en fut af-
fligé et humiUé, et au moment où Éveline montait à sa cham-
bre pour faire l'éblouissante toilette quotidienne du dîner, il
lui prit le bras et la suivit, résoki d'avoir avec elle une i^é-
rieuse explication pour la première fois de sa vie.
MONT-REVLCliE \^\
XllI
Il est des situations fatales où, longtemps arrêté sans nié-
fiance au bord d'un précipice, on met enfin le pied sur un
sable fin qui semblait n'attendre que l'occasion de s'écrouler
et de vous entraîner dans sa chute; des jours malheureux où,
en croyant tout réparer, tout étayer autour de soi, on fait
tout écrouler sur sa tcte. Duîertre était dans un de ces jours
néfastes et sur une de ces pentes irrésistibles; au premier
effort qu'il allait tenter pour tout sauver, il allait tout voir se
dissoudre autour de lui.
Éveline, étonnée de l'air solennel de son père, et préoccu-
pée des impertinences froides de Thicrray (elle n'avait pas eu
le dernier j comme on dit aux petits jeux), se sentit saisie de
méfiance et d'humeur dès la première parole.
— Ce que me disait monsieur Thierray? répondit-elle : à
quoi cela avait rapport? Vraiment, je n'en sais plus rien déjà,
cher père, et je ne conçois pas que cela vous occupe.
— Pardonne-moi, ma fille, reprit Dutertre, il est fort na-
turel que je m'occupe du soin de ta dignité, et il m'a semblé
que monsieur Thierray n'en tenait pas assez de compte.
— C'est possible, père ; ce bel esprit a trop d'esprit, et il en
abuse. Mais je ne m'en inquiète guère, et je sais le remettre
à sa place.
— Éveline, mon enfant, ces paroles que tu dis blessent an
peu mon oreille.
— Ah ! fit Éveline avec une légère teinte d'impertinence et
en commençant à détacher ses magnifiques cheveux blonds
devant son miroir; car, dans son dépit, elle n'oubliait pas
qu'elle n'avait qu'une heure pour les recherches accoutumées
de sa parure.
— Oui, ma fille, écoutez-moi, dit Dutertre un peu sévère,
relevez vos cheveux et asseyez-vous près de moi. C'est votre
ami le plus sérieux, c'est votre père qui vous parle.
— Ah ! mon Dieu ! c'est un sermon ! dit Éveline arec une
humeur mar-juce. Mon cher petit père va me gronder comme
i22 MONT-REVÊCHE
une morveuse! Qu'ai-je donc fait pour changer ainsi son
charmant caractère, et que se passe-t-il aujourd'hui entre
nous ?
Et passant de l'impatience à la câlinerie avec sa mobilité et
sa souplesse accoutumées, É véline embrassa et caressa son
père, autant pour le désarmer que pour se s^outtraiie à une
explication embarrassante.
Duterlre accueillit ses chatteries avec sa bonté ordinaire,
mais fans enjouement.
— Ma bonne Éveline , dit-il, je n'aime pas plus à fair3 des
remontrances que tu n'aimes à les entendre. Je ne t'en ai pas
accablée jusqu'à cette heure.
— C'est à cau:e de cela que je ne comprends rien à celle-
ci, reprit Éveline, croyant avoir repris le dessus. Ayant été
fort gâtée peut-être, jamais blâmée et pas du tout surveillée,
je m'étais arrogé le droit de me croire parfaite, et voilà que
vous voulez me déranger dans mes illusions sur moi-même !
Voyons, papa, c'est cruel. Je suis habituée à vos épigrammes,
car vous êtes fort taquin , aussi, vous ! Mais je les prends en
bonne part, au lieu que vos remontrances... Vraiment, je ne
sais pas de quelle couleur elles peuvent être , et j'ai peur de
n'y rien comprendre du tout.
— Éveline, voilà bien des paroles pour ne pas m" écouter.
Écouter serait pourtant le seul moyen de comprendre, et je ne
parlerai pas de choses bien mystérieuses. Tu es trop libre et
trop irréfléchie, ma fille, je te l'ai dit mille fois en riant, je te
le dis pour la première fois avec tristesse.
— Comment 1 mon père, vous voilà triste parce que je suis
gaie ? Je crois rêver ! Quel malheur va donc m'atteindre ?
quelle menace pèse donc sur moi ? Je croyais que mon bonheur
TOUS rendait heureux; j'étais habituée à voir toutes mes folies
vous plaire, tous mes enfantillages vous réjouir, et vous
voilà avec un front rembruni et un œil presque dur ! Est-ce
ma faute, à moi, si monsieur Thierray est un fat, et puis-je
l'empêcher de me dire des impertinences de mauvais goût ?
— Ma chère Éveline, si Thierray était un fat et un imperti-
nent de mauvais goût, je serais fort coupable de l'avoir intro-
duit douis ma famille, je ne me le pardonnerais pas, croyez-le
MONT-REVÊCHE 123
bien : mais comme je le connais, au contraire, pour un
homme d'esprit, de jugement et de très-bonne compagnie, je
dois croire que vous le faites manquer à ses instincts et à ses
habitudes par des provocations très-innocentes, je le sais,
mais parfois hors de sens et de mesure. J'ai entendu tout à
l'heure, sans le vouloir, sans y songer, des fragments de dia-
logue entre vous, qui m'ont fait monter le rouge au visage,
non pas qu'ils manquassent de décence dans les idées ou dans
les expressions, mais parce qu'ils accusaient en vous une
volonté insensée de vous emparer du cœur de ce jeune
homme, tandis qu'il affectait de vous montrer que son cœur
était fort capable de vous résister. C'est là une situation hu-
miliante pour une femme, et j'aurais cru que vous aviez plus
de fierté.
— Ainsi, je manque de fierté ! dit Éveline, pourpre de co-
lère et de honte. Je m'abaisse à faire la cour à un homme qui
ne veut pas de moi ! Je rampe à ses pieds, je l'implore, je le
provoque! Voilà ce que je fais, ou du moins ce que mon père
pense de ma conduite !
Et la jeune fille orgueilleuse et violente fondit en. larmes,
retira brusquement sa main de celle de son père, et marcha
dans la chambre avec agitation.
— Je suis fâché de vous trouver plus irritée que reconnais-
sante envers moi, dit Dutertre; croyez pourtant qu'il m'en
coûte beaucoup de vous blesser ainsi, et que le calme où
TOUS me voyez me fait plus de mal que l'exaltation où vous
êtes.
— Mon père, s'écria Éveline en accourant à lui et en l'em-
brassant, ne me traitez pas de la sorte ! Si vous vous mettiez
à me gronder, j'en deviendrais folie ; si vous vous mettiez à
me haïr, j'en mourrais. Je vous le dis encore, je ne suis
pas habituée à votre courroux, à votre froideur envers moi.
Je suis une enfant gâtée, une enfant qui ne sait pas souffrir, ne
me tuez pas !
Et l'étrange fille, en proie à une véritable douleur, mais
sans repentir aucun, pleurait avec véhémence et se regardait
comme une victime.
Dutertre, touché de tant de sensibilité, mais surpris et ef-
iU MONT-REVÉCHE
frayé de découvrir si peu de conscience dans ce caractère in-
complet, tâcha de s'y prendre par un raisonnement des plus
simples et pour ainsi dire terre à terre.
— Écoute, folle enfant, lui dit-ilj je ne te gronde pas, je ne
veux pas t'humilier; je veux t'éclairer et te préserver juste-
ment de l'humiliation dont lidée t'est si pénible. Parle-moi
franchement ; aimes-tu ce jeune homme ?
— Moi ? pas du tout, Dieu merci ! s'écria Éveline, furieuse
contre Thierray pour lui avoir attiré cette scène.
— Eh bien, tant pis! répondit Dutertre; car il a du mé-
rite, un nom honorable dans les ails, du talent, une grande
délicatesse de sentiments et une véritable élévation d'idées et
de caractère.
— Vous croyez ? dit Éveline, à qui cet éloge de Thierray
ne déplut pas. Je ne sais pas tout cela, moi, je ne l'ai pas
examiné à ce point.
— Mais moi, reprit Dutertre, je devais l'examiner, et je l'ai
fait. Je devais prendre sur lui des informations minutieuses et
sûres; enfin, avant de l'introduire chez moi, je devais m'assu-
rer que c'était un homme d'honneur, que personne au monde
n'avait le droit de faire rougir. C'est là le premier point, le
point essentiel dans la société. Quant aux détails, je ne me
crois point infaillible dans l'observation, et je ne crois pas non
plus que Thierray soit sans défauts; mais comme je n'ai ja-
mais pensé qu'il existât sur la terre un seul homme à l'abri
de tout travers et de toute imperfection, j'ai jugé que, dans le
cas où le spectacle de notre heureuse famille le ferait penser
ftu mariage, et dans le cas oii une de mes filles apprécierait
ses qualités, Thierray serait un des hommes avec lesquels on
a d'aussi bonnes chances que possible pour un avenir à deux.
— Ainsi, mon père, dit Éveline, c'est un prétendant que
vous nous avez amené là?
— Non, ma fille; c'est vous qui en avez fait un prétendant
peut-être par l'attention que vous lui avez accordée; moi, je
l'ignore. Je ne choisis pas pour vous; je n'ai jamais iormé, je
ne formerai jamais de projet qui pourrait blesser vos inclina-
tions et vous enlever votre initiative. Dans cette société, très-
difficile à traverser, parce qu'elle est à la fois très-exigeante et
MONT-REVÉCHE 125
Il cs-coîTompue , j'ai cherché à vous ouvrir une voie aussi
douce et aussi sûre que possible, en vous laissant, à toutes
tr îis, sur le point capital du mariage, une grande liberté de
choix. Mais ce respect de vos droits les plus délicats, cette
confiance dans votre jugement ne devaient pas me rendre
aveugle et téméraire. Jane devais pas vous lancer sans réflexion
dans un monde plein de hasards et de dangers, parce qu'il est
[»lein de vices fardés et d'apparences menteuses. Je devais
iaire ce que j'ai fait : vous tenir dans une retraite agréable,
GÎi je ne laisserais pénétrer que des hommes sûrs, incapables
(le vous tromper, de vous rechercher lâchement pour vos ri-
chesses, et où vous seriez libres de choisir, non pas dans une
foule d'aspirants, mais parmi un petit nombre aussi bien
épuré qu'il m'était possible de le faire. Là s'est borné mon
rôle; et je ne sais pas ce q^-ie, dans ma situation \is-à-vis de
vous, j'eusse pu faire de plus pour concilier la tendresse avec
la prudence, mon besoin de vous voir heureuses avec mon
devoir de vous faire respecter.
— Je comprends tout cela, mon père, dit Éveline, qui avait
écoulé avec assez d'attention, et je suis fâchée que vous ne
m'ayez pas jugée plus tôt assez raisonnable pour l'entendre. Je
vous confesse que nous avons eu parfois du dépit, Nathalie et
moi, de nous voir ainsi réléguées à la campagne et de n'aller
à Paris qu'à de rares et courtes occasions, comme de petites
filles de province qui vont embrasser leur papa, acheter des
robes neuves et voir la girafe au jardin des Plantes. Mais nous
avions tort, je le reconnais, puisque nous n'étions pas les vic-
times oubhées de vos préoccupations industrielles et poli-
tiques, mais bien les victimes privilégiées de votre sollicitude
et de votre prudence paternelles.
— Tu ne t'en crois pas moins une victime, ma chère enfant,
car tu maintiens le mot.
— Passons, mon papa. L'année est longue, il y a des jom's
de pluie où l'on s'ennuie à la campagne malgré qu'on en ait;
et puis, on ne croit pas toujours, pour se résigner, à ces dan-
gers du monde qu'on ne connaît pas. Mais revenons à votre
monsieur Thierray. Nous sommes libies de faire attention à
lui si bon nous semble ; voilà votre conclusion, quant à lui.
126 310NT-REVÊCHE
Mais, quant à moi , je comprends moins qu'auparavant la le-
çon un peu dure que vous m'avez donne'e. Si je suis libre de
l'aimer, je suis libre de vouloir m'en faire aimer, et la ma-
nière dont je m'y prendrai, bonne ou mauvaise, hardie ou
timide, savante ou maladroite, ne regarde que moi.
— Et je serai indiscret et déplacé, moi, ton père, si je te dis
que tu prends la mauvaise voie et que tu compromets ton bon-
heur futur par un système faux et fâcheux?
— Permettez, papa, dit Éveline redevenue folâtre et rail-
leuse; vous avez tous les droits possibles comme excellent père,
et, de plus, vous êtes compétent comme homme à succès dans
le monde, mais...
— Qu'est-ce que cela, Éveline? dit Dulertrc étonné et mé-
content : quelle est la portée de semblables expressions dans
7%tre bouche, et quand c'est à votiepère qu'elles s'adressent?
Que savez-vous de ma vie dans le monde? et qui vous a ap-
pris ce que peut être l'animal ridicule désigné par vous sous
le titre dliomme à succès ?
— Mon Dieu ! papa, si vous vous fâchez pour un mot, il ne
faut plus que je vous réponde. Voyons ! c'est donc une imper-
tinence que j'ai dans l'esprit, quand je me représente mon père
telqu'il est, c'est-à-dire un hommede quarante-deux ans, qui
n'a pas un cheveu blanc, pas une ride au front, pas une dent
de moins; la santé, la force de la première jeunesse, une
beauté idéale, une âme enthousiaste, des manières char-
mantes : enfin un type si parfait, si attrayant, qu'il fait tort à
tous les adorateurs de ses filles ?
— Je crois, Dieu me pardonne, dil Dutertre avec un som^ire
triste, que tu es coquette, c'est-à dire flagorneuse et mo-
queuse, même avec ton père !
— Allons ! allons, papa, ne le prenez pas ainsi. Quand ma
bonne Grondette parle de vous, elle dit que, lors de votre pre-
mier mariage, vous étiez le plus charmant, le plus aimable
enfant qu'elle eût rencontié, et qu'à présent vous êtes encore
le plus beau et le plus brave homme qu'elle ait jamais connu;
et Grondette a raison : notre jeune mère, la plus belle et la
plus jolie femme de France peut-être, n'est-elle pas là pour
attester à tous les yeux que vous êtes plus capable d'inspirer
MONT-REVÊCHE 127
l'amour que pas un des freluquets sur lesquels vous nous per-
mettez de faire main basse? DonCj je maintiens que vous êtes
un homme à succès.
— Encore ? dit Dutertre, haussant les épaules. Il se sentait
presque offensé de ces adulations hypocrites, où perçait je ne
sais quel esprit de critique, et partant de révolte.
— Oui, dit Éveline toujours audacieuse, vous connaissez
encore l'amour, vous l'éprouvez, vous l'inspirez, parce que
vous ètci- jeune et beau, et vous paraissez aussi compétent que
possible pour nous donner une théorie sur l'art de se faire
aimer. Mais, quelque versé que vous soyez dans cet art, lais-
sez-moi vous dire qu'il n'y a pas de système applicable à tout
le monde, et que chacun doit trouver celui qui lui est propre.
Laissez-moi chercher ou expérimenter le mien sur Thierray,
in anima vili ; que vous importe ?
— în anima vili? C'est Nathahe qui t'apprend ce latin-là?
Voilà bien du mépris pour ce pauvre Thierray, et il ne mérite
certes pas d'être traité comme l'esclave sur qui on essaye l'ef-
fet de certains poisons„ S'il en est ainsi, ma fille, comme je
ne suis pas chargé de vous fournir de pareils sujets, et que
Thierray, peu habitué à remplir un pareil office, pourrait bien
oublier son savoir-vivre, et s'échapper malgré lui jusqu'à vous
donner quelque dure leçon dont je ne pourrais être le témoin
impartial, je vais le congédier doucement sous quelque pré-
texte, ou plutôt vous envoyer faire un petit voyage de santé
chez une de vos tantes, jusqu'à ce que votre victime se soit
éloignée d'elle-même.
Et Dutertre se leva, craignant sa faiblesse, et voulant laisser
Éveline sur cette petite anxiété..
Mais Éveline le retint, et recommençant ses pleurs, elle se
plaignit, sans suite et sans raison, d'être humihée, traitée
comme un enfant, menacée d'une pénitence et déshéritée de
la douce indulgence, par conséquent de la tendresse de son
père. L'heure s'écoukit. Éveline n'était pas habillée, ses
beaux cheveux tombaient en désordre sur ses épaules, ses yeux
étaient gonflés, ses joues enflammées par les larmes; elle
sentait que la cloche du dîner allait sonner, et l'humiliation
de paraître abattue et comme vaincue devant Thierray, la
428 MONT-REVÉCHE
crainte qu'il ne devinât ce qui s'était passé l'exaspéraient telle-
ment, qu elle eut presque une attaque de nerfs.
Au bruit de ses sanglots, Nathalie, qui, de la chambre voi-
sine, écoutait cette scène depuis le commencement, entra
comme surprise et eiTrayée, et affecta de prodiguer à sa sœur
des soins qui n'étaient pas indispensables, et qui certes eussent
été moins empressés en toute autre circonstance.
La présence de Nathalie, devant qui elle était doublement
humiliée, rendit cependant à Éveline toute sa fierté d'emprunt.
Bonne mais irascible, aimante mais déraisonnable, Éveline
chercha un appui dans cet inévitable témoin de sa honte
enfantine,
— Oui, répondit-elle aux hypocrites questions de la Muse
de Puy-Verdon, mon pore me gronde, mon père me raille; il
blesse mon amour-propre avec le sang-froid d'une mortelle
indifférence. Tu avais raison, Nathalie, notre père ne nous
connaît plus, il ne nous aime plus !
— Taisez-vous, malheureuse enfant! s'écria Dutertre, qui
sentit le vertige et vit le bord de l'abîme dans le sourire amer
de Nathalie : que Dieu vous pardonne un tel blasphème, si vous
n'êtes pas folle !
Nathalie eut, pour envenimer le mal, des airs d'une dou-
ceui' teirible et des à-propos d'une mortelle conciliation. —
Eh non ! mon père, dit-elle, ce n'est pas vous que nous accu-
sons ! Éveline accepterait tout de vous seul! mais si elle a été
mal élevée, si elle n'a pas été élevée du tout, ce n'est pas sa
faute. La pauvre enfant est susceptible... Tenez, elle en souffre
beaucoup, si elle croit que vous ne voulez plus rien faire pour
la calmer et la consoler ; mais elle se trompe, n'est-ce pas,
mon père? vous nous aimez toujours, et personne ne nous
enlèvera votre amour et votre protection.
— Nathalie, dit Dutertre, pâle et le cœur serré, je ne te
comprends pas !
— Pardon, mon père, vous me comprenez. Nous ne sommes
pas aimées de tout le monde ici ! C'est bien naturel, nous ne
saurions nous en plaindre. Mais songez que nous ne sommes
pas bien coupables d'avoir les défauts de notre âge et de notre
isolement. Nous manquons de frein habituel, et il en faut peut-
MONT-IIEVÊCHE 429
être un à la jeunesse; mais il le faut le'gilime, et une belle-
mère n'est pour nous qu'une étrangère dont nous n'avons pas .
Toulu subir la contrainte. Nous n'avons pas eu souvent le
bonheur de vivre sous vos yeux, et'quelque bien élevée, quel-
que convenable que soit madame Olympe à notre égard, son
âge ne comporte pas l'autorité. Passez-nous donc nos travers,
ayez patience avec nous, puisque nous avons si peu de temps
dans l'année pour jouir de votre présence, et songez qu'il
nous faut quelque courage, à nous aussi, pour accepter notre
situation.
— De quoi donc vous plaignez-vous, mes filles? dit Duterlre
avec une force douloureuse. Où sont les souffrances, les mal-
heurs de votre destinée ? Étes-vous opprimées, persécutées par
ma femme? Dites, dites ! Si vous avez des sujets de plainte, je
les écouterai, ici, tout de suite; je les vérifierai, et je vous fe-
rai justice dans le secret d'un tribunal de famille. Mais je ne
veux plus d'insinuations, plus de réticences; elles me tuent!
Parlez, mais parlez sans détour, vite, et avec le courage de ia
franchise.
Nathalie ne s'attendait pas à voir son père aborder ia ques-
tion avec cette netteté d'intention. Ne comprenant pas la gran-
deur et la pureté de son amour pour Olympe, elle croyait, aie
voir éviter délicatement jusqu'à ce jour tout motif de rivalité
domestique, qu'il rougissait de cet amour comme d'une fai-
blesse, et qu'il lui serait facile de le placer ainsi vis-à-vis d'elle
sur un pied d'infériorité. En le trouvant ferme et résolu, elle
battit en retraite, observa que la cloche du dîner sonnait, que
ce n'était pas le moment d'une explication, et que, d'ailleurs,
elle reculerait toujours devant la crainte de blesser et d'affliger
son père.
— Vous pouvez m'affliger, dit Dutertre, si votre cœur est
injuste; me blesser, je vous en défie. Je ne comprends pas ce
que r amour-propre aurait à faire ici. Vous vous expliquerez
ce soir, toutes les deux, quand nous serons seuls. Je ne veux
pas m' endormir une nuit de plus sur le malentendu qui règne
entre nous. Relevez vite vos cheveux, É véline, et descendez.
Vous, Nathalia, suivez-moi.
Nathalie, pour ne pas obéir et pour ne pas résister, passa
*^ MOST-REVÊCHE
la première, descendit d'un pas ferme et alla s'asseoir à table
avec un visage froid.
Éveline se récria sur l'impossibilité de se montrer dans le
néglige et dans le trouble où elle se trouvait
- Eh bien, répondu Dutertre, restez, je dirai que vous avez
un peu de migraine. Mais vous vous calmerez et vous descen-
drez dans une heure. Je l'exige.
«11"'?"?/'°" """■' "''' " '"' "■*""' '»"'«' les forces de
sa volonté et de son organisation pour cacher sa soulTranc-
intérieure. Olympe n'y fui pas trompée. Elle regarda Amédéc^
a^ec mquietude comme pour l'interroger. Un pressentiment
sinistre s empara d'elle en voyant que son neveu évitait ses
regards et que son mari souriait avec effort. Elle s'effrava da
vantage quand elle apprit qu'Évellne était souffrante : mai»
habituée a concentrer toutes ses pensées, toutes ses émotions'
e le parut ne pas se douter que le moment terrible était venu
et que la glace, si-on encore rompue, venait du moins de cra-
quer sous ses pieds.
Éveline, restée seule, ruminait sa colère, s'apprêtait à dé-
chirer quelque robe ou à casser quelque porcelaine pour se
soulager, lorsque Caroline vint la trouver.
- Voyons! qr.'est-ce qu'il y a, petite sœur? dit l'enfant
chez qu, les doux et patients instincts de la maternité sem-
blaient être une prédominance de l'âme; nous avons pleuré,
nous boudons parce que nous avons gâté nos beaux veu:^
bleus! Allons ! de l'eau fraîche, et cela passera vite
- Lais6e-moi, Benjamine, dit l'autre en la repoussant. Je
ne suis pas en train de rira. -
- C'est bon! c'est bon ! répondit la petite sans se troubler
nous connaissons ça: tu t'es mise en colère parce que ton chi-
gnon ne tenait pas, ou parce que le fichu que tu veux T<
comme de coutume, lo seul qui ne soit pas prêt. Voyons'
quel chiffon est-ce qu'il te faut? Je vais le' repasser, s'i né
en un tour de mam, sans que Grondette s'en doute
Pa7a vïlnt Z' '" ?■ ''''"' ^^'"'"'=- " ^'^='' ^'""^ de chilTons I
papa vient de me faire une scène.
- Oh! je le crois bien ! dit la Benjamine en riant. Il est si
MONT-REVÊCHE 151
méchant, ce papa que nous avons ! C'est un homme terrible !
Je parie qu'il t'a battue ! Pauvre sœur î faut-il pleurer avec
toi, ou aller battre ce méchant père qui fait pleurer son petit
lion crépu?
— Tu m'impatientes ! tu m'ennuies ! s'écria Éveline. Va-t'en,
grande niai.^e! Que viens-tu faire ici? On dîne sans toi, et je
parie qu'on te fait chercher partout !
— Oh ! que non pas, dit Caroline. J'ai bien le temps de dîner I
J'ai demandé à notre mère la permission de venir t'habiller, et
me voilà.
— Notre mère ! dit Éveline avec amertume.
Caroline, qui en comprenait peut-être plus qu'elle ne voulait
le laisser croire, et qui avait l'admirable bon sens de repous-
ser toutes les explications dangereuses ou pénibles, ne parut
pas entendre cette exclamation, et, sans rien dire, commença
à relever d'une main adroite et légère les beaux cheveux d'É-
veline, après avoir renvoyé la femme de chambre curieuse qui
se présentait pour remplir cet office, et Grondette, qui venait
s'inquiét"'r de la migraine de sa diablesse: c'est ainsi que la
vieille villageoise appelaitfamilièrement Éveline, qu'elle avait
nourrie.
Éveline, nonchalante et préoccupée, se laissa coiffer et ha-
biller par sa jeune sœur, qui, toujours babillant, se répon-
dant à elle-même quand Éveline ne daignait pas lui répondre,
et disant des l'^ans comme un oiseau qui gazouille, réussit à en-
dormir son dépit et à la ramener à l'adma-ation d'elle-même.
— A présent, lui dit-elle après l'avoir menée devant son
miroir, où Éveline donna machinalement le point lumineux à
son image en attachant certain bijcu et en rajustant certain
nœud, nous allons respirer un peu notre flacon, et puis nous
allons sourire, embrasser cotte sotte de Benjamine et descendre
au dessert. C'est encore un beau moment pour faire une en-
trée ! Tout le monde est gai, papa cause, maman sourit. Éve-
line paraît, on lui demande de ses nouvelles. Elle donne un
bon baiser à maman, et puis à papa ; elle dit qu'elle est mieux,
elle va s'asseoir avec beaucoup de grâce, elle mange un peu,
elle rit un peu, elle a beaucoup de succès, et tout le monde est
content.
452 MONT-REVÊCHE
— Uuil fduL (ie patience pour te bupporter, BenjamiMc!
Dis-moi, tu seras donc toujours idiote? Songes- tu que iu a.^
seize ans et qu'on va peut-être te parler bientôt de ma-
riage ?
— Oh ! moi, je n'aime pas cela, le mariage ! dit Benjamine.
C'est bon pour vous qui êtes de grandes princesses. Mais
moi, je ne veux pas quitter ma mère, jamais, entends-tii
bien?
- —Tu l'aimes donc bien? dit Éveline. Allons! jusqu'à la
Cendiillon qui l'aime plus que nous!
— Pour une fille d'esprit, vous dites des bêtises, repli ju.i
la petite en s'agcnouillant devant elle pour lui lacer ses
bottines de satin noir. Vous faites tout votre possible pour
vous rendre haïssable, et votre grand dépit vient de ce
que vous ne pouvez pas empêcher qu'on vous adore maif^i -
tout. °
— Pauvre Cendrillon! dit Éveline en attirant la lêle bruuc
de l'enfant sur ses genoux et en caressant ses cheveux flot-
tants naturellement bouclés comme ceux de son père. ïu seras
heureuse, toi ! parce que tu es bête comme une oie et bonne
comme un ange.
— Bah! je ne suis peut-être pas si bête que tu crois, ré-
pondit Caroline en se relevant avec la légèreté d'un oiseau.
Elle fit rapidement un peu d'ordre dans la chambre pour épar-
gner ce soin à Grondette, puis elle prit sa sœur sous le bras
et la força à descendre en courant et en sautillant dans les
grands escaliers en spiiales adoucies du château. Un chat
qu'elles éveiUèrent en sursaut fit un bond fantastique en fuyant
devant elles : ce fut pour Benjamine l'occasion d'un imjuense
éclat de rire, et sa dolente sœm-, entraînée par la contagion de
ce rire frais et sonore qui était chez Caroline comme i'hymr.e
harmonieux de la virginité de l'âme, se présenta dcvaiil ses
parents et devant Thierray avec le \isâge animé d'un n;'.ïi" et
cordial enjouement. Le front de Duterlre s'éclaircit. Oivrape
respira. Amédée remercia Éveline d'un regard amical. Thier-
ray se demanda quelle pluie ou quelle rosée avait assoupli ces
traits si beaux, dilaté ces yeux si brillants, et li trouva plu.,
charmante qu'elle ne lui avait encore scîiiîilé. Nathalie
iMONT-REVKCHE 133
éprouva pour la versatilité du caractère de sa sœur un profond
dédain.
— Tu vois bien, mère ! murmuiait la Cendrillon à l'oreille
d'Olympe : quand je te disais que je la ramènerais bien belle
et bien gaie !
XIV
Thierray fut positivement amoureux d'Éveline au dessert.
Elle avait une expression qu'il ne lui avait jamais vue, quelque
chose d'accablé et de souffrant qui voilait la hardiesse habi-
tuelle de sou regard. Éveline, de son côté, pensait à l'éloge
que son père lui avait fait de Thierray, et bien que, par esprit
de contradiction , elle fût d'autant plus disposée à le dénigrer
tout haut, elle était flattée, dans le secret de son amour-
propre, d'avoir un homme de quelque mérite à ses pieds. Elle
connaissait le jugement et la pénétration de son père. Elle
savait que si sa bienveillance et sa générosité étaient im-
menses, son estime et sa confiance n'avaient rien de banal ou
d'aveugle.
Elle résolut donc d'enflammer tout à fait Tierray. Mais com-
ment s'y prendre ? Sensible à la critique plus qu'au reproche,
pour rien au monde elle n'eût voulu mériter une seconde fois
les remarques désobligeantes, selon elle, que son père avait
osé se permettre. Il fallait donc occuper et tourmenter Thierray
sans qu'il y parût. « Tiens ! pensa-t-elle, je n'ai pas encore
essayé de le rendre jaloux; c'est pourtant bien simple. Est-ce
que mon petit cousin n'est pas là pour me servir au moins à
cet usage? » La pluie avait recommencé ; d'ailleurs les jours
devenaient courts. On passa du dîner au salon.
Eveline, gracieuse avec son père, presque doucereuse avec
Olympe, enjouée avec Benjamine, fut tendre avec Amédée.
Affectant ou éprouvant un surcroît de migraine, elle s'assit
nonchalamment dans un coin, lui demanda de mettre un
coussin sous ses pieds, de lui aller chercher son flacon, d'éloi-
gner d'elle la corbeille de fleurs, de lui verser quelques gouttes
d'éther sur le front, et quand elle l'eut accaparé par l'obliga-
8
134 MONT-REVÊCHE
tion de lui rendre tous ces petits soins, affectant de le tutoyer
bien haut, de lui parler fraternellement, de l'appeler son bon
Amédée, le plus attentionné et le plus infatigable des amis,
elle le retint près d'elle une heure entière, dans une sorte de
tête-à-tête, à lui parler à voix basse, à lui dire des riens qu'elle
eût pu fort bien lui dire tout haut, enfin à se poser en petite
malade Lien douce, bien tendre pour les siens, et particuliè-
ment pour cet ami d'enfance, ce a éritable ami de cœur auprès
duquel les amis de rencontre et les serviteurs d'occasion
comme Thierray ne devaient pas songer à briller, à moins
qu'ils ne se donnassent beaucoup plus de soins et de peines
que Thierray n'en avait pris jusqu'alors.
Thierray vit ce noiA'eau manège et ne le devina qu'à moitié.
En faisant le don Juan avec Fiavien, il plaisantait presque tou-
jours et se fardait quelquefois. Au fond, il avait la dose très-
convenable de modestie et de méfiance de soi dont tout homme
d'esprit est pourvu.
« 11 se peut bien, pensa-t-il, qu'elle veuille m'inquiétcr ou
m'éprouver; mais il se peut fort tien aussi que je n'aie servi
depuis huit jours qu'à inquiéter ou à éprouver monsieur
Amédée. Il est charmant; il lui est peut-être destiné en ma-
riage : il est sans doute fort amoureux d'elle. Allons ! pro-
bablement j'ai donné lieu à un rapprochement et j'assiste à
une réconciliation. Occupons-nous de Nathalie, pour lui
prouver que nous savons vivre et prendre les choses du bon
côté. »
11 s'approcha d'Olympe et de Dutertre, qui étaient en ce mo-
ment assis l'un près de l'autre , et s'adressant à tous deux :
— Je voudrais, dit-il, faire très-secrètement, et sans que
vous en sachiez rien, une prière à mademoiselle Nathalie. Je
sais qu'elle fait de très-beaux vers, et je meurs ci'envie d'en
entendre quelques-uns. Si elle "veut seulement m'en dire qua-
tre, je lui en ferai quatre cents qu'elle ne sera pas obligée de
lire ni d'entendre, et ainsi nous serons quittes.
Tout cela avait été dit assez distinctement pour être entendu
de Nathalie, qui était proche, et qui cependant ne bougea pas
et feignit de ne pas entendre.
— NathaUe fait de très-beaux vers en effet, répondit madame
MONT-REVÉCHE 155
Dutertre, mais elle les garde si mystérieusement, que vous
ferez un miracle si vous pouvez lui en arracher quatre. Pour
ma part, je souhaite bien que vous réussisjsez, si je peux pro-
fiter de l'occasion pour les entendre. Mais pourtant, si elle
veut ne les dire qu'à vous, nous serons discrets et nous n'écou-
terons pas.
— Je vois, dit Nathalie en se levant et en s'approchant de
la table où travaillait madame Dutertre, que monsieur Thier-
ray meurt d'envie de nous dire quatre cents vers, et que vous
moiuez d'envie de les entendre. S'il n'en faut que quatre
de m.a façon pour vous procurer à tous deux cette satisfaction,
je consens à les faire; mais donnez-moi des bouts-rimés à
remplir, car je ne me rappelle absolument rien dans ce mo-
ment-ci.
C'était la manière la plus naturelle et la plus modeste de
s'en tirer. Monsieur Dutertre, toujours prêt à encourager les
rares moments de bienveillance de Nathalie, offrit de donner
quatre rimes, d'en demander quatre autres à Olympe , et de
faire compléter la douzaine par Thierray.
— Ce n'est pas tout, dit Nathalie, il faut m'indiquer le sujet,
libre à moi de le traiter sérieusament ou légèrement.
É véline ouvrit l'oreille et crut que Thierray allait proposer
quelque sujet qui eût rapport à elle. Il n'en fut rien. Thierray,
qui n'avait pas plus envie de la flatter que de prendre au
sérieux le talent de Nathalie, proposa un parallèle entre le
Crésus antique et le moderne Crésus, le groom de Puy- Ver-
don. Nathalie fit très-rapidement des vers spirituels, plus
malins qii^enjoués, mais très-adroitement adaptés aux rimes.
Thierray lui en fit compliment, reprit les mêmes rimes, le
même sujet, et lui fit douze vers qui rivalisaient de savoir-
faire avec les s»ihs. Madame Dutertre proposa un sujet plus
élevé pour faire briller le talent sérieux de Nathalie, et vain-
quit, avec une douce persistance, la prétendue paresse de sa
belle- fille, qui se tira fort bien d'aft'aire , et, plus sensible
qu'elle ne voulait l'avouer à ce petit succès, finit par se laisser
arracher quelques-unes de ses meilleures pièces. Thierray les
trouva ce qu'elles étaient : le produit de Tinte Ihgence froide ;
mais il pouvait, sans mentir, en louer la lorme, qui ne man-
156 MONT -REVECUE
quait ni d'ampleur ni de science. Dulertre, voyant ou croyant
sa fille mieux disposée pour sa femme, ramena les choses à
leur point de départ, dans le désir d'un comnmn enjouement.
Thienay fit, en se jouant, des Muettes charmantes, luttant
d'improvisation avec Nathalie, qui ne resta guère en arrière
et qui s'émoustilla jusqu'à rire avec assez d'abandon. La gaieté
des personnes habituellement sérieuses a parfois beaucoup de
chaiTne, et Nathalie eût pu être fort aimable si elle eût été
aimante.
Thierray se retira à dix heures, prétextant beaucoup de
lettres à écrire, mais ayant fait si bonne contenance toute la
soirée, qu'Éveline crut avoir manqué son but et montra même
un peu d'humeur à Nathalie.
Après le départ de Thierray, Olympe, pressentant que quel-
que chose d'inconnu s'agitait autour d'elle et ne voulant pas
se placer entre Dutertre et ses filles, se retira de bonne heure,
suivie de Benjamine. Amédée lut dans les yeux de Dutertre
qu'il devait s'en aller aussi et l'attendre dans le pavillon.
Dutertre resta seul avec ses deux aînées. Il les voyait mieux
disposées, et il espérait un bon résultat de cet e explica-
tion, devant laquelle il ne pouvait ni ne voulait re-
culer.
Le jour et le moment n'étaient pas du goût de Nathalie.
Elle s'était laissé un peu désarmer par la douceur et les
prévenances généreuses de sa belle-mère devant Thierray ,
Éveline, piquée contre elle, ne paraissait pas disposée à la
soutenir. Enfin, Dutertre avait une altitude calme et digne,
qui la gênait plus que tout le reste et qui commençait à faire
entrer une sorte de crainte, sinon d î repentir, dans son àme
altière et jalouse.
— Eh bien, dit Dutertre, qui marchait gravement dans
le salon, Nathalie, Éveline, nous avons à causer. Vous avez des
grifs contre moi, contre celle que je vous ai donnée pour mère
cl pour amie. Vous vous trouvez assujetties, mortifiées, bles-
sées. Parlez, je vous écoute, mes enfants.
Éveline était incapable de rancune.
— Non, mon père, répondit-elle avec franchise. Quant à
moi, cela n'est pas. Je ne pourrais me plaindre que d'une
MONT-REVÊCHE 157
chose, si j'étais assez raisonnable pour m'apercevoir que je
manque de raison.
— Et celte chose? dit Duterire.
— C'est d'avoir été trop peu morigénée; c'est d'avoir eu iv.\
père trop confiant dans mes bons instincts, une belle-mèro
trop douce, trop esclave de mes caprices, trop craintive de-
vant mes bourrasques, trop discrète ou trop délicate dans ses
observations. Elle est trop jeune et elle n'est pas ma mère,
voilà tout son crime ; et comme elle n'y peut rien ni moi non
plus, nous serions folles de creuser les inconvénients de celte
situation respective, de nous en affecter, et surtout de nous
les reprocher Tune à rautr:*. J'ai mille défauts qu'une mère
rigide ou le couvent eussent peut-êire corrigés. Vous m'avez
retirée du couvent, que je détestais, et vous m'avez donné une
mère trop faible, je devrais peut-être dire trop bonne !... Oui,
Olympe est bonne, excellente, ainjable au possible, ajouta
Éveline en regardant Nathalie avec résolution, et c'est un
mauvais service à me rendre que de me donner raison contre
elle quand j'ai tort. Que pou^'ait-elle pour me contenir et me
corriger ? Il eût fallu une volonté de fer, qui se serait proba-
blement brisée conlre la mienne; car j'étais disposée à ne
supporter aucune autorité. Et qui sait si j'aurais cédé à celle
de ma propre mère? J'ai résisté aujourd'hui même à celle
que le meilleur des pères me faisait sentir pour la première
fois. Je suis donc toiU à fait absurde et peut-être un pou cou-
pable. Pardonnez-le-moi, mon père, oubliez les sottises quv'
j'ai dites, gardez-moi le secret auprès de ma petite maman .
qui, je l'espère, ne se doute pas de tout cela. Épargnez-moi
l'exigence de me courber devant elle pour lui montrer mc!)
repentir : je ne le pourrais pas; mais soyez sûr que je l'aime
au fond du cœur, que je ne lui en veux pas d'être char-
mante, de vous plaire et de vous rendre heureux. Voilà, j'ai
dit.
Et Éveline, courbant le genou devant son père avec une
grâce caressante, le désarma en lui baisant les mains. Il la
releva et la pressa sur son cœur. Plus ému qu'il n'eût voulu li^
paraître, il essaya de la préserver pour l'avenir du retour de
ces injustices. Elle le promit, pour avoir plus tôt fini; car elle
8.
138 MONT-REVECHE
n'était pas bien convaincue de sa propre résolution, et, jusque
dans ses meilleurs mouvements, il entrait toujours un peu
de caprice. xMais, résolue au moins de s'endormir en paix avec
son père et avec sa propre conscience, elle jura d'essayer de
se corriger, à condition qu'on la laisserait s'examiner et se
blâmer elle-même ; puis, mettant sa migraine en avant et ne
voulant pas avoir affaire à Nathalie de la soirée, elle demanda
la permission d'aller dormir et laissa son père et sa sœur en
tête-à-tète.
— A toi, maintenant, ma fille, dit Dutertre, qui reprit aussi-
tôt l'apparence du calme, de la douceur et de la fermeté. J'at-
tends tes plaintes ou tes réclamations.
— Je ne me plains jamais, répondit Nathalie, qui avait
préparé son réquisitoire, mais qui manquait de vrai cou-
rage ; et quand les réclamations sont vaines , je sais me
taire.
— Ma fille, reprit l'infortuné Dutertre. contenant sa douleui'
et son indignation, je vous adjure par votre mère, que j^ai
aimée, rendue heureuse et pleurie douze ans, de me parler
avec confiance et sincérité. Ne vous plaignez pas, si c'est vous
humilier que d^ouvrir votre cœur à un père qui vous chérit
ardemment ; mais faites valoir vos droits auprès de lui, s'il a
eu le malheur de les méconnaître. Parlez.
— Vous n'avez eu aucun tort personnel envers moi, mon
pcre, répondit Nathalie , se posant comme un juge bien
plutôt que comme un appelant, et vous n'avez méconnu
jusqu'ici aucun de mes droits. Je souffre parce que je souffre,
et il ne dépend pas de vous que je me trouve heureuse.
— Alors, confiez-vous à moi, prenez-moi pour votre confi-
dent, et je tâcherai de faire cesser vos peines.
— Vous ne le pouvez pas, mon père : vous êtes invincible-
ment lié pour la vie à une personne qui m'est antipathique et
auprès de qui Texistence m'est amère et pénible. Je m'ennuie
mortellement ici : je suis condamnée à y vivre loin de vous,
au milieu d'une famille qui ne partage pas mes goûts et sous
l'apparente dépendance d'une femme pour laquelle je n'ai que
de l'éloignement. Ne me demandez pas quels sont ses torts
envers moi. Elle n'en a volontaii-ement aucun ; mais, à mes
MONT-REVÊCHE 139
yeux, elle a celui d'être une société obligée, une figure im-
portune, un chef de famille femelle qui usurpe ma place. Si
Yous n'aviez pas de femme, vous comprendriez que je suis
d'un âge et d'un caractère qui m'autorisent à vous suivre
partout, même en surveillant mes sœurs et en vous répondant
de leur bonus tenue dans le monde. Si j'étais, moi, la com-
pagne de votre vie et le délégué de votre autorité, Éveline ne
serait pas une folle et Caroline une sotte ; nous ne serions pas
de gauches provinciales et nous n'attendrions pas après les
maris que vous nous choisissez d'avance, et dont aucun peut-
être ne nous conviendra, quelque envie que nous ayons de vous
complaire. Enfin, si vous n'étiez pas dominé par l'idée qu'on
est forcément heureux auprès de cette belle Olympe, vous
vous aviseriez, sans que j'aie la douleur de vous le dire,
du spleen qui me ronge et qui commence à s'emparer d'Eve-
line, sous forme de monomanie chassante et chevauchante.
Vous voyez, mon père, que mes plaintes sont inutiles, et
que je dois subir mon sort sans espoir de le voir changer au-
trement que par un mariage de désespoir, ce qui me parait
un triste moyen de salut.
— Je ne vous demanderai pas, répondit Dutertre, glacé par
la froideur de sa lille, pourquoi votre belle-mère vous est an-
tipathique; ce serait vous entraîner sur un terrain où je ne
veux pas placer la discussion, puisque vous déclarez qu'elle
n'est coupable d'aucun tort envers vous. Je vois que votre parti
est pris de changer en mécontentement et en amertume une
vie de famille que je supposais devoir être douce et riante.
Veuillez vous résumer, ma fille, et me dire ce que vous
exigeriez pour vous trouver libre et heureuse selon vos
goûts.
— Je voudiais commander là où je cède et m'abstiens, poui-
m'épargncr l'odieuse nécessité d'obéir.
— Ma fille, vous n'obéissez à personne, vous ne cédez à
rien ; vous n'avez à vous abstenir de rien que je sache. Si je
me trompe, prouvez-moi que vous êtes esclave là où ma vo-
lonté est que vous soyez libre.
— Je suis libre à la condition de respecter un ordre do-
mestique qui n'est pas établi par moi. 11 est des natures
140 MOiNT-REVÉCHE
qui se sentent esclaves du moment qu'elles ne gouvernent
pas.
— C'est bien de l'ambition et bien de l'orgueil, Nathalie, que
de vouloir ainsi gouverner les autres. Ce despotisme n? serait-
il pas limité par mon autorité naturelle et sacrée, si je vivais
près de vous et quand même je ne serais pas marié? Il me
faudrait donc vous obéir aussi, moi, ou vous voir malheureuse
comme une reine détrônée?
— Vous raillez, mon père, et ne raisonnez pas. Je me sou-
met tiais à vous dans mon cœur, mais j'aurais sur vous l'as-
cendant de la persuasion. Pourquoi ne l'aurais-je pas aussi
bien que votre femme, que vous consultez sur les moindres
choses, et sans l'agrément de laquelle nous ne pouvons ni
sortir, ni rentrer, ni manger, ni dormir à nos heures?
En quoi serais-je plus incapable qu'elle de gouverner ma mai-
son et de choisir ma société? Vous voyez bien que je ne suis
rien ici, et pourtant j'approche de ma majorité, je n'ai aucun
des travers de la jeunesse, et je me sens faite pour succéder k
l'autorité de celle qui m'a donné le jour.
— Ne pouvez- vous accepter le partage de cette autorité? Ne
vous l'a-t-on pas mille fois oiïert, et, malgré vos refus, n'a-t-
on pas persisté à vous consulter sur toutes ces choses de l'in •
térieur pour lesquelles vous affichez précisément un profond
dédain ?
— Ce n'est pas le gouvernement du pot-au-feu que je ré-
clame. Je n'en suis pas jalouse. Mais je réclamerais le choix
de mes convives, de mon entourage, enfin.
— Ainsi les hôtes que j'accueille ne vous conviennent pas
toujours?
— Pas toujours, j'en conviens.
— Et vous les chasseriez pour en introduire d'autres?
— Peut-être, mon père.
— Et comme votre belle-mère vous est antipathique, vous
la prieriez de partir la première, en attendant que vous me
fissiez la même invitation, si je venais aussi à êlre une société
obligée, une figure importvne?... Eh bien, ma chère Nathalie,
tu es folle, raille fois plus folle que ta sœur Éveline. Je veux
croire que ta grande logique est en complet désaccord avec
MONT-REVÉCHB 141
elle-même, ou bien je me persuaderais avec terreur que tu
n'aimes personne, et que lu voudrais substituer des esclaves
étrangers aux égaux i.aturrls qui sont dans ta famille. Par-
donne moi de n'en pas vouloir écouter davantage. J'ai la pré-
tention de garder vis-à-vis de toi mon rôle de père, de de-
meurer le chef de la famille et de n'être influencé que par la
douceur et la raison
— Oui, par Olympe! mm mura Nathalie avec aigreur.
— Assez, ma fille, assez! dit Dutertie, dont la voix émue
prit malgré lui l'accent d'une douceur déchirante. Tu es ir-
ritée et injuste; mais tu es intelligente et fière. Tu rentreras
en toi-même, et tu te jugeras cette nuit, comme Eveline s'est
jugée ce soir; à moins que tu n'aimes mieux le condamner
naïvement tout de suite, afin que j'aie plus vite la joie de t'ab-
soudre et de t'uuvrir mes bia^.
— Mon cher père, répondit Nathalie un peu ébranlée, vous
êtes très-bon, très-grand, très-digne de commander. Tant
que vous serez près de nous, toutes choses, selon moi, iront
pour le mieux. Ne m'interrogez plus, je vous en supplie,
avant le jour où vous serez prêt à nous quitter. Alors vous me
permettrez de reprendre tel entrelien et de l'amener à une
solution que je persiste à croire nécessaire pour vous et pour
moi.
— Tâchez qu'elle soit plus acceptable que celle de ce soir,
dit Dutertre en l'embrassaat, et jusque-là promettez-moi de
ne souffrir d'aucune chose de détail sans m'en dire franche-
ment la cause. Vei.x-tu me îe promettre, ma fille?
— Soyez tranquille, mon père, répondit-elle en prenant son
bougeoir pour se retirer ; quelque chose qui arrive, je n'en-
gagerai point avec votre femme une lutte où je sais que je se-
rais vaincue, et elle pourra dormir sur l'oreiller de ma mère
sans que j'y enfonce une épingle.
— Allons, dit Dulertre quand elle fut sortie, celle-là est
cruelle et impitoyable. 0 mon Dieu! sa mère était bonne
pourtant, et nous ne vous avons jamais offensé ni l'un ni
l'autre! Commuent des êtres conçus et enfantés dans l'a-
mour viennent-ils au monde le sein déjà gonflé du venin de la
haine !
142 MONT-REVÊCHE
Et Dutertre, étonné du triste courage avec lequel il s'é-
tait laissé torturer, résolut d'aller fortifier et consoler Amédée^
ce généreux enfant qui subissait et partageait toutes ses an-
goisses.
XV
— Eh bien, lui dit-il en entrant dans le pavillon, je sais tout,
et tu peux parler librement. Le mal est grand, mais moins
grand que je ne pensais. De mes deux filles aînées, également
déraisonnables dans lem^ genre , une seule est vraiment hos-
tile à mon bonheur. Éveline est bonne, et le cœur, joint à un
fond d'équité naturelle, la ramènera toujourc. Nathalie est
ime barre de fer, et s'appuie, pour blâmer et haïr, sur une si
étrange théorie d'autorité, que je ne vois pas le remède. Ce-
pendant il doit exister : cherchons-le ensemble.
— Nathalie est une nature bizarie et sera difficilement heu-
reuse, répondit Amédée. Il faut même s'attendre à ce qu'elle
ne trouve jamais que des satisfactions relatives et incomplètes
dans la vie. Mais n'est-il pas temps de vous soumettre à cer-
taines désillusions, mon cher oncle? La force et l'activité de
votre cœur et de votre caractère vous ont fait croire qu'à force
de travail, de dévouement, de soins et de bienfaits, vous pou-
viez faire le bonheur de tous ceux qui vous entourent...
— Je le reconnais, dit Dutertre, c'était une chimère, dont,
au reste, je n'ai pas toujours été dupe autant que j'ai voulu le
paraître pour conserver le courage dans mon âme et la foi
dans celle des autres ; mais je le savais bien, et je sais plus
que jamais aujourd'hui que, d'une part, le monde extérieur,
loin de nous seconder, nous traverse; que, de l'autre, les
histincts de ceux pour qui nous travaillons nous résistent, et
combattent en eux~même le bien que nous voulons faire. Dieu,^
dans sa mystérieuse sévérité, est au-dessus de tous nos ef-
forts. Il nous donne des enfants, des fières, des amis, dont il
semble nous confier le bonheur et la vertu; il nous en envoie
d'autres qui semblent faits pour déjouer et méconnaître tous
MONT-REVÉCHE 143
îios soins. Que sa volonté soit faite ! Il faut l'accepter telle
qu'elle est, croire qu'il p i crée rien d'inutile à l'ensemble dos
choses qui constituent l'harmonie générale, et que les travers
mêmes de ceux que nous aimons ontleurraison d'être, que nous
reconnaîtrons plus tard. Cherchons donc le plan nouveau de
conduite que je dois me tracer vis-à-vis de ma famille, et que
cette nuit ne s'écoule pas, comme la dernière, sans amener une
solution au moins provisoire.
Dis-moi, avant tout, poursuivit Diitertre, si la mésintelli-
gence qui règne ici est pire ou moindre en mon absence.
— Elle est pire en apparence, répondit Amédée ; elle est la
même en réalité ; votre présence contient les vivacités d'Éve-
line et modère ses caprices ; elle réduit au silence la voix
amère de Nathalie, qui chaque jour verse une goutte de fiel
dans le cal'.çe que boit votre femme. Mais vous ne voyez que la
surface des choses : dès que vous avez le dos tourné, on se
paye avec usure de la privation : ce sont des critiques mor-
dantes à propos de tout, des allusions tirées par les cheveux,
des contradictions obstinées sur les sujets les plus futiles, un
ton tranchant qui impose silence ou un dénigrement plein de
mépris à la moindre objection. Il semble même que, quand
vous êtes ici, il y ait comme une menace suspendue sur la tête
de ma pauvre tante. Elle, la pudeur, la droiture, là candeur
même, elle est accusée de coquetterie, de mystère, que sais-je!
C'est incompréhensible pour die et pour moi-même, ce qu'on
a l'air de lui reprocher quelquefois ! Ma tante s'en est émue
d'abord, et puis elle s'est soumise avec une abnégation sans
égale, et renfermée dans son mai tyre avec une force elïrayante,
car ce martyre la consume et la brise.
— Oui, je le conçois, dit Dutertre en passant les mains sur
son front brûlant. Olympe a le droit d'être la plus fière et la
plus libre des créatures humaines, et elle se condamne par
amour pour moi à en être la plus humble et la plus foulée.
Ah! pauvre femme I mon amour lui a été fctal.
— Si vous l'entendiez parler de cet amour, vous compren-
driez qu'elle le préfère, a^ec tous ses maux, à un bonheur
sans trouble qui ne lui viendrait pas de vous. Soyez donc aussi
courageux qu'elle, mon oncle !
444 MO?<T-REVÈCHE
— Ah! qu'il fc^t facile Je l'ùlie, quand à une âme vaillante
on joint un corps robuste ! Mais chiz elle l'enveloppe est déli-
cate et le corps succombe. Elle meurt, mon ami, elle meurt t
ne le vois-tu pas ?
— Elle peut gue'rir. 11 ne s'agit que de lui trouver un moyen
de repos, un temps d'oubli ; car tant que vos filles (et Nathalie
surtout) ne seront pas mane'es, vous l'avez dit, la solution ne
peut être que provisoire.
— Mais elles ne peuvent tarder à se marier, ne le penses-tu
pas?
— Elles tarderont peut-être plus que vous ne pensez. Éve-
line sera hésitante et capricieuse. Quant à Nathalie, qui est
encore plus difficile à satisfaire dans son orgueil, elle ne
s'avise pas d'un obc.ta(jle : c'est qu'elle inspire de l'éloigne-
ment au peu de personnes pour qui elle n'en éprou^'erait pas.
— Oui, dit Duteitre accbblé, n'aimant pas, elle ne se fait
point aimer, c'est tout simftle! Ah! malheureux que je suis!
me voilà donc réduit à désirer que l'on me débarrasse de mes
enfants !
— Non, non, vous ne le désirez pas, dit Amédée avec une
généreuse énergie. Vous les sauverez vous-même. Voyons !
quels seraient vos projets ?
— Renoncer à la carrière politique que je me suis laissé
imposer, contrairement à mes guûis, par les suffrages de cette
provmce; rentrer dans la \ie de famille, veiller sur mon inté-
rieur, ne plus quitter ma femme d'un instant, tenir en bride
ces appétits désordonnés de commandement ou d'indépendance
qui ont trop grandi chtz me& filles en mon absence.
— La lutte sera terrible, funeste peut-être. Et puis, résolvez-
vous ainsi cette grave question du devoir politique ? Pouvons-
nous le sacrifier au devoir domestique ? Le sentiment du bien
général ne doit-il pas l'emporter sur celui du bonheur indivi-
duel ?
— Il ne s'agit pas de mon bonheur à moi, s'écria Dutertre.
Il s'agit de la vie de ma femme et de la conscience de mes
filios, qui s'égare ^a^-te de guide et de frein. D'ailleurs, le bien
qu'on peut faire par ia poiiliqiie dans le temps où nous
sommes, c'c^l peut-être m\ rêve, et le mortel dégoût que
MONT-REVÊCHE 145
j'éprouve dans cette carrière m'est \m sûr garant que ma voca-
tion n'est pas là. Je suis un homme des champs, un simple
conducteur de travaux , travailleur moi-même, ingénieur,
pionnier, défricheur de landes, ami et enfant de la terre, com-
pagnon et frère des ouvriers que je moralise en les occupant.
Arrière les discoureurs qui ergotent sur cette grande question
de l'agriculture sans connaître ni l'homme ni ses besoins, Tsi
le sol ni ses ressources ! A quoi me sert de passer ma vie à en-
tendre des paradoxes et à les combattre sans succès ? Cela est
bon pour ceux qui aiment les phrases et qui sont jaloux d'in-
fluence. Moi, je déteste les vaines paroles et n'ai pas besoin
d'être député pour faire du bien autour de moi. Je donne ma
démission et je reste parmi vous. Je marie mes filles, ce
qu'elles ne sauront faire elles-mêmes, et je sauve me femme.
Voilà qui est décidé.
— Ce sera le bonheur de Caroline et le mien, répondit
Amédée ; mais, quoi que vous fassiez, ce ne sera ni celui de
ma tante ni le vôtre. Évsline et Nathalie s'habitueront vite à
vous braver. Souvenez-vous qu'il y a deux ans, lorsque vous
p£issiez ici la meilleure partie de l'année, et que leurs carac-
tères n'étaient pas développés comme ils le sont aujourd'hui,
il y avait déjà des luttes puériles, mais orageuses, que vous ne
pouviez vaincre sans souffrir.
— Je souffrirai !
— Et la soulTrance de ma tante en sera aggravée. N'oubliez
pas que le seul fil auquel tienne son existence, c'est la
croyance où elle est encore de votre bonheur.
— Il est vrai! que faire donc? Éloigner ma femme? On
croira que je ne l'aime plus, que je ne l'estime pas! Éloigner
mes filles ? Elles se diront haïes et chassées par Olympe ! Cepen-
dant, il (aut les séparer d'elle à tout prix, ne fût-ce que poiu*
quelques mois pendant lesquels ma pauvre malade guérirait !
0 mon Dieu! mon Dieu ! c'est donc un crime que j'ai commis
de me marier dans toute la force, dans toute la sincérité de
mon être et de ma vie! Le ciel m'est témoin que je ne croyais
enfreindre ni les lois divines et humaines, ni les convenances
sacrées de la nature, ni les liens augustes de la famille, en
donnant à mon cœur cette compagne sans égale, à mes en-
9
14C MONT-REVÊCHE
faiits cette mère sans tache. J'aimais passionnément, je l'a-
voue, et pourquoi en rougirais-je? Qu'y a t-il de plus grand,
de plus religieux qu'un amour sanctifié pai' le eei ment d'une
éternelle tidtlité? Mais je jure sur Thonneur de ma première
femme que si je n'avais pas cru la remplacer dignement au-
près de ses filles, en leur donnant Olympe pom- seconde mère.
J'eusse vaincu et terrassé ma passion. Pourquoi donc une sorte
de malédiction s'est-eile attachée au bonheur le plus légitime
et à l'action la plus loyale de ma vie ?
Amédée, enfoncé dans un fauteuil, et les yeux fixés à terre,
écoutait Dutertre avec une pieuse tristesse; celui-ci, debout
contre la croisée entrouverte, levait \ers les astres son noble
regard voilé par les larmes.
— Tenez, mon oncle, dit Amédée après quelques instants de
silence, cette solution de fait que vous cherchez, je crois que
Nathalie l'a trouvée. Son désir est de vous suivre à Paris.
Pourvu qu'elle voie le monde et qu'elle gouverne, je ne dis
pas une maison, elle en est incapable, mais un salon, sa va-
nité sera satisfaite et son superbe ennui se dissipera. Si elle
ne se marie pas dans le courant de l'année, elle reviendra ici
aux vacances avec vous, et, qu'elle y soit bien ou mal pour ma
tante, ma tante aura eu le temps de guérir.
— C'est une excellente idée, répondit vivement Dutertre,
et si tel est son désir, je regrette qu'elle ne l'ait pas dit, ce
soir, quand je provoquais sa confiance ; cet arrangement ter-
minait tout à l'amiable... mais il sera pris demain, et j'espère
que cette satisfaction l'engagera à épargner ma femme et mon
repos jusqu'à noire départ.
— Ne vous dissimulez cependant pas, reprit Amédée, qu'il
éprouvera quelques ditticultés. Éveline sera jalouse de sa sœur
aînée et voudra la suivre, cai* Paris commence à devenir aussi
ton rêve.
— Je ne puis emmener Éveline, elle est trop folle. Je ne
pourrais l'accompagner au bois de Boulogne, où elle voudra
iaiie briller sa grâce à dompter un cheval ; elle ira avec un
domestique, au moment où, absorbé par les affaires ou re-
tenu à la Chambre, je m'attendrai le moins à ses escapades.
Elle se perdra de réputation sans vouloir y prendre garde, ou
MONT-REVÊCHE 147
se posera en excentrique écervelée. Tout cela est bon ici, où
Ton conuait l'innocence de sa vie et où l'alTection qu'on m'ac-
corde l'entoure de bienveillance. Ailleurs , c'est impossible I
Mais nous tournerons la difficulté : Nathalie partira comme
pour un mois, afin, dirons-nous, de régler quelques afiaires
de succession maternelle relatives à sa prochaine majorité.
Elle restera à Paris sous divers prétextes; au besoin, on en-
dormira l'impatience d'Éveline par des promesses. D'ailleurs,
Éveline est bonne, et l'influence de Nathalie écartée, elle re-
deviendra charmante.
— A la bonne heure ! dit Amédée. Mais que ferez-vous de
Nathalie là-bas? Une fille de vingt ans, très-belle et vaniieuse,
sinon coquette, peut-elle et doit-elle vivre seule? car elle
sera forcément seule toute la journée, grâce à vos occupa-
tions.
— Je ferai venir du Poitou ma sœur aînée, qui sera fort
aise de voir Paris et qui demeurera avec nous. Ce sera un
chaperon pour Nathalie ; elle est douce, bonne, et ne manque
pas de jugement.
— Mademoiselle Élise Dutertre est une personne excellente,
dit Amédée, mais justement Nathalie la déteste.
— Quoi 1 elle aussi ? la pauvre vieille fille sans prétentions
et sans succès, même dans le pa^isé?
— Elle se permet, quand elle vient ici, de trouver vos filles
un peu trop gâtées, et cela exaspère Nathalie.
— Ainsi, elle va haïr et tourmenter ma pauvre sœur comme
elle fait de ma femme? Eh bien, n'importe. Élise est calme,
ferme, et lui tiendra tête. Elle s'en ira peut-être, mais nous
aurons gagné du temps. Sois certain que ce séjour de Paris
ne réalisera pas les rêves de gloire et d'éclat de Nathalie.
Telle n'est pas mon intention. Elle n'aura pas de salon, elle
vivra retirée, malgré qu'elle en ait. Je n'aime pas le monde,
moi, et je n'ai jamais compris une vie employée à la conver-
sation banale. D'ailleurs, sache une chose qu'il est temps que
je te dise : ma fortune, splendide parce que l'ordre y règne à
côté de la libéralité, n'est cependant pas plus assurée qu'au-
cime fortune de ce monde. Je me suis engagé, il y a lon-
gues^ années, pour xm ami bien cher qui avait perdu la
448 M9NT-REVÊCHE
sienne et qui l'a refaite grâce à moi. Mais il est mort en
Amérique sans régulariser sa position envers moi et sans dé-
gager ma signature. C'est le digne Mnrray, mon cousin pai*
alliance, qui t'envoyait autrefois de si beaux papillons du Mexi-
que et du Brésil. Si les associés qui lui succèdent sont ineptes
ou de mauvaise foi, cette terrible signature, dont je demande
en vain le retrait, peut me forcer à vendre une partie de
mes immeubles ou à trouver des sommes considérables que je
n'ai pas.
» Je puis donc être, malgré ma sagesse et la tienne, compro-
mis comme tout le monde d'un jour à l'autre, et, sinon ruiné,
du moins gêné. Dans cette situation, j'ai songé, sinon à dimi-
nuer mes dépenses, du moins à ne pas les augmenter. Au
moment d'acheter un hôtel ravissant aux Champs-Elysées,
pour faire venir un peu plus souvent et un peu plus longtemps
ma famille à Paris, dans le courant de mes années d'exil.
J'ai reculé devant une petite imprudence; je me suis tenu à
un simple loyer où je ne reçois que des hommes et des gens
sérieux. Or ma fille, tant quelle vivra près de moi, ne tien-
dra pas un salon d'hommes, et ne se fera pas un cortège de
beaux esprits. Quelque dédain qu'elle ait pour mes idées
bourgeoises à cet égard, il faudra qu'elle se plie aux conditions
d'une existence bourgeoise. C'est un petit châtiment qu'elle
aura mérité et cherché. Puisse-t-il hii être salutaire et lui
apprendre à apprécier l'intérieur dont elle s'exile et où son
retour sera salué , plus tard , comme celui de l'enfant pro-
digue. »
Cette conclusion paraissant la meilleure, l'oncle et le neveu
se séparèrent.
Dès le lendemain, Dutertre informa sa fille aînée de la réso-
lution qu'il avait prise, sans lui dire toutefois, de peur d'un
orage dont Olympe eût recueilh les coups, le projet qu'il avait
formé de faire venir à Paris la vieille demoiselle Dutertre, et
les plans de retraite et d'économie qu'il sétait tracés. Forcé
de jouer au plus fin avec elle et de lui ménager ces surprises
désagréables, il prit son parti de souffrir seul quand le moment
de la colère et du désappointement serait venu.
Nathalie, se leurrant de brillantes espérances et désirant
MONT-REVÊCHE 449
fort peu associer une rivale comrae Éveline à ses futurs
triomphes, promit sincèrement de suivre le plan de son père
pour effectuer sans solennité leur séparation à la fin des va-
cances. Le front chargé d'ennuis de la Muse s' claircitdoncun
peu, et comme elle attribua la condescendance de son père
au désir qu'Olympe avait de se débarrasser d'elle, elle cessa
de la maudire et de la persécuter, sans cesser de la déni-
grer tout bas.
Olympe eut donc un intervalle de repos où, sans savoir
ce qui se préparait et ce que son mari avait souffert, elle s'ima-
gina qu'il avait réussi à la réconcilier avec sa belle-fille.
— Ce grand cœur sait faire des miracles, disait-elle à Amédée,
qu'elle croyait seul initié au secret de ses douleurs. Il ré-
chauffe comme le soleil, et fond les glaces sur les hautes
cimes. — Et déjà Olympe commençait à guérir comme une
plante vivace qui se relève au moment d'un orage.
Que faisait Thierray à Mont-Revêchc pendant que ces petits
événements de famille suivaient leur cours à Pay-Verdon?
car, depuis la soirée où Éveline avait travaillé à le rendre ja-
loux d'Amédée, c'est à-dire depuis hait jours environ, Thierray
n'avait pas reparu. 11 avait écrit qu'en descendant de cheval,
il s'était donné l'entorse la plus stupide ; qu'il espérait cepen-
dant en être bientôt quitte, et qu'en attendant le bonheur
d'aller faire sa cour aux dames de Puy-Verdon, il tâcherait
d'endormir ses souffrances et de charmer ses ennuis en fai-
sant les quatre cents vers dont mademoiselle Nathalie ne l'avait
pas voulu tenir quitte. « J'ai promis de les faire, ajoutait-il en
finissant, mais je n'ai pas promis de les faire lire ou entendre.
Que mademoiselle Nathalie se rassure donc sur les funestes
conséquences de ma fidélité à lui tenir parole. »
Dutertre avait été voir Thierray, et avait failli le trouver
grimpant lestement sur une échelle pour ranger et orner à
sa guise les appartements de son nouveau manoir. Thierray
n'avait eu que le temps de chausser une pantoufle, de se jeter
dans un fauteuil et de contrefaire l'impotent. Amédée était venu
aussi savoir de ses nouvelles, mais alors Thierray était pré-
paré. Il avait la pantoufle obligée, il boitait même assez
b.is, il lui était impossible encore de se chausser et de sortir.
150 MONT-REVÉCHE
Éveline sut ces détails qui rintéressaicnt plus vivement qu'elle
ne l'avouait, et se tranquillisa.
Pourquoi Thierray, qui n'avait aucune espèce d'entorse,
avait^il eu recours à cet expédient pour ne pas retourner à
Puy-Verdon ? C'est ce que nous verrons au prochain chapitre j
mais terminons celui-ci par une question que se posait pré-
cisément Thierray, comme en cet instant notre lecteur se la
pose peut-être à lui-même.
Qu'est-ce donc, au fond, que ce caractère concentré et ce
personnage à peu près muet d'Olympe Marsiniani, femme
Dutertre ?
Le lecteur est un peu mieux renseigné que ne l'était
Thierray, et pourtant il ne saurait résoudre tous les doutes
qui traversaient l'esprit de notre observateur, pénétrant par
nature, préoccupé par circonstance.
Pour savoir comment cette énigme vint à obséder la rêverie
de Thierray, il ne faut point interrompre le cours des choses
et suivre celui de ses idées dans la solitude de Mont-Revêche.
XVI
« Qui sait? écrivait Thierray à Flavien, quelques jours après
le départ de celui-ci. — C'est une idée qui n'est pas neuve,
mais qui est et sera toujours ingénieuse. La migraine a été
créée pour les ftmmes qui ne veulent pas se laisser voir;
l'entorse a été mise au monde pour les hommes qui ne veu-
lent pas aller les voir : ce sont deux accidents qui n'ont pas
besoin de cause, et que personne ne peut nier, parce que
personne ne peut les constater ; outre qu'ils n'ont rien de
révoltant pour la pensée : l'entorse n'estropie pas plus un
homme que la migraine ne défigure une femme; mais
l'entorse a cette supériorité sur la migraine, qu'elle dure
longtemps, qu'elle peut durer tant que l'on veut, comme se
dissiper en vingt-quatre heures. Elle a été inventée à l'u-
sage de l'homme, en ce qu'elle est le moyen d'im plus grand
déploiement de force morale.
MONT-REVÊCHE 15i
» En deux mots, j'ai pris cette entorse au château de Piiy-
Verdon, dans la soirée qui a suivi ton départ, Éveiine faisant
les yeux doux, la patte de velours et la bouche en cœur à son
petit cousin, soit pour rallumer sa flamme, soit pour exciter
la mienne. Dans le premier cas, j'ai trouvé le tour commun
et ennuyeusement classique. Dans le second, j'ai jugé que
j'avais servi assez longtemps de stimulant aux ardeurs du
cousin, et qu'il m'était bien permis de prendre un peu de re-
pes, après avoir joué mon rôle et rempli mon office.
)) Dans le doute, abstiens-toi, dit la Sagesse des nations. Je
me suis donc abstenu de retourner à Puy-Verdon ; mais je
suis homme de trop bonne compagnie pour ne pas avoir une
entorse pour excuse. Quand mon pied sera guéri, si mon cœur
ne l'est pas, j'irai voir où en sont mes chances.
» Tu as eu tort, cher Flavien, de me dire par trois fois :
Épouse Èveline! Ce mot m'a terrifié comme le : Tu seras roi!
des sorcières de ilf oc 6e ^/i. On n'a pas plutôt l'idée d'épouser une
femme qui plaît, qu'on la veut trop parfaite. On s'en dégoûte,
parce qu'on devient féroce ; on ne lui passe plus rien.
» Moi, je trouvais Éveiine ravissante pour le plaisir que je
lui demandais, plaisir tout intellectuel, tout poétique et par-
faitement innocent. Mais passer de là au projet d'en faire mon
amie exclusive, ma compagne pour toujours, c'est trop ! C'est
tout au plus si, en supposant qu'elle tût une jeune veuve au
lieu d'être une jeune fille, j'aurais eu assez de confiance en
elle pour vouloir être son amant.
» Ce n'est pas qu'elle soit bien rusée; c'est une vraie co-
quette de son village. Je ne craindrais donc guère d'être trompé
par elle; mais, sans être de force à vous jouer, elle a la ma-
nie de jouer avec vous comme avec un éventail, vous fati-
guant, vous secouant, vous usant sans cesse. Or, quand on se
laisse beaucoup user, on devient si mince qu'un beau jour on
vous brise, et à quoi bon se faire mettre en pièces par la main
d'une enfant gâtée qui ne sait même pas si vous êtes un objet
de prix, ou un colifichet de la boutique à vingt-cinq sous?
» Et puis enfin, mon cher ami, car, en raison de l'intérêt
affectueux que tu me portes, je dois m'excuser de n'avoir pas
suivi tes bons conseils, je t'avouerai que je ne suis pas assez
452 MONT-REVÉCHE
jeune homme pour m'absoiher ainsi dans un papotage de
femme. J'aurais besoin d'une bonne créature qui s'occupât un
peu de moi, et non d'une merveilleuse qui veut m'occuper
toujours d'elle. A défaut de cet idéal, j'avais faim et soif de
travailler et d'être seul, ou tout au moins de savoir si, dans la
solitude absolue, je pourrais satisfaire mon besoin de travail-
ler. La première soirée a été maussade. Il faisait du vent, un
vent si impétueux, qu'il a réussi à faire tourner les girouettes
de ton château; mais comme elles ont cédé de mauvaise
grâce ! et avec quels cris rauques , avec quelles plaintes la-
mentables! cela m'a rendu nerveux comme un chien de
basse-cour, et j'ai eu de furieuses envies de hurler à la lune
toute la nuit. J'ai pensé à madame Hélyette, et quand je me
dis que tu l'as peut-être vue, que c'est peut-être elle qui t'a
fait me quitter si brusquement, je crains de n'être qu'un
pleutre de romancier, bon à raconter les aventures des autres,
et incapable d'en avoir une, indigne d'éprouver la plus petite
hallucination! Bref, je n'ai rien vu, j'ai bâillé, j'ai dormi, et
le lendemain je me suis éveillé plus auteur que jamais, c'est-
à-dire plus froid, plus bête, plus laborieux, plus patient qu'une
araignée qui fait sa toile dans un coin où il ne passe jamais
de mouches.
» A présent, me voilà ranimé et j'écris avec plaisir et cha-
leur. C'est qu'à nous autres, qui procédons toujours par la
fiction, il faut, pour que notre cœur s'échauffe, que notre
imagination s'allume. Une fois lancés dans le monde des rê-
ves, nous acceptons la réalité. Nous nous en rendons maîtres,
puisqu'il dépend de nous de l'embellir et de la transformer
pour notre usage. Si ma blonde Éveline venait me faire une
petite visite dans ce moment-ci, je serais homme à lui faire
un boK accueil et à lui dire des choses fort tendres, pour peu
qu'elle me permît de garder mes pantoufles et de métendre
dans mon fauteuil.
» Pendant que je fais ce rêve, Éveline fait peut-être publier
ses bansavee Améd^'e Dutertre. Mais que m'importe? Ici, dans
ma contemplation égoïste, elle m'appariient beaucoup plus
qu'à lui. Je la pose à mon gré, je la pare à mon goût, je la
fais parler dans le diapason que je veux. En vérité, je l'aime
MO>'T-REVÊCHE 153
beaucoup mieux depuis que je ne la vois plus, et je ne désire
même plus la voir, afin de garder ce frais et riant souvenir
d'une passion de huit jours sans lendemain.
» Et toi, mon cher Flavien, vas-tu me dire enfin la raison
de ton départ? Songe que je t'aime parce que tu l'as voulu.
Tu m'as baptisé ami sincère et même dévoué, le dernier soir
que nous avons passé dans ce petit salon de la chauoinesse,
d'où je t'écris, ma foi, fort à mon aise, les pieds chauds, la
tête pleine et le cœur libre. Puisses-tu m'en dire autant de
toi-même!
» JULES T. »
A cette lettre Thierray reçut peu de jours après la réponse
suivante :
« Mon cher ami, l'entorse est une des plus belles décou-
"vertes des temps modernes et une des plus belles préros;atives
de notre sexe. Je m'en suis toujours servi avec succès. iMais ce
n'est pourtant qu'un palliatif, et, Di.?u merci ! tu n'as pas besoin
d'un de ces remèdes énergiques qui coupent le mal dans sa
racine. Moi j'étais dans ce dernier cas ; il fallait, bien loin d'avoir
une claudication qui me tînt à portée de me raviser, prendre
mes jambes à mon cou et me sauver au plus vite.
y> Je connais ta discrétion. Je vais tout te dire, et sans phra-
ses, sans esprit, sans gaieté même, car on aurait beau rire
de soi-même en certaines circonstances, on n'en souffrirait pas
moins.
» Voilà trente ans que nous rions ensemble, parlant par-
fois sérieusement des choses, des hommes et des femmes en
général, mais évitant de nous montrer l'un à l'autre tels que
nous sommes. Pourquoi cette réserve ou cette affectation? Je
n'en sais rien. Je crois qu'il y a eu de ta faute: mais ne reve-
nons pas là-dessus, et puisque tu t'es avisé si tard de mes
vrais sentiments pour toi, réparons le temps perdu.
» Connais-moi tel que je suis. Je ne t'ai jamais menti, mais
je ne t'ai point tout dit. Je suis ardent, tenace et violent dans
mes passions, tu le sais; mais ce que tu ne sais pas, c'est que
Je suis impressionnable et facile à enflammer comme une
9.
154 MONT-REVÉCHE
jeune pensionnaire. Ici, pour la dernière fois, je te permets
de rire, car, en effet, la compaiaison est fort plaisante; cette
prétention à la sensibilité des fibres, à la délicatesse des im-
pressions, ne s'accorde guère avec ma musculature gauloise
et mon masque sculpturalement paisible. Je me sers des ex-
pressions que tu as souvent consacrées à la description démon
solide et massif individu.
» A présent, je raconte : trêve de moqueries.
y> Le lendemain de notre première visite à Puy-Verdon
{c'était le jour du clavecin), m'étant assoupi sur un banc
dans le parc, je trouvai une branche de fleurs dans mon cha-
peau, j'en mis un brin à ma boutonnière, et la première
femme que je vis avec une fleur semblable à son corsage,
c'était Olympe Dutertre.
» Mes yeux en firent la remarque , les siens aussi. Elle
parut cependant fort calme, et moi, comprends-tu que je fis
la bêtise de rougir? Quand je te disais qu'il y avait du rapport
entre moi et une jeune fille. Je sentis que j'étais écarlate,ce
qui devait être fort laid et encore plus ridicule; mais enfin,
j'avais le feu au visage, et le sang me montait si bien à la
tête, qu'un instant j'en eus la vue obscurcie. Mais quand ce
nuage se dissipa, je vis que la femme froide et pâle dont
j'essayais, malgré mon apoplexie, de bien pénétrer le icgard,
était devenue tout aussi rouge que moi, et que ses yeux,
apiès avoir rencontré les miens, s'en détournaient avec une
sorte de terreur ou de honte.
)) Tout cela fut l'affaire d'un instant et ne fut remarqué,
peut-être, que par le jeune Dutertre, qui a l'innocente ou
dangereuse habitude de legarder beaucoup sa jeune tante, et
qui en est, si je ne me trompe, éperdument épris.
y> Si j'étais un romancier comme toi, je dirais ici que cette
rougeur contagieuse et ce regard échangé avec madame Du-
tertre décidèrent du reste de ma vie. Mais comme je sais que
quand tu mets ces choses-là dans tes livres , tu n'en penses
pas un mot, je m'en priverai, et me bornerai à dire qu'ils
décidèrent du reste de ma semaine.
)) Aussitôt que je pus approcher de madame Dutertre sans
être surveillé, je lui demandai pourquoi elle préférait les
MONT-REVÊCHE 4S5
fleurs d'azalée aux autres fleurs , et nous eûmes une suite de
propos, interrompus fort habilement de sa part, fort lourde-
ment, mais obstinément renoués de la mienne. Enfin, elle
fut forcée de me comprendre, tressaillit singulièrement, et
garda le silence en détouirant la tête. Je pris sa main; elle
se retourna vers moi d'un air étonné : je le fus plus
qu'elle, en voyant qu'elle avait la figure couverte de
larmes.
)) Thierray, je n'aime pas les larmes , j'en ai vu beaucoup.
Mais celles-là, je t'assure, étaient de vraies et belles larmes,
de celles qu'on ne retient pas parce qu'on ne les sent pas couler,
de celles que l'homme qui les cause voudrait essuyer avec
ses lèvres.
» Je sentis ma faute. J'avais été trop brusque, presque em-
porté dans mes questions. Je baisai sa main avec ardeur.
Elle ne la retira pas trop \ite et me répondit par ces paroles :
— Vous devez me trouver bien faible et bien nerveuse de
m'affecter d'une ^i petite chose. Un instant j'ai cru que cette
fleur, pareille à celle que je porte aujourd'hui, vous avait
été mystérieusement donnée dans l'intention de m'attirer
l'outrage de ([uelque soupçon. Mais je vois bien que c'est
l'effet d'une innocente plaisanterie ou du hasard tout sim-
plement.
)) — Vous croyez, lui dis-je, que le hasard fait tomber des
branches de fleurs , fraîchement coupées avec des ciseaux,
dans le chapeau d'un homme qui dort? Je ne vois ici et je ne
connais au monde aucun homme qui oserait me faire la
mauvaise plaisanterie de m'exposer à commettre une imper-
tinence. Donc l'espièglerie vient d'une femme, et j'aurais été
bien heureux qu'elle vînt de vous. J
» — Vous appelleriez cela une espièglerie ?
» — Vous-même l'appeliez tout à l'heure une plaisan-
terie.
» — J'avais raison, dit-elle; c'est ainsi qu'il faut prendre
une pareille chose. — Là=dessus , elle nie quitta et ne repa-
rut qu'au bout d'une demi-heure. Elle n'avait plus de fleurs
dans son fichu et elle paraissait brisée. Thierray, tu sais que
je ne suis pas un fat. Je suis en âge de raison. Je te déclai^e
156 MONT-REVÊCHE
donc que je ne suis pas du tout persuadé que la fleur d'azalée
ait été mise dans mon chapeau par madanae Dutertre. Cela
n'est conforme ni à son air de décence, ni à l'expérience
d'une femme qui n'a rien d'une provinciale écervelée. Sans
me casser la têle à chercher qui ce peut être, je consens à
croire qu'une des trois petites filles m'a voulu jouer ce mé-
chant tour. Il n'en est pas moins vrai qu'une sorte de mystère
provenant du fait de madame Dutertre est resté attaché à
cette puérile aventure et ne m'a plus permis de la voir avec
indifférence.
» Le lendemain, si tu t'en souviens, nous avons chassé
avec toute la famille. Attaché aux flancs agiles du cheval qui
emportait É véline à travers bois, tu ne m'as pas vu, dans un
moment de dispersion générale, monter sur le siège de la
calèche qui ramenait Olympe au rendez-vous, et la conduire,
sous prétexte que le chemin était défoncé à un certain endroit
dont le cocher ne pouvait s aviser, à cause d'une petite nappe
d'eau qui couvrait la crevasse. Comme nous étions seuls, je
remis naturellement mon cheval au cocher, et poussant les
chevaux de la voiture, je me procurai un tête-à-tête pris aux
cheveux, pour ain»i dire.
» Je revins adroitement ou maladroitement à l'affaire de
l'azalée. — Monsieur, me dit aussitôt Olympe, ne cherchez
pas à approfondir cette sotte histoire. Vous me feriez beau-
coup de peine, et le** conséquences pourraient en être plus
gi'aves que le sujet ne paraît le comporter. Croyez de moi tout
ce qu'il vous plaira, mais n'accusez personne d'avoir voulu
se jouer de vous ou de moi.
» — La plus simple explication franche et naturelle me
réduirait pour toujours au silence , lui répondis-je. Si vous
craignez de me la donner, c'est que vous me prenez pour- un
homme sans usage ou sans honneur.
» — Ni l'un ni l'autre, dit-elle en me tendant la main avec
une douceur adorable. Mais il est des moments de susceptibihté
qui exagèrent l'intention ou la portée d'un enfantillage. J'ai
eu un de ces mouvements - là hier. Je n'y pense plus
aujourd'hui. Soyez assez notre ami pour l'oubher de
même.
MONT-REVÊCHE 157
» Il y avait dans la manière dont elle disait ce mot, notre
ami, quelque chose de suppliant qui m'alla au cœur. J'aime
la femme faible qui demande protection. Je me sentis son
ami tout d'un coup. — Votre ami? lui dis-je, c'est fait? Je
serais bien heureux de l'être assez pour vous inspirer quel-
que confiance. Ne pouvez-vous me dire, au moins, pourquoi
Ton m'aurait choisi, moi, un étranger, un nouveau venu,
pour avaler le poison de cette fleur, et pour m'enivrer jusqu'à
oser vous en parler ?
)) — Cela, dit-elle, je le cherche avec vous, et vous jure
que je n'en sais rien. Mais ne cherchons pas davantage, je
vous en supplie.
y) — Mais me défendez - vous de le chercher tout seul?
M'est-il possible d'être l'objet d'une coquetterie ou d'une mys-
tification, sans désirer d'en connaître l'auteur, quand l'auteur
est une femme, et qu'après vous toutes celles que je vois ici
sont encore très-belles ou très-jolies?
» — Ah ! monsieur ! ne croyez jamais qu'aucune de mes
filles puisse être assez légère, assez dépourvue de fierté pour
faire de telles avances , même à l'homme le plus généreux et
le plus sûr.
» — Selon vous, ce serait donc une avance bien compro-
mettant*^, ? Prenez garde, si nous venions à découvrir la
coupable !
» — Eh bien ! eh bien ! reprit-elle avec angoisse, il faudrait
plutôt croire que c'est moi.
» — Vous? hélas! non. Je vois au blâme que vous exprimez
que ce n'est pas vous.
» — Qui sait? un accès de folie! Vous ne me connaissez
pas!... — En disant cela d'un air qui voulait être gai, elle
eut un sourire si triste, que je me sentis remué une seconde
fois jusqu'au fond de l'âme. Je ne sais pas si j'aime les femmes
autant que tu me fais l'honneui' de le croire; mais j'aime les
enfants avec passion quand ils sont doux, beaux et un peu
frêles. Eh bien, il y a de l'enfant chez Olympe, quelque
chose de craintif qui m'enivre, parce que ce n'est ni gau-
cherie ni timidité. Elle a, au contraire, beaucoup d'usage et
tout l'aplomb des convenances. Mais l'âme est effrayée,
458 MONT-REVÊCHE
frémissante; l'œil est d'une colombe (lui redoute toujours
le vautour. Aussi cet œil chaste vous carcsse-t-il malgré
lui, et il semble que cette modeste et peut-être froide
créature va se faire toute petits et se jeter dans votre sein,
non pour se faire aimer peut-être , mais pour se faire dé-
fendre ou cacher.
y> Je me sentis fort troublé de ce genre de coquetterie invo-
lontaire, tout nouveau pour moi, je l'avoue. Cette femme qui
me disait : « Prenez garde à moi, je suis peut-être dangereuse
et hardie, » de l'air dont elle m'eût dit : « Ne me tuez pas, je
suis bien inoffensive et bien poltronne, » s'empara de mon
âme ou de mes sens (je n'ai jamais su faire certames distinc-
tions) d'une manière irrésistible. J'eus un éblouissement plus
prononcé que celui de la veille; je crois que je li pressai
presque dans mes bras, que j'étais absurde, qu'elle était pétri-
fiée d'étonnement, qu'elle me croyait fou, et qu'elle ne se don-
nait plas la peine de m'écouter, mais qu'elle regardait autour
d'elle comme pour voir si son domestique n'était pas à portée
de me tenir en respect.
» Il arrivait au lieu où nous étions arrêtés. Je sautai à terre,
je remontai à cheval et je m'éloignai fjrt mécontent de ma
sottise, et ne concevant pas que j'eusse été assez brutal et assez
mal appris pour effrayer une pauvre honnête femme qui ne
songeait qu'à couvrir la pudeur de ses sottes belles-tiUes du
manteau de sa candide générosité.
)) Mais que veux-tu que je te dise ? A la honte et au repentir
succéda un transport d'imagination dont je ne pus de long-
temps me rendre maître. Je m'éloignai dans les bois, je ne
reparus que le soir au châceau ; Dutertre et toi vous vous étiez
inquiétés de ma disparition.
» Je trouvai moyen d'être si respectueux avec madame Du-
tertre, qu'elle dut me pardonner. Mais depuis ce soir-là, mon
cher Thierray, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit jusqu'à celle
inclusivement où j'ai quitté le Morvan.
» Tous les jours de la maudite semaine que j'y ai passée,
j'ai résolu de rester à Mont-Kevêche, tous les jours j'ai été em-
porté à Puy-Verdon comme par un diable incarné dans ma
volonté; j'ai demandé pardon à madame Dutertre sur tous les
MONT-REVÉCHE 159
tons du repentir et du respect. Tous les jours, en demandant
pardon, j'ai fait la nouvelle soltiï>e de dire ou de laisser voir
que j'étais amoureux fou. C'était si involontaire qu'elle n'a pu
m'en vouloir. Elle a continué à être étonnée, à avoir peur, à
me regarder avec ses grands yeux de gazelle effarée et sup-
pliante, à me demander pardon de ce qu'elle ne me compre-
nait pas du tout. Le fait est qu'on aurait juré souvent qu'elle
ne m'entendait pas ou ne me devinait pas. Enfin, un soir que,
bien malgré moi, je lui donnais le bras avec la rage de le
lui donner, et même de casser la tigure à quiconque voudrait
me l'ôter (oui, tout cela malgré moi, je le répète), elle se mit
à me parler de son mari avec tant d'admiration et même d'en-
thousiasme, que je rentrai en moi-même. Qu'avais-je à lui
répondre? Elle a mille fcùs raison d'estimer son mari, de res-
pecter sa famille et d'aimer son devoir. Comme je n'ai jamais
fait le projet de la séduire, et que j'ai été tout bonnement sur-
pris par le désir aveugle et involontaire de la surprendre elle-
même, je n'avais pas la moindre objection à lui faire, pas le
moindre prétexte à me donner, d'autant plus que son mari
mérite tout le bien qu'elle en pense et qu'elle en dit. C'est un
des hommes les plus sympathiques que j'aie jamais rencon-
trés, et il est certain que je l'aime comme si je le connaissais
depuis vingt ans. Mon rôle était donc d'une stupidité révol-
tante, et je n'avais à répondre que ceci : Oui, madame, votre
mari est un galant homme, un ami parfait. L'animal grossier
qui songerait à lui enlever sa femme mériterait cent soufflets,
et c'est moi qui suis cet animal immonde, n'en déplaise à
l'honneur, à l'amitié, à la raison et à la délicatesse.
» Je gardai pour moi la conclusion, je fis chorus avec elle
sur l'éloge de Dulertre, et je m'en revins à Mont-Rev êthepar
mie soirée pluvieuse, me trouvant fort sot, mais me croyant
guéri. Nous avon-; devisé une partie de la nuit; nous avons, si
tu t'en souviens, parlé de toi, de moi, d'Éveline, de madame
Hélyctte. J'ai été, je crois, un peu sentimental et assez ver-
tueux. Et puis, je suis rentré dans ma chambre pour me
coucher.
» Eh bien , le diable est après moi, mon cher ami : le pre-
mier objet que je trouvai sur ma table, c'est un vase rempli
160. MONT-REVÊCHE
de fleurs d'azalée blanche, les mêmes damnées fleurs qui ont
fait tout le mal. Ces fleurs venaient de Puy-Verdon; elles
étaient flétries. On les avEiit mises dans l'eau, où elles com-
mençaierrt à se relever; mais elle.> avaient fait une lieue pour
venir dans ma chambre, cela était certain.
» Encore une nuit idanche! Au petit jour, je me lève, je
vais examiner le jardin, celui de la ferme, toute la végétation
à la ronde. Pas un brin d'azalée qui puisse, par la main de
Manette, s'être introduit sous mon toit. Je rentre, je vois Ma-
nette qui ouvrait les jalousies du salon pour procurer le spec-
tacle de l'aube matinale à son perroquet antédiluvien. Je l'in-
terroge, elle ne sait ce que je veux dire.
» Alors la colère me prend. Qu'est-ce donc? ou madame
Dutertre est une coquette atroce à cause de son air candide,
ou quelqu'un d'atroce veut la compromettre et la perdre ! Dans
l'un ou l'autre cas , je ne puis résister plus longtemps. Mon
sang est allumé, mon instinct de sauvage me domine, et j'au-
rai beau me railler et me mépriser, il faudra que je sois ou
très-coupable ou très-ridicule, mécontent de moi-même dans
les deux cas.
» C'est alors que j'ai vu entrer dans la cour le nouveau che-
val qu'on m'amenait fort à point, et auquel je te prie de lais-
ser le nom que je lui ai donné : Problème. J'ai trouvé qu'il
trottait assez bien. Jaipris la fuite. Je ne me suis arrêté qu'à
Paris. J'y ai eu une affreuse migraine qui m'a duré trois jours.
Mon médecin voulait me saigner; mais je ne crois pas, quoi
qu'il en dise, que l'on ait jamais trop de force : je pense , au
contraire, que l'abus qu'on est tenté d'en faire prouve qu'on
n'en a pas assez. J'ai fait beaucoup d'exercice, et je me trouve
mieux. J'ai bien encore un peu de cette fièvre nerveuse que tu
me connais, et j'ai parfois envie de battre quelque passant;
mais je ne bats personne, et j'espère même ne pas battre mon
chien. Écris-moi : parle-moi du Puy-Verdon. Il est possible
que la manière dont tu apprécieras tout cela me fasse rire de
bonne grâce dans quelques jours.
» Tu trouveras dans le seerétaire de ma chambre cent bil-
lets de banque de mille francs que j'^ ai oubliés. C'est le prix
de mon patrimoine morvandiot que le notaire de Dutertre
MONT-REVÊCHE 461
m'avait apporté le lendemain de la remise de ma procuration
à Dutertre. Je n'en ai pas besoin; garde-les-moi jusqu'à nou-
vel ordre, et emprunte-moi tant qu'il te plaira.
» Si c'est Éveline qui m'a mystifié, je le lui pardonne à cause
de toi ; mais si c'est Nathalie, qu'elle prenne garde à moi, si nous
nous retrouvons dans le monde ! Je ne sais pourquoi je la'
soupçonne. Quand une femme bel esprit n'est pas ridicule,
elle est infailliblement méchante.
» Adieu , mon ami, j'ai passé la nuit à t'écrire et à me ré-
sumer tout en m'agitant. J'ai peut-être eu tort de ne pas res-
ter auprès de toi, tu m'aurais guéri par le raisonnement... Il
me prend des envies furieuses de retourner à Mont-Revêche...
Mais, décidément, c'est trop près de Puy-Verdon. »
XVII
La lettre de Flavien, qu'on vient de lire , était l'objet d'une
grande contention d'esprit de la part de Thierray, et il passa
par ces diverses réflexions : — Heureux jeune homme! quelle
riche nature! Décidément, il est mon supérieur dans la hié-
rarchie des êtres, comme il l'est selon les préjugés de caste.
Comme il s'enflamme, comme il sent, comme il résiste, comme
il retombe et comme il triomphe ! En huit jours il oublie une
ftîmme perdue, il se passionne pour une femme pure, il le lui
dit, il est peut-être au moment de la vaincre, qui sait? Il mord
con mouchoir, il ne dort pas, il sait qu'elle est faible, et il
part ! L'oubli de certains plaisirs , le désir de certaines joies ,
le triomphe de l'honneur, de la conscience et de la bonté...
car il y ^a de tout cela en lui .. et tout cela en une semaine I
Tandis que, dans le même espace de temps, j'ai oublié d'être
amoureux d'Olympe, et je nai pas pu me décider à l'être d'É-
veline. Allons, Flavien est mon maître, c'est un homme d'ac-
tion et je ne suis qu'un rêveur!
— Mais qui donc a envoyé ces fleurs qui l'ont fait partir si
vite ?
Thierray entra machinalement dans la chambre qu'avait
i62 MONT-REVÊCHE
occupée Flavien, se demandant s'il avait laissé ou emporté ce
dernier gage d'amour ou de perfidie.
Manette était là, donnant de l'air à l'appartement.
— Monsieur veut quelque chose? dit-elle.
— Oui , dame Manette. Que sont devenues les fleurs qui
étaient ici le jour du départ de monsieur de Saulges?
— Ahî mon Dieu, dit Manette, encore ces fleiu-s! Ce sera un
tour de madame Hélyette. Elle en fait ici de toutes sortes.
— Expliqiiez-vous, bonne dame.
— Qu'est-ce qu3 vous voulez que j'explique? je n'y com-
prends rien. Le jour du départ de monsieur le comte, il me
demande, et même il se fâcha un peu, où j'ai pris ces fleurs
qui sont sur sa cheminée. Je n'avais pas mis de fleurs, je n'en
avais pas vu sur sa cheminée en entrant le soir pour faire son
feu. J'ai beau le lui jurer, il me soutient qu'il y en a. Puis,
impatienté, il me tourne le dos et quitte le pays. Eh bien,
monsieur, je vous jure qu'il a rêvé ces fleurs-là, et qu'il les a
vues en imagination, car, après son départ, j'ai tout rangé ici,
et le vase que voici était vide.
— Il les a emportées, se dit Thierray à lui-même. Allons,
il persiste encore à croire qu'il est aimé, il croit cela, malgré
lui, comme le reste.
Thierray s'approcha du petit vase en porcelaine craquelée
que lui avait désigné Manette, le prit et l'examina.
— Ne vous tourmentez pas de ces fleurs. Manette; ce n'est
pas la Dame au loup, c'est moi qui les avais mises dans ce
Tase. Elles étaient précieuses... Il est joli, ce petit vase!
Et, en le retournant, Thierray en fit tomber une petite
bande de parchemin attachée par un fil à la queue brisée et
séchée d'une fleur. Flavien, en prenant le bouquet et en jetant
l'eau, n'avait pas aperçu la signature.
A coup sûr, pensa Thierray, qui s'empara de cette pièce de
conviction sans -la signaler à l'attention de Manette, c'est ime
main lourde et maladroite qui a brisé la base du bouquet. C'est
un esprit obtus qui a fait tremper dans l'eau le parchemin que
voici, et où il est impossible de rien distinguer. Cela me fait
bien l'effet d'être l'esprit et la main de monsieur Crésus. Il
nous accompagnait pour la dernière fois, ce soir-là. Il a pu
MO^'T-REyÊCHE 163
entrer ici pendant que nous montions au donjon pour chercher
le portrait de madame Hélyette. Je le saurai!
Il examina vainement la bandelette mystérieuse. Il 7 avait
eu quelque chose d'écrit, car on distinguait encore le haut
d'une majuscule qui pouvait aussi bien être le fragment d'un 0
que celui de toute autre initiale. Impossible de s'assurer du
fait.
Alors Thierray alla se rasseoir devant sa table de travail
dans le salon de la chanoinesse. Il avait pris ce lieu en ami-
tié, même avec l'unique et triste société du perroquet, qui, au
dire de Manette, ne pouvait se souffrir ailleurs que là où il
avait ses. habitudes. Mais Thierray essaya en vain de reprendre
le fil de sa composition. Il était trop préoccupé de l'aventure
de Çlavien et de tout ce qui se rattachait dans cette aventure au
souvenir de Puy-Verdon. Alors il se posa le problème que ni
lui, ni Flavien, ni bien d'autres n'eussent pu résoudre : — Qu'est-
ce donc qu'Olympe Dutertre?une fée, une folle, un ange, une
coquette ou une bête?
« Flavien ne perd pas son temps à se demander tout cela,
pensa-t-il, et le seul problème qu'il ait cherché à résoudre en
fouettant le cheval auquel il a donné ce beau nom, c'a été de
savoir s'il était aimé ou s'il ne l'était pas. Heureuse et riche
nature, encore une fois! Il ne voit dans une femme que ce qui
lui plaît instinctivement : la douceur et la giâce, et il ne lui
demande pas autre chose que d'être le type qu'il aime en gé-
néral. Il n'épluche pas comme moi les qualités et les défauts
qui tombent sous l'analyse. Ah! que j'envie ses ivresses et ses
sourfrances! v>
En rê>ant ainsi, Thierray se sentit de plus en plus dégoûté
d'Éveline, comme d'un type compliqué, comme d'une nature
incomplète ou illogique dont l'élude augmentait en lui la ma-
nie vaine, écœurante et fatigante de tout passer au tamis ou
au laminoir. Il éprouva le besoin impérieux de n'y plus son-
ger. Madame Dutertre absorbait sa pensée. Le portrait que lui
en traçait Flavien, ébauche un peu grossière, un neu barbare,
appréciation sans délicatesse, mais assez brûlante dans sa
naïveté, se posait dans son souvenir comme une I>is voilée qu'il
avait oublié, négligé ou dédaigné d'observer. Et tout en se
^6i MONT-REVÊCHE
détachant d'Éveline comme d'une faligue d'esprit, il s'en créait
une autre plus grande encore, en voulant pénétrer une desti-
née beaucoup plus problématique, un cœur beaucoup plus
impénétrable.
«Cette lumière mystérieuse m'était apparue pourtant, se
disait-il. Quand j'ai vu cette femme à Paris, j'y ai pensé huit
jours, quinze jours peut-être. Elle m'avait frappé comme
étrange dans son mélange de réserve et d'abandon. Je riais,
je persiflais quand je la couvrais d'antithèses en la dépeignant
à Flavien; mais, au fond de nos plaisanteries sur nous-mêmes,
il y a toujours quelque chose de vrai. J'étais, sinon amou-
reux, du moins tout disposé à l'être, et je ne venais pas ici
seulement avec l'intention de chasser et le besoin de prendre
l'air : il y a bien, au fond de ces bois, un parfum d'aventure
qui m'attirait.
)) Si j'avais suivi mon premier instinct, je serais peut-être au-
jourd'hui amoureux comme Flavien. Être malheureux comme
lui , c'est-à-dire être sûr de mon propre penchant ! avoir à
combattre en moi-même une volonté bien prononcée , bien
impétueuse, ce serait un bonheur que d'autres passions m'ont
donné et que j'attends encore de l'amour. Je ne fuirais pas
comme lui, je souffrirais, j'existerais... au lieu que je m'en-
nuie !...
)) Flavien renonce à elle, ilaraison. 11 a eu avec Dutertre des
relations d'argent où ce dernier s'est montré si bon voisin, on
pourrait même dire si bon ami, qu'il serait grossier de faire
sous ses yr^ux la cour à sa femme. Et puis Flavien est im de ces
hommes qui ne savent pas attendre, et qui vont tout de suite
aux derniers périls, sauf à s'en repentir le lendemain; moi,
je ne me sens pas si attaché à Dutertre, et d'ailleurs je n'ai
pas besoin d'un drame, j'aimerais mieux un poërae. 11 n'y a
que les fats et les sot» qui résolvent la chute d'une femme et
le désespoir d'un mari. L'homme d'esprit marche devant lui à
l'aventure, cueillant ce qu'il rencontre, fleurs ou Iruits, ne
songeant à ruiner, à dépouiller per»onne, profitant de la vie et
n'abusant de rien. Or, comme il n'y a de crimes véritables
que ceux qui sont prémédités, l'homme d'esprit peitt et doit
être heureux, sans danger de faire le malheur des autres. »
MONT-REVÊCHE 165
Ayant ainsi entassé beaucoup de sophismes à son usage, cet
esprit plus souple que rigide s'abandonna à une fantaisie nou-
velle, après avoir réduit tous ses scrupules au silence. — Mon
entorse sera guérie ce soir, — dit-il en donnant un coup de
pied au coussin que la crédule Manette arrangeait tous les ma-
tins sous son bureau.
Et comme il faisait à grands pas le tour du salon, il vit de-
vant lui, à la hauteur de la fenêtre, la figure à la fois simple
et narquoise de monsieur Crésus, qui, du dehors, le regardait
marcher avec admiration.
Ce n'était pas la première fois que , d'un air de commisé-
ration officieuse et sous divers prétextes, le page d'Éveline ve-
nait espionner la démarche de Thierray. Ce dernier se voyant
pris en flagrant délit ne chercha plus à dissimuler.
— Bonjour, monsieur Crésus, lui dit-il en allant droit à la
fenêtre. Vous engraissez, riche Crésus, vous avez le teint fleuri.
Je ne vous demande donc pas de vos nouvelles. Vous en pour-
rez donner de bonnes sur mon compte, si par hasard on vous
en demandait à Puy-Verdon. Je marche comme un chevreuil
depuis ce matin.
— C'est «e que je vois, monsieur, dit Crésus de son air lour-
dement rusé. Par bonheur, monsieur! car vous aviez l'air de
diantrement souffrir l'autre jour, et je parie que vous vous
êtes bien ennuyé de boiter comme ça si longtemps.
Si Crésus eût été dans le salon, ou Thierray dans la cour,
ce dernier eût été fort tenté de lui montrer combien son pied
était guéri. Par bonheur pour Crésus, celui-ci ne présentait à
la fenêtre du rez-de-chaussée que son visage.
— Monsieur Crésus , répondit Thierray en lui soufflant au
nez une bouffée de cigare qui le fit reculer, j'ai toujours re-
marqué combien vous étiez d'un naturel judicieux. Cepen-
dant vous faites quelquefois des sottises.
— Ah dame ! peut-être bien, monsieur.
— Savez-vous lire, jeune Crésus ?
— Ma foi, non, monsieur.
— Quoi ! ignorant, vous ne connaissez pas seulement vos
lettres?
d66 MONT-REVÊCHE
— Ma foi, non, monsieur, répéta Crésus embarrassé et hon-
teux.
— Alors, je ne m'étonne plus du mépris que vous faites des
étiquettes de plantes qu'on vous confie. Vous les trempez dans
l'eau avec le bouquet, et vous croyez qu'on peut lire le nom
d'une fleur quand vous l'avez fait baigner pendant vingt-quatre
heures dans un vase comme celui-ci?
Thierray montrait à Crésus le vase de porcelaine craquelée
et l'étiquette de parchemin qu'il en avait retirée.
— Dame! monsieur, dit Giéjus pris au dépourvu, je n'avais
pas fait attention à ce petit papier-là. C'était donc le nom de la
fleur?
— Qu'est-ce que vous voudriez que ce fût, je vous le demande?
Voyons, pouvez vous me le dire, ce nom?
— Pardiéî monsieur, ilsappelh^nt ça de l'azalée.
— Voyez? sans vous, pourtant, je n'en saurais rien. Et
quand la personne qui vous en avait chargé saura que vous
avez apporté cette plante avec si peu de précaution qu'elle était
méconnaissable...
— Ah ! pour ça, monsieur, j'aviis pourtant mis bien propre-
ment le bouquet dans mon chapeiu, dit Crésus.
— Pauvre Flavien, qui le porte peut-être sur son cœur ! pensa
Thierray.
— Madame vous grondera, continua-t-il, de prendre si peu
de soin des fleurs rares qu'elle envoie à des amateurs.
— Oh ! pardié, monsieur, ell^s ne sont pas rares chez nous. Il
y en a plein le jardin, dec.es îleurs là, etje vousenapportarai
tant que vous voudrez. D'ailleurs, ça n'est pas madame qui m'en
avait chargé.
— Alors, c'est mademoiselle, et c'est la mêm3 chose.
— Eh bien , monsieur Thierray, il ne faudra pas le lui dire :
elle me gronderait.
— Vous êtes un ingrat! mademoiselle Caroline ne gronde
jamais personne.
— Oh I ça n'est pas mademoiselle Caroline qui m'avait com-
mandé...
— Non, non, la langue m'a touraé : j'ai voulu dire made-
selle Nathahe.
MONT-REVÊCHE 167
— Ça n'est pas encore ça, dit Crésus.
— C'est donc mademoiselle Éveline? s'écria Thierray stupé-
fait et mortifié au dernier point.
— Ma foi, monsieur, je crois que vous me tirez les vers du
nez, dit Crésus avec audace ; mais ça m'est égal. Si vous dites
à mam'&elle Éveline que j'ai éventé la mèche, j'éventerai la
vôtre, moi! Je dirai que vous lui avez boudé, et que vous
n'avez pas eu plus d'entorse quelle n'en a, ni moi non plus.
Thierray eut envie d'allonger d'un mètre les rouges oreilles
du page effronté de Puy-Verdon ; mais il se contint et prit le
parti de rire de l'aventure.
— Bien répondu, dit-il; et pour ta peine, voilà une pipe
montée en argent et qui te fera honneur dans le monde.
Thierray avait fort bien lu dans les yeux du groom l'objet
de sa convoitise. Crésus reçut la pipe, la retourna, la mit
dans sa bouche, rit et chgna de l'œil avec la joie naïve d'un
sauvage.
— On n'a jamais rien vu de si beau ! dit-il, et je ferai payer
trois sous à tous ceux qui me demanderont de fumer dedans,
— C'est le moyen de vous faire un joli revenu. Mais je suis
encore plus généreux que vous ne pensez, Crésus ; je vous
garderai le secret auprès de mademoiselle Éveline, et je vous
autorise à lui dire le mien. Confessez, de ma part, que je ne
boite pas et que j'irai ca soir à Puy-Verdon.
— Ah bien! monsieur, ça lui fera plaisir, parce qu'elle s'en-
nuie bien, vrai! Voyez-vous, quand mam'selle Éveline n'a per-
sonne à faire bisquer...
— Oui, oui, elle ne peut se passer de moi, je comprends cela.
Cependant, vous lui restiez, Crésus !
— Oh ! moi, ça n'est pas la même chose, je ne saurais pas
trouver toutes les bêtises que vous lui dites pour la faire rire.
Il y a bien monsieur Amédée qui lui en dit pas mal aussi, mais
elle ne le trouve pas moitié si drôle que vous. D'ailleurs le v'ià
parti.
— Parti? Amédée est parti?
— Oh ! pas pour longtemps. Pour trois ou quatre jours ; il
accompagne madame et mademoiselle Caroline, qui vont voir
une dame à Nevers. Us seront tous revenus lundi.
168 MONT-REVÊCHE
— Ainsi, madame Dutertre n est pas à Puy-Verdon?
— Non, monsieur; depuis ce matin, il n'y a plus pei-
sonne à là maison, que monsieur et les deux autres demoi-
selles.
— Crésus, dit Thierray, vous aimez les pipes; mais que
diriez-vous de cette poche à tabac de maroquin brodé en or ?
Les yeux de Crésus s'arrondirent, il rougit, tendit la main,
balbutia et resta penaud quand Thierray lui retira l'objet qu'il
croyait déjà tenir.
— 11 faut la gagner, dit-il. Vous direz à toute la maison
de Puy-Verdon que mon pied est fort malade, que je souf-
fre horriblement, et que j'en ai encore au moins pour trois
jours.
— Oui, monsieur, ça n'est pas malaisé à dire.
— Mais comme je suis de plus en plus généreux, je ne veux
pas vous condamner à faire un mensonge à votre jeune mai-
tresse. Vous direz donc à mademoiselle Éveline, à elle seule,
entendez-vous, que je n'ai jamais eu d'entorse f>/MS quelle n'ai
a, ni vous non plus,
— Tiens, tiens, c'est pour la faire enrager! dit Crésus en
riant d'un air agréable. Pardié ! c'e.^t bien fait, puisqu'elle est si
maligne avec nous. Dame ! elle a tort pourtant ! vous seriez un
aussi joli mari qu'un autre pour elle, si vous étiez tant seule-
ment un peu riche !
— H n'càt pas donné à tout le monde d'être Crésus, répon-
dit Thierray en riant. Allons, détale, fais ma commission; et
si elle est bien faite, lundi je te comble de mes bienfaits. En
route !
Crésus tourna lestement les talons. Thierray le rappela.
— Sous quel prétexte es-tu venu ce matin? lui dit-ii.
— Sous quel quoi ? dit Crésus que le mot de prétexte in-
trigua visiblement.
Thierray s'expliqua mieux, et le groom répondit:
— Pardié! monsi-^ur, j'ai fait semblant d'avoir oublié ici,
l'autre jour, le licol de mon cheval.
— Comme tu avais fait semblant i'au(:re jour d'avoir oublié
quelque chose aujourd'hui? Allons, va au diable. Je te permets
de venir m'espionner. Mais prends garde à une chose : le jour
MONT-REVÊCHE 169
où cela m'ennuiera, regarde bien ! je ferai comme cela. Et
Thierray fit une grimace terrible.
— Ça voudra dire... répondit le groom avec un geste expres-
sif du pied et de la main.
— Précisément, jeune homme plein d'avenir que vous êtes,
et je rosse bien. Prenez-y garde.
— On s'en souviendra, dit Crésus ; et il disparut.
Thierray se remit à son bureau et écrivit ce billet:
« Vivent les femmes, mon ami ! nous ne serons jamais cpjc
des créjusses auprès d'elles. Le bouquet d'azalée que tu as pro-
blement mis sous verre est une attention d'Éveline Dutertre à
ton adresse. Changeons ! adresse-lui tes vœux, et permets-moi
d'adresser les miens à Olympe, qui, pour le moment, court
les grandes routes avec son jeune neveu, pour se consoler de
ton absence. ».
Thierray, plein de dédain pour les dames de Puy-Verdon et
pour toutes les femmes en général, se trouva disposé à faire
les vers qu'il avait promis à Nathalie. Il lui écrivit avec une
prodigieuse rapidité une épître en vers libres qui ne contenait
pas moins de quatre cents lignes rimées, serrées sur dix feuil-
lets de petit vélin. C'était une critique facile, rieuse, mais non
blessante, de l'astuce féminine sous toutes ses formes Thier-
ray n'était pas méchant, et jamais le dépit ne l'avait rendu
cruel. Ombrageux et susceptible, il se piquait aisément au jeu,
mais sa générosité naturelle et le sentiment de sa force l'em-
pêchaient d'être vindicatif. Il n'y avait donc, dans cette satire,
aucun trait accusé contre Éveline ou madame Dutertre. Il en
fit la moitié de midi à six heures, l'autre moitié de huit
heures à minuit. Puis, se sentant fatigué et un peu assoupi,
il plia, cacheta et mit l'adresse, après quoi il porta le paquet
sur un bufïet d'antichambre où Gervais prenait chaque jour
les envois destinés à être remis au piéton, à l'heure matinale
de sa touruée. Thierray revint à son bureau pour ranger ses
papiers; mais, rêveur et fatigué, il appuya ses coudes sur la
table, son front sur ses mains, écouta machinalement le gril-
lon qui diantait dans la cheminée, et tomba insensiblement
dans cet état de i'àme et du corps qui n'est ni la veille m le
sommeil.
10
170 MONT-REVÊCHE
XVllI
A différentes reprises, Thierray, au milieu de ce demi-soni'
meil qui n'était pas sans charmes, crut entendre quelques
bruits inusités dans la maison. Il ne s'en inquiéta pas d'abord.
Il n'y avait pas de chien de basse-cour à Mont-Revêche; la
maii^on était si bien fermée, par sa propre construction, qui
n'avait d'issues que sur la cour intérieure^ le mur qui rehait
les trois façades était si solide, si élevé et clos d'une porte si
massive, qu'il était à peu près impossible de s'y introduire,
soit furtivement, soit de vive force. Gervais et Manette , gar-
diens et serviteurs du manoir, ne s'étaient jamais endormis
ime seule fois, depuis trente ans, sans donner le tour de clef
à la serrure et assujettir avec soin la barre de fer transver-
sale, outre le signe de croix qui devait également les pré-
server de la visite de madame Hélyette et de celle des voleurs.
Le domestique que Flavien avait confié, c'est-à-dire donné
à Thierray, mais dont celui-ci était résolu à se débarrasser
comme d'un luxe inutile aussitôt qu'il serait décidé que Fla-
vien ne reviendrait pas, couchait dans une chambre basse
attenante à l'écurie. Ce domestique se nommait Forget, il était
fidèl'^, tranquille et ne croyait pas aux esprits.
Thierray ne croyait ni aux esprits, ni aux voleurs. Il pré-
tendait n'avoir jamais eu assez d'imagination pour réussir à
évoquer les uns, jamais assez d'argent pour mériter d'attirer
les autres.
Néanmoins une sorte de frôlement qu'il crut entendre pour
la seconde fois dans les corridors, un bruit vague de portes
ouvertes qui pouvait bien n'être que celui d'une jalousie agi-
tée par le vent, mais qui pourtant réveillèrent tout à fait
Thierray, firent venir à son esprit la pensée qu'il avait en
garde cent billets de banque de mille francs, et que, pom- la
première fois de sa vie, il ne pourrait rire au nez des voleurs
désappointés. 11 releva la tête, se frotta les yeux et se trouva
dans une quasi-obscurité.
MONT-REVÊCHE i71
Pendant qu'il s'était assoupi, la lampe, à bout d'huile, s'était
éteinte, et le feu de la cheminée, dont la flamme était épui-
sée, n'envoyait plus que les vagues et rougeâtres clartés de la
braise aux plans les plus rapprochés de l'âtre.
Thierray se leva, chercha à tâtons des allumettes, et n'en
trouvant pas, il approcha de la cheminée, résolu d'aller
explorer la maison aussitôt qu'il se serait muni d'une lu-
mière.
Il venait de se baisser vers le foyer, lorsqu'il entendit frap-
per à la porte da salon trois coups bien distincts, qui semblaient
produits par le pommeau métallique d'une cravache ou d'une
canne légère.
« C'est Flavien qui arrive, w pensa-t-il.
Et sans se donner le temps de s'arrêter à cette idée plus qu'à
toute autre, il répondit instinctivement et d une voix assurée :
Entrez ! tout en continuant d'allumer la bougie qu'il avait prise
sur la cheminée.
On ouvrit. On entra sans rien dire, et même avec une cer-
taine précaution. Thierray, enfin muni d'une lumière que
l'humidité avait rendue lente à s'enflammer, se releva en di-
sant :
— Qui est là ?
On ne répondit pas, et Thierray, qui en ce moment était
debout, sa bougie à la main, prêt à se retourner, tenant peut-
être à hoimeur de ne pas trop presser ses mouvements, car il
éprouvait, en dépit de lui-même, une certaine émotion, sinon
de crainte, du moins d'étonnement et de méfiance ; Thierray,
qui se trouvait tourné vers la glace de la cheminée et qui eut
l'instinct d'y jeter les yeux, vit derrière lui, vers le milieu de
Tappaittment, une forme étrange, vague, mais qui semblait
être, dans cette glace ternie et faiblement éclairée, le portrait
de madame Hélyette détaché de la muraille.
« Oh! oh! se dit Thierray, presque joyeux du malaise
qu'il éprouvait, une hallucination ! Enfin, je saurai donc ce
que c'est ! »
Il posa la bougie sur la cheminée, regarda encore l'appari-
tion , la trouva plus distincte, et convaincu qu'il était le jouet
d'un phénomène d'imagination ou de vision fort curieux à
172 MONT-REVÊCHE
constater sur lui-même, il eut le sang-froid d'allumer une
seconde bougie, de la poser à l'autre bout de la cheminée et
de se retourner avec beaucoup de lenteur et de calme appa-
rent.
Madame Hélyette était debout et immobile devant lui, à six
pas de lui.
— C'est bien cela! dit tout haut Thierray, immobile aussi
et un peu paralysé des jambes, mais encore parfaitement
maître de sa volonté, quoiqu'il parlât à son insu. — L'amazone,
le chapeau, la plume, le masque, la cravache, rien n'y man-
que... les cheveux blonds comme ceux d'É véline, le menton
jeune, le col élégant. Bien ! je vous vois... encore, toujours...
Ne vous effacez pas.
En ce moment, Thierray s'aperçut qu'il parlait haut, et le
son de sa propre voix l'effraya. .
« Cela rend plus malade qu'on ne pense, se dit-il en faisant
un effort pour ne pas articuler sa pensée «ivec les lèvres. Peut-
être que cela rend fou. Jen ai assez. »
Il ferma les yeux un instant, jugeant que lorsqu'il les rou-
vrirait le fantôme serait dissipé. En s'abstenant ainsi de sa
propre vision, il pensa à ce qu'il ferait si elle persistait, et
reprit courage.
« Non, je ne suis pas fou, se dit-il, je me rends parfaite-
ment compte d'un phénomène dont j'ai beaucoup entendu
parler, que j'ai toujours désiré d'éprouver par moi-même,
quoique je ne m'en crusse pas capable, et, à présent que je le
subis, il serait regrettable de ne pas le subir aussi complet
que possible. »
Ainsi armé contre sa propre faiblesse, il rouvrit les yeux.
La Dame au loup •tait toujours là, seulement elle s'était un
peu éloignée vers le fond de l'appartement et ne recevait plus
autant de lumière.
« Cela tend à se dissiper, pensa Thierray. Voyons , allons
vers le spectre I »
Il essaya; mais ses jambes lui refusèrent le service. Autant
son cerveau était libre et fort, autant son corps était engourdi
et glacé.
« Je ne voudrais pas m'évanouir, pensa encore Thierray,
MONT-REVÊCHE 173
je ne me rendrais plus compte de rien. Voyons, puisque j'ai
au moins la parole libre, évoquons ma propre fantaisie par ma
propre volonté. »
— Approchez-vous, cria-t-il au fantôme, je vous l'ordonne !
et ôtez votre masque, je veux vous voir.
Le spectre fît un signe négatif.
Soit que l'effort de la volonté eût grandi son courage d'une
manière peu commune, soit que le geste du fantôme eût pris
une apparence de réalité surprenante, Thierray sentit ses
pieds se déclouer du marbre du foyer, et il marcha droit au
fond du salon, en disant d'un ton presque enjoué ;
— Eh bien, je vous l'arracherai, voire masque !
Le spectre recula et fit légèrement le tour du salon poursuivi
par Tnierray, dont les jambes n'étaient pas parfaitement li-
bres, mais dont la volonté s'augmentait, en voyant l'appari-
tion tendre à lui échapper. Ce mouvement éveilla le perroquet^
qui s'écria d'une voix plus distincte et plus sinistre que de
coutume : Mes bons amis, je vais mourir ! Un cri d'effroi partit
du gosier de madame Hélyette, et elle tomba comme défail-
lante sur un fauteuil.
Thierray, convaincu alors qu'il était mystifié par une per-
sonne bien vivante, s'élança vers elle et la saisit par le bras.
Il ne croyait plus avoir affaire à un fantôme produit par son
cerveau ; cependant il s'était fait un tel combat en lui-même
que si, au lieu d'une créature palpable, il n'eût saisi que le
vide, il fût tombé évanoui, peut-être mort.
Un éclat de rire lui répondit, le masque tomba : c'était Éve-
line, revêtue d'un costume tout à fait semblable à celui du
portrait de la défunte, coiffée de même, et belle à ravir dans
cet accoutrement qui semblait avoir été inventé pour elle.
— Je suis contente de vous, brave chevalier ! lui dit-elle en
lui tendant la main avec un effort d'assurance qui trahissait
une assez vive émotion. C'est affaire à vous d'affronter les
choses surnaturelles, et vous pourrez maintenant défier la
véritable Dame au loup de vous faire reculer d'un pas. A vo-
tre place, je n'aurais pas fait si bonne contenance, car il a
suffit de votre affreux perroquet, dont je connaissais pourtant
10.
174 MONT-REVÊCHK
bien la raonoraanie, pour m'eifrayer au point de me faire ou-
blier mon rôle.
— Avant de répondre à vos agréables plaisanteries, dit
Thieriay, dont une sueur froide baignait encore les tempes, et
qui se sentait porté à l'iiumeur beaucoup plus qu'à la joie,
voulez-vous bien me permettre de vous demander, mademoi-
selle, comment il se fait que vous soyez ici?
— Que vous importe? répondit Eveline piquée de ce ton
glacial. J'y suis, cela ne regarde que moi.
— Pardon, cela me regarde beaucoup aussi. Je ne veux
pas être responsable devant l'opinion et devant vos parents
des conséquences d'une démarche aussi étrange de votre part.
— Rassurez-vous, monsieur, dit Éveline tout à fait ble?sée,
votre réputation ne sera pas coirfpromise par ma vii,ite. Per-
sonne n'en saura rien.
— Excepté le fidèle Crésus, qui vous a accompagnée ici, et
celui des domestiques de Mont-Revêche qui vous a ouvert la
porte.
— Forget, qui est maintenant à votre service, a été naguère
au mien. Il connaît la pureté de mes intentions, il m'est dé-
voué et il est incorruptible. Quant à Crésus, c'est un enfant
qui n'entend pas plus malice que moi à une plaisanterie, et
dont je suis assez riche pour payer le silence. Êtes-vous tran-
quille ?
— Pas le moins du monde. Dans huit jours, tout le pays
saura que, pour se donner l'amusement bizarre de faire peur
à monsieur Thierray, sous le masque de la Dame au loup,
mademoiselle Éveline Dutertre est venue seule le trouver au
milieu de la nuit.
— Vous rêvez, personne ne le saura. Crésus est bavard
quand il ne risque rien à l'être; mais quand il s'agit de ses
intérêts, le paysan morvandiot se laisserait mettre à la tor-
ture. D'ailleurs, je nierais effrontément ,• vous aussi, je l'es-
père; mes parents n'y croiraient jamais, et Crésus passerait
pour fou. A présent, voulez-vous avoir l'obligeance de me
faire du feu? Je suis transie de peur et de froid.
Il était bien impossible à Thierray de refuser les soins de
l'hospitalité à sa belle visiteuse. Il ralluma le feu, approcha im
MONT-REVÉCHE 175
fauteuil où Éveline s'Assit, et lui, tisonnant, les genoux plies
devant l'àtre, regardant malgré lui le joli pied qu'elle allon-
geait sur les chenets, il continua à la morigéner en l'inter-
rogeant.
— Pourquoi dites-vous que vous avez eu peur, vous qui
pousï^ez la hardiesse jusqu'à l'extravagance?
— Je n'ai peur ni des bois pendant la nuit, ni de la solitude
dans la campagne, car c'est être soûle que d'être avec Crésus.
Je n'ai pas même été effrayée de la folie de mon entreprise.
Mais j'ai eu peur dans les corridors de votre manoir fantasti-
que, aussitôt que je me suis trouvée seule dans l'obscurité,
tâtonnant les murs et cherchant les portes. Je savais que vous
étiez toujours dans ce salon jusqu'à deux ou trois heures du
matin. Je m'en étais asAU'ée en envoyant Forget regarder à
travers les fentes de la jalousie. Mais pendant cette explora-
tion, l'idée m'est venue que, comme dans l'histoire de la
Nonne sanglante, la véritable Héiyette allait m'apparaîlre et
me montrer sa figure brûlée pour me punir d'avoir osé la
contrefaire.
Là-dessus Éveline se mit à rire avec autant de tranquillité
que si elle eût été dans le salon de Puy-Verdon, sous l'œil de
ses parents.
Tiiierray fut stupéfait de tant d'audace. Était-ce excès de
candeur et d ignorance, ou habitude de dévergondage?
Résolu de s'en assurer, bien qu'également résolu à ne pas
en profiter, Thienay, la regardant fixement, lui demanda où
était Crésus.
— Dans le bois le plus proche, avec mes chevaux, répondit-
elle, et parfaitement caché dans le fourré.
— Et Forget?
— Dans sa chambre; je lui ai ordonné de se recoucher, et
quand je vais sortir, c'est vous qui, sans bruit, refermerez vos
portes.
— Mais comment êtes-vous sortie de Puy-Verdon!
— Oh ! cela, rien de plus facile. Dans une habitation si
vaste, et où rien ne me résiste, il suffisait que Crésus fût averti,
que les chevaux fussent prêts et conduits dehors à une cer-
taine heure, que j'eusse certaines clefs, et que tout le monde
176 MOM-REVÊCHE
fût endormi. Je suis partie à une heure du matin... et. tenez,
il n'est pas deux heures : nous sommes venus vite, malgré les
ténèbres.
— Et comment rentrerez-vous?
— A dix heures, comme à l'ordinaire. Je sor.; souvent avec
le jour, et je ne m'afflige pas toujours de la société d'Amédée.
Crésus ou tout autre laquais m'accompagne souvent le matin ;
les premiers palefreniers qui se lèveront se diront que je suis
sortie apparemment un peu plus tôt que de coutume. J'ai tant
de fantaisies qu'ils ne s'étonnent jamais de rien. Les premiers
bûcherons qui me rencontreront dans les bois à l'aube du jour
se diront que je viens de me lever. Ce ne sera pas la première
fois que j'aurai été debout aussitôt qu'eux, et ceux qui me
verront rentrer ne sauront pas si je suis dehors depuis deux
heures ou depuis douze. Mon père, qui commence à devenir
féroce, me dira peut être que je me fatigue trop, et qu'il ne
veut plus que je sorte sans lui ou sans son neveu, qui est une
véritable bonne d'enfaïUs. Qu'est-ce que cela me fera, du mo-
ment que j'aurai réalisé ma fantaisie d'aujourd'hui? Demain,
j'en aurai quelque autre qu'il n'aura pu prévoir.
— Ainsi, mademoiselle, dit Thierray, toujours assez froid
et attentif, vous allez, pour satisfaire la fantaisie de m'effrayer
par l'apparition d'un spectre, errer dans les bois, par une nuit
très- froide, depuis deux heures du matin jusqu'au lever du
soleU? Et, encore après, en dépit d'une nuit sans sommeil et
sans abri, vous continuerez à chevaucher jusqu'à dix heures,
pour ne pas éveiller de soupçons? C'est payer un peu cher un
si court et si fade amusement.
— Il se peut que le plaisir ait été médiocre pour vous,
répondit- elle; mais, pour moi, il a été complet. D'abord, j'ai
eu un peu peur moi-même, émotion sur laquelle je ne comp-
tais pas; car je suis aussi sceptique que vous prétendez l'être.
Mais je crois que nous ne le sommes ni l'un ni l'autre; car,
si vous n'avez pas eu peur, vous avouez du moins que vous
avez cru voir un revenant. C'est d'autant plus brave de votre
part. Ne vous en défendez donc pas; car cela vous élève beau-
coup dans mon estime.
— J'en suis très-flatté, mademoiselle, mais je ne mérite
MONT-REVÉCHE 177
peut-être pas votre admiration. Il <e peut bien qiie je vous aie
reconnue tout de 3uiie. Il se pourrait aussi qu'après avoir causé
avec l'habile Crésus dans la matinée, j'eusse pressenti vos
projets et attendu votre visite.
Eveline fut un instant confuse, inquiète surtout de la dis-
crétion de son page; mais elle se remit par la moquerie et la
coquetterie, comme elle faisait toujours.
— Je n'en crois rien, répondit-elle. Si vous m'eussiez at-
tendue, j'aime à croire que je n'eusse pas trouvé la porte
fermée et que vous eussiez dispensé Forget de veiller pour
être prêt à me l'ouvrir.
— Non, mademoiselle, reprit Thierray, toujours plus sévère
à mesure qu'il se croyait plus provoqué, j'espérais que vous
n'auriez pas le cœur de mener à bout une pareille absur-
dité.
— Moi, monsieur, j'espérais, dit Éveline en se levant avec
une dédaigneuse insouciance, qu^' l'aventure tournerait autre-
ment, que vous auriez moins de courasfe, que je traverserais
ce salon sans vous arracher une parole, que je sortirais mas-
quée et inconnue comme j'étais entrée, et qu'un de ces jours
vous viendriez nous raconter votre aventure avec un peu d'em-
belliîseraent, comme les poètes en mettent toujours dans leurs
narrations. Au lieu de cela, vous avez été téméraire et moi
stupide. Le cri d'un perroquet m'a fait crier, vous avez reconnu
ma voix; vous menaciez de m'ôter mon masque : je ne laisse
pas volontiers porter la main sur moi, et j'ai dû paralyser la
vôtre en vous montrant mon visage. A présent tout est dit,
bonsoir. Ouvrez-moi les portes.
— Vous croyez, dit Thierray, que je vais vous laisser passer
la nuit ilehors, à la belle étoile?
— Vous parlez d'étoiles ! C'est une métaphore ! dit-elle en
riant : il pleut à verse !
En effet, on entendait les gouttières s'épancher à flots sur les
pavés df la cour.
— Vous voyez donc bien, dit Thierray, que vous êtes forcée
d'attendre ici que le départ soit possible, ^ue la nuit touche à
sa fin. Ce ne sera pas avant trois heures d'ici, je vous en aver-
tis. Vous voilà forcée d'avaler la coupe d'imprudence et de
178 MONT-REVÉCHE
danger que vous avez remplie. Je vous déclare que ce n'est
pas ma faute. Si on vient à le savoir, je me battrai pour vous,
mais je jurerai sur l'honneur à votre père que je ne sais pas
du tout pourquoi vous m'avez mis dans cette agréable si-
tuation.
Et en parlant ainsi, Thierray alla fermer aux verrous la
porte du salon.
— Que faites-vous donc là? dit Éveline déconcertée.
— Je ne veux pas vous exposer à être surprise par ceux de
mes domestiques qui ne sont pas dans votre confidence, et si
vos parents, s'apercevant de votre absence, s'avisaient de ve-
nir vous chercher ici, je veux pouvoir parlementer avec eux
avant de vous livrer à leur juste indignation.
Éveline devint pâle, et la peur s'empara d'elle sérieuse-
ment.
— Mais non, mais non! s'écria-t-elle. Il faudrait me ca-
cher!
— Non pas. Je sortirais, j'irais au-devant d'eux, et vous ne
reparaîtriez à leurs yeux que couverte de ma protection et
portant le titre de ma fiancée.
— Vraiment? Les résultats de mon équipée seraient-ils si
graves? dit Éveline rougis.^ante, à demi satisfaite, à demi hon-
teuse. Je comprends alors pourquoi vous êtes si effrayé des
suites de l'aventure.
Et elle lança à Thierray un regard timide et brûlant qui
faillit lui ôtcr le sang-froid dont il s'était armé.
— Oui, j'en suis effrayé, dit-il en évitant ce dangereux re-
gard : je sais à quoi le soin de mon honneur me déciderait
sans hésitation, plutôt que de passer pour avoir séduit une
jeune fille et pour hii avoir refusé la réparation de l'honneur.
Mais, en vous donnant mon nom, je serais pris d'une mortelle
haine pour vos richesses et peut-être pour vous-même, qui
m'auriez forcé de les accepter malgré moi, et qui ne m'au-
riez pas laissé le choix entre mon penchant à ma liberté et la
honte d'un rôle coupable ou ridicule.
Éveline, terrifiée de ce discours, se sentit brisée. Elle re-
tomba sur le fauteuil et fondit en larmes en s'écriant :
MONT-REVÊCHE 179
— Ah! vous ne m'avez jamais aime'e, et à présent, je ne
vous inspire que de la haine !
Thierray fut vaincu. L'amour lui revint au cœur. 11 n'est
point d'homme assez fort pour de telles épreuves.
XIX
— Voyons, dit Thierray en approchant d'Éveline, mais
sans toucher un seul pli de son vêtement, parlez franche-
ment : pourquoi êtes- vous venue ici ? Êtes -vous réellement
assez enfant, je devrais dire assez folle, pour risquer votre
réputation, votre pudeur, votre honneur peut-être, dans le
seul but de me faire un de ces tours de vieux château, que
des demoiselles se permettent tout au plus dans leurs propres
maisons, à l'égard des plus intimes amis de leur famille ?
— Pourquoi dites-vous que je risque mon honneur I dit
Éveline d'un ton très-fier; car elle sentait qu'en dépit des pa-
roles sévères de Thierray, sa voix émue s'était singulièrement
radoucie.
— Vous avez l'habitude, répliqua Thierray, de répondre à
des questions par d'autres questions, je le sais ; permettez-moi
de ne répondre à la vôtre que quand vous aurez répondu à la
mienne.
— Eh bien, mon Dieu! dit Eveline, j'ai fait une folie parce
que je suis folle, voilà tout le mystère ! Mais celle-ci n'est
pas si préméditée que vous croyez. Tout cela est arrivé par
hasard et sans réflexion. Ce costume, je ne l'ai pas fait faire
pour vous. Il y a trois mois que je l'ai et que je le porte quel-
quefois dans le manège et dans le parc de Puy-Verdon; c'est
une fantaisie qui m'a séduite quand je suis venue ici après la
mort de la chanoinesse, et lorsqu'il n'était question ni de vous
ni de monsieur de Saulges dans notre vie. Mon père, désirant
acheter la propriété, voulut tout examiner, même le castel où
nous étions venus rarement faire de courtes visites à la vieille
dame. Nous montâmes dans le donjon ; Manette nous raconta
en détail la légende j nous voulûmes voir le portrait ; le cos-
480 MONT-REVÊCHE
tume me plut; j'en fis un croquis et j'en commandai un tout
de suite. Depuis, vous nous avez parlé plusieurs fois de cette
légende ; vous avez même prétendu que monsieur de Saulges
avait vu l'apparition, à preuve qu'il était parti brusquement
comme un fou. Je .vous ai souvent demandé ce que vous
éprouveriez si la Dame au loup se montrait devant vous au
milieu de la nuit : vous assuriez mourir d'envie de la voir,
tout en avouant que vous en auriez grand' peur. Cette idée
d'essayer votre courage m'a passé par la tête, j'ai penié à la
faire partager à mes sœurs, ou à Amédée. J'ai craint leur
froide raison. Et puis, on vous disait malade. Je ne voulais
pas vous tuer, moi ! Enfin, aujourd'hui, Crésus m'apprend
que vous n'avez jamais eu d'entorse (je m'en doutais bien !),
que vous aviez failli venir demain, et puis que, tout d'un
coup, vous vous êtes ravisé. Voyant que vous aviez résolu de
me faire enrager, j'ai voulu vous rendre la pareille. Je m'en-
nuyais hier soir. Ma belle-mère est absente, Amédée et
Caroline aussi. Mon père est absorbé dans je ne sais quel tra-
vail ; Nathalie me cache je ne sais quel mystère. Elle s'enferme
dans sa chambre, fait des paquets et range des papiers comme
si elle allait se marier à mon insu. Une irrésistible envie de
me divertir par une excentricité sans pareille s'est emparée
de moi. En dix minutes, j'ai organisé ma sortie avec Crésus,
et au coup de minuit, comme tout ronflait sous le toit maus-
sade de Puy-Verdon... Mais vous savez le reste. Et en voilà
bien trop pour motiver une chose puérile dont vous voulez
absolument faire un événement dramatique. A présent que j'ai
répondu, répondez! Où prenez-vous que j'expose mon hon-
neur en venant chez vous ? N'avez-vous point d'honneur vous-
même? N'êtes-vous pas un homme d'esprit, un artiste, qui se
moque des usages, des préjugés, qui ne les respecte que pour
la forme, et qui prend dune façon poétique et chaste les bi-
zarreries d'une humeur comme la mienne? Est-ce que ce n'est
pas, au fond, une grande preuve d'estime, de confiance et
même d'açiitié que je vous donne en venant ici? Et bi je me
suis trompée en osant rire avec vous comme avec mon frère
(comme je vais quelquefois rire tout haut aux grands éclats
dans le pavillon d'Améuée), cela vous donne-t-il le droit de
MO>'T-REVÊCHE 181
m'outrager, en me disant que je fais bon marché de mon lion-
ncur? Tenez, vous êtes un pédant, une imagination froide,
vous êtes triste, vous êtes vieux ! et vous allez me dire que
je ne vous connais pas assez pour être si familière, si con-
fiante avec vous! Eh bien, tant pis pour vous, si vous ne
pouvez vous faire jeune, innocent, fraternel et fou avec moi
pendant une heure ou deux de tète-à-tête, dans des conditions
exceptionnelles, à l'insu et par conséquent à l'abri du blâme
des méchants et des sots.
É véline débita tout ceci avec une grande volubilité, une
glande coquetterie, une grande innocence, et avec un mélange
de fierté, de franchise, de câlinorie, qui reprirent leur ascen-
dant sur Thierray. Il est bien impossible à un jeune homme,
dont le cœur est libre et la tête vive, de recevoir avec indiffé-
rence une preuve d'amour si naïvement déguisée en plaisan-
terie. Il eût été en effet trop froid et trop pédant de vouloir, par
l'exigence d'un plus ample aveu, effrayer la pudeur et humi-
lier la fierté d'Éveline. En la grondant davantage, Thierray
craignit d'être ridicule. En repoussant les conséquences du
danger qu'elle bravait pour hii, il se sentait cruel cnvci-s lui-
même autant qu'envers elle.
Il se trouva donc tout d'un coup disposé à une grande
indulgence pour la faute dont il profitait. Mais, avec l'amour
qui rever.ait, arriva la jalousie, et il fut tout à fait sombre et
mordant en lui demandant l'explication des fleurs jetées dans
le chapeau de Flavien. Éveline crut qu'il devenait fou, et de-
manda à son tour l'explication de celte demande avec une
franchise évidente.
Thierray, ne voulant pas compromettre les autres femmes
de Puy-Verdon, éluda la question en disant que ia langue lui
avait tourné, et que ce n'était pas du chapeau de Flavien, mais
de celui de Crésus qu'il voulait parler. — Le bouquet d'azalée
apporté ici par votre page était, dit-il, remis par vous à l'adresse
de Flavien. Voulez-vous le nier? et la devise qui portait pro-
bablement votre signature ?
— A présent, j'y suis, dit avec candeur Éveline, qui ne con-
naissait que ce dernier détail des petites ruses de Nathalie.
Eh bien , savez-vous ce qu'il y avait sur l'étiquette ? Mais
il
182 MONT-REVÉCHE
vraiment, s'écria-t-elle en riant, il est impossible que ce soit
là la cause du départ de monsieur de Saulges. Eh bien, il y avait
sur ce parchemin, en caractères imités du gothique : Hélyette.
— Et que signifie cette plaisanterie ?
— Elle n'est pas de moi, elle est de ma sœur Nathalie, qui,
je le ciois, aime votre ami autant que sa gravité le lui permet.
Puisque vous êtes jaloux et que \ous me forcez à dire le secret
des autres, gardez-le en homme d'honneur, Nathalie voudrait
être devinée; elle mourrait d'un orgueil rentré, si elle était net-
tement comprise. Elle voulait intrigTier monsieur Flavien pour
savoir, je crois, s'il avait le cœur libre, voilà tout; et c'est l'idée
qu'elle a eue de se cacher sous le pseudonyme de madame Hé-
lyette qui m'a un peu donné celle de me cacher sous son mas-
que. Me voilà forcée de vous avouer mon peu d'imagination :
je ne suis qu'une plagiaire.
— Et dois je croire, dit Thierray, de plus en plus indulgent,
que vous avez pom- moi les mêmes sentiments que votre sœur
a pour mon ami ?
— Thierray, ditÉveline avec une familiarité et une chasteté
charmantes, vous êtes trop déhcat, vous avez, je crois, quel-
que chose de trop exquis dan* le cœur et dans l'esprit pour
vouloir que je réponde à cette question dans la situation
bizarre où je suis venue me jeter vis-à-vis de vous. C'est
alors que je mériterais vos réprimandes , et comme elles
me font beaucoup de peine, permettez-moi de ne pas m'y ex-
poser.
— Ah ! vous êtes une sirène ! s'écria Thierray. Vous venez
me voir seule, en pleine nuit, et vous exigez que je trouve
cela très-di Ole et pas du tout enivrant? Le danger auquel vous
ne pensez seulement pas pour vous, il faut que je n'y croie
pûS pour moi-même ? C'est à devenir fou !
— Voyons, pourquoi donc? répondit Éveline en souriant.
Tout le danger, entre une fille chaste et un homme d'hon-
neur, est d'arriver à s'aimer Tun l'autre, n'est-ce pas? Eh
bien, nous sommes jeunes, nous sommes égaux, nous
sommes libres. 11 n'y a aucun obîtacle entre nous, et s'il
faut vous le dire, mon père m'a grondée, le dernier jour que
vous êtes venu chez nous, parce que j'étais trop cruelle en-
MONT-REVÊCHE 183
vers vous et que je ne lui parlais pas de vous assez se'rieu-
sement...
— Vraiment, Éveline ! dit Thierray troublé.
— Ne le saviez-vous pas?
— Non, je vous le jure !
— Eh bien, sachez-le, dit-elle en riant, et prenez l'e'preuvc
que j'ai voulu faire ce soir de votre courage comme un des
côtés de l'examen auquel j'ai le droit de vous souiuettre. De
votre côté, comme vous n'êtes pas plus décidé que moi à com-
bler les vœux de mon père, soumettez- moi à vos analy^vcs. Je
m'y prêle, vous le voyez : je vous apporte ici toute l'irré-
jQexion, toute la déraison, toute la simpiicité de mon carac-
tère. Si vous appelez cela de la coquetterie, je ne ?ais pas
comment vous appellerez le contraire. Dites-moi qu'une jeune
personne capable d'ur. pareil coup de tête vous est insupportable,
je le concevrai; mais, moi, j'aurai le droit de vous répondre
qu'un poëte capable de se fâcher d'une pareille confiance en
lui...
— N'est qu'un cuistre! dit Thieiray. Allons, j'en conviens.
Oubliez ma dureté! Dieu veuille que ceci reste entro nous un
secret qui ne nous force pas à nous aimer avant de nous con-
naître !
— Quel paradoxe, monsieur l'écrivain ! On se connaît de
reste quand on s'aime! Si nous en étions là, nous nous mo-
querions bien d'être dccuverts dans ce tête-à-tête !
— Eh bien, parlez pour vous, dit Thierray, pour vous,
bizan'e enfant, qui pouvez donner à ce point votre estime et
votre confiance sans donner votre cœur et votre foi. Mais, moi,
j'ai peur de vous aimer avant de pouvoii* me fier à vous, et
voilà pourquoi je suis si maussade.
— Allons, vous voulez, pour m'estimer, que je vous dise ici,
maintenant, que je vous aime ! Je ne le ferai certes pas, et si
je viens jamais à en être bien sûre, ce sera à Puy-Verdon et
en présence de tous les miens que je vous le dirai. En atten-
dant, savez- vous une chose? c'est que je meurs de faim dans
votre château de Mont-Revêche.
— Ah ! mon Dieu! s'écria Thierray, voilà bien un autre em-
barras! Les enfants sont comme cela! Dans les situations les
18 i MONT-REVÉCHE
plus critiques, leur estomac crie comme si de rien n'était, et
ils vous demandent à manger. Où vais-je trouver, dans cette
cellule d'ermite, de quoi satisfaire l'appétit roval de la dame
de Puy-Verdon?
— Je vais vous le dire, répondit É véline. Tout à l'heure, en
me dirigeant à tarons dans la salle à manger qui est ici près,
j'ai mis la main sur quelque chose de poissé qui m'a bien fait
l'effet d'être une tarte aux confitures. J'avais déjà faim, et
j'avais quelque envie de profiter de l'occasion : mais j'ai eu
peur que, surprise par vous dans cette occupation ma-
térielle, il ne me fut difficile après de passer pour un
spectre.
La salle à manger n'était séparée du salon que par un couloir.
Thierray y passa, en recommandant à Éveline de faire le guet
à la porte du salon pour être prête à s'enfermer, si Gervais ou
Manette venaient à s'éveiller et à faire une ronde. Puis il ap-
porta la tarte aux confitures, des fruits, du fromage à la
crème. U ne trouva pas de vin dans les buffets; mais Évehne
n'en buvait jamais, et elle salua avec acclamation un bol
de café froid que Thierray apporta à tout hasard. Le couvert
fut mis sur un guéridon, que l'on roula près de la che-
minée.
Tout cela se fit à deux, en riant, en se faisant de gros yeux
et de plaisantes expressions de figure, quand une maladresse
menaçait d'éveiller par quelque bruit trop prononcé les échos
endormis du manoir. Puis Éveline mangea avec le même ap-
pétit qu'elle aurait eu dans un dîner sur l'herbe en famille.
Elle trouva tout délicieux, força son hôte à manger aussi, et
se divertissant de toutes choses avec la candeur d'un enfant,
elle arriva à une gaieté entraînante.
Troubler par des fadeurs cet épanouissement de son âme ,
ou l'effaroucher par des ardeurs indiscrètes eût semblé bien
vulgaire, bien bête, bien laid à un esprit aussi élevé que celui
de Thierray. 11 prit le parti de rire comme Éveline, au bord
du précipice. L'innocence de sa déraison était, après tout, un
attrait plus pénétrant pour le cœur qu'un excitant pour
les sens. Éveline était un de ces charmants êtres sans vice et
sans vertu, dont, par respect, on ne peut songer à faire sa
MONT-REVÉCHE 185
maîtresse, dont, par prudence, on n'ose pas vouloir faire sa
femme.
Le meilleur parti à tirer de la circonstance, c'était d'en
goûter la douceur sans arrière-pensée, puisque, à tout prix,
il fallait s'y soumettre. C'est ce que fit Thierray, sans trop
d'effort. Était-ce à lui, d'ailleurs, d'être le moins brave devant
les conséquences de l'avenir? Épouser une fille jeune, riche,
belle, iipiiituelle, quand même elle est très-gâtée et très-
folle, c'est un suicide qu'on peut accepter, surtout quand
on sent qu'elle vous aime et qu'on espère la dominer par là,
Thierray ne se permit de nouvelles réprimandes que celles
qu'autorisait son propre amour. Il laissa voir combien il
avait été jaloux d'Amédée. Éveliiie confessa qu'elle avait joué
un méchant jeu. 11 y eut des moments où elle menaça de le
recommencer, et d'autres où elle s'effraya de l'avoir essayé,
en voyant que Thierray n'était pas encore assez épris pour ne
point rompre à la première offense de ce genre. En somme,
ce long tête-à-tête fut bon à l'un et à l'autre. Éveline y éprouva
la force d'un cai actère qu'elle s'était flattée de vaincre faci-
lement. Thierray sentit qu'avec de telles dispositions à la
coquetterie, il fallait tenir la main ferme, et il se promit
d'établir son autorité avant le mariage, si Éveline, par de
nouvelles témérités, ne lui refusait pas le temps néces-
saire à ce laborieux et délicat travail du cœur et de l'intel-
ligence.
Au milieu de cette petite lutte, où mille digressions enjouées
et amicales trouvèrent place, la pluie cessa de tomber et le
chant du coq annonça l'approche de l'aube. Éveline s'apprêta
à partir. Elle prétendait descendre seule le sentier de la colline
etgagner le fourré, dans son costume d'Hélyette, assurant que
quiconque la rencontrerait ainsi fuirait épouvanté. Cela eût été
indubitable pour Gervais ou pour Manette, mais non pas peut-
être pour les paysans, qui ne croyaient pas du tout aux re-
venants, et dont quelqu'un pouvait avoir vu Émeline à Puy-
Verdon sous ce môme costume. Jhierray exigea qu'elle mît son
chapeau sous son bras, qu'elle couvrît sa taille et cachât sa tête
sous une mante à capuchon, qu'il alla chercher sans bruit jusque
auprès de la chambre où dormait Manette. Ainsi transformée en
i8D MONT-REVÉCHE
femme quelconque du pays, elle sortit du château sans être
vue de personne. Thierray sortit quelques instants après elle,
avec son fusil, conn.me s'il partait pour la chasse, et la suivit à
distance, sans avoir l'air de s'occuper d'elle, mais tout prêt à
lui porter secours en cas de besoin. EUle arriva ainsi sans en-
combre au carrefour du bois où elle avait laissé Crésus. Le
pauvre page était transi, malgré l'abri impénétrable des grands
chênes où il s'était réfugié avec les chevaux. Il avait eu fort
envie de se pliindre; mais âès qu'Éveline parut, l'a-cendant
qu'elle exerçait sur les esprits subalternes par sa résolution et
sa libéralité lui imposa silence. Elle s'assura qu'il n'y avait per-
sonne à portée de la voix, excepté Thierray, qui sifflait avec une
apparente insouciance derrière le taillis environnant. Elle se
dépouilla du vêtement villageois, que Thierray devait retrou-
ver au pied du plus gros chêne, endossa un surtout de drap
noir que Crésus tii a de sa valise, ôta la plume et le galon
de son feutre, remplaça le masque d'Hélyette par un voile
qu'elle avait dans sa poche, et ainsi redevenue à peu près
rÉ^'eline Dutertre des temps ordinaires, elle partit au galop
sous l'épaisse et humide ramure de la foiêt.
Thierray alla reprendre la mante qu'il roula pour la fourrer
dans sa carnassière et dont il fit tomber un mouchoir noué par
un coin. C'était le mouchoir d'Éveliiie; le coin où était brodé
son chiffre liait un simple anneau d'or, un véritable anneau
de mariage. Thierray s'empressa de l'ouvrir, et aux premières
clartés du jour réussit à lire ces mois gravés dans l'intérieur :
sur une des brisures : Spontanéiié; sur l'autre brisure : Ré-
flexion. C'était une épigramme, mais aussi une avance. La
spontanéité raillait la réHexion, mais se livrait à elle. Thier-
ray baisa involontairement l'anneau, le mit à son doigt et
remonta la colline. D'en haut il vit la jeune fille qui, rapide
comme une flèche , traversait au galop une clairière déjà loin-
taine.
Thierray rentra; tout dormait encore. Il put restituer la
mante de Manette, ranger le s^ilon, faire disparaître les traces
du souper, et se retirer dans sa chambre, où le sommeil ne
put le suivre. Tout en résumant cette nuit d'aventures et la
journée qui l'avait précédée, il se rappela son billet à Flavien.
MONT-REVÊCHE 187
L'idée de laisser ce dernier un jour entier dans l'erreur où il
l'avait plongé sur le compte d'Eveline, à propos du bouquet
d'azalée, lui fut insupportable. Il était couché depuis une
heure, quand ce souvenir lui vint. Il se releva, se promettant,
par la même occasion, de supprimer son envoi de vers à Na-
thalie, qu'il était bien résolu de ne plus occuper de ses préten-
dus hommages.
Mais quand il arriva au bufîet où il déposait chaque soir ses
lettres, il ne les trouva plus. Gervais frottait le meuble, le facteur
avait pasï«é; il était déjà loin, emportant le courrier de Thierray.
Thicrray prit son parti d'aller se recoucher, se consolant
par la pensée qu'Eveline lirait la date de son envoi à Nathalie,
qu'il la verrait le jour même pour se justitier, et que le jour
même aussi il écrirait à Flavien pour le désabuser. Néanmoins
il eut, relativement à ce dernier, un mouvement de honte et
de jalousie. «Cette fois, se dit-il, ma spontanéité n'a pas pris
conseil de ma réflexion. J'ai livré pour vingt-quatre heures
aux dédains ou aux désirs d'un tiers l'aimable fiancée dont je
porte au doigt le gage d'alliance, et j'en rage ! Tant mieux !
après tout : à cela je sens que je l'aime ! Pourvu que l'inflam-
mable Flavien ne se mette pas en tête de me laisser ma-
dame Duterlre et de poursuivre Eveline, comme je le lui ai con-
seillé hier! Pourquoi ce maudit facteur rural se lève-t-il si
matin ? Si je montais à cheval pour courir après lui ? Mais il
ne me rendra pas ma lettre. Eh bien, j'irai à Chàteau-Chinon,
et je pourrai mettre au moins une seconde lettre à la poste,
qui partira avec la première. Oai, c'est cela! » Et Thierray se
releva à la hâte, cria de sa fenêtre à Forget d'atteler Problème
au tilbury, écrivit à Flavien ce peu de mots • « Non ! ce n'é-
tait pas Eveline, mais ce n'était pas non plus Olympe, » et
partit avec Forget pour le plus prochain bureau de poste.
Il jeta lui-même son billet dans la boîte, et se rappelant
bien clairement qu'il n'y avait dans ses vers à Nathalie rien
qui pût blesser ou alarmer sérieusement Eveline, il ne s'in-
quiéta plus de ce dernier envoi, et prit le chemin de Puy-
Verdon, pensant avec raison qu'il devait y être avant elle, pour
lui prêter son appui dans le cas où sa course nocturne y serait
déjà ébniitée.
1-^8 MOxNT-REVÉCHE
XX
]1 trouva chacun vaquant à ses occupations accoutumés. Les
domestiques qui vinrent à sa rencontre lui dirent qu'il ne
trouverait encore personne au château; que- madame était ab-
sente^ ainsi que mademoiselle Caroline et monsieur Amédée ;
que monsieur Dutertre était allé voir les travaux des champs,
que mademoiselle iNathalie n'était jamais levée avant di.v
heures, et que mademoiselle Eveline était partie pour la pro-
menade avec le jour, de grand matin, peut-être avant le pur.
Ces derniers renseignements furent donnés par plusieurs bou-
ches avec une candeur qui rassm^a Thierray. Personne ne
soupçonnait rien. Il prit Forget à l'écart, comme pour lui
donner quelques ordres.
— Mon ami, lui dit-il, pouvez-vous me dire quelle est la
femme ou le jeune garçon déguisé que vous avez introduit
cette nuit dans le château de Mont-Revêche ?
— Monsieur ne le sait pas? s'écria Forget surpris et presque
effrayé.
— Non, en vérité. Comment le saurais -je ? Ce personnage
était masqué et s'est diverti à vouloir me faire peur. J'ai couru
après lui. Il s'e^t si bien caché et enfui que je n'ai pu le re-
joindre.
— Et comment monsieur sait-il (pie je l'ai fait entrer? dit
Forget un peu méfiant.
— Parce que vous seul avez p:i le faire, répondit Thierray.
Ce n'est pas Gervais et Manetl.v, superstitieux comme je les
connais, qui auraient permis à un revenant d'entrer dans la
maison.
— C'est \Tai, monsieur, dit Forget. J'ai eu tort. Mais j'ai été
trompé, j'ai cru que vous étiez d'accord avec ce revenant-Jà,
et que vous ne me le disiez pas vous-même, parce que, ne me
connaissant pas encore, vous manquiez de confiance on moi.
Mais je suis un honnête horiime, monsieur, incapable de trahir
aucun recret.
MG.NT-REVÉCHE 189
— Je le sais, Forgct... Donc cette personne, c'était..,
— Puisque vous ne le savez pas, monsieur, je ne vous le
dirai que quand on me le commandera. Je vous prie de m'ex-
cuser si j'ai fait une sottise. Je ne m'imaginais pas du tout
qu'on venait pour faire peur à monsieur. On m'avait parlJ
d'une dame que monsieur devait épouser, ci qu'il y avait une
brouille qui se raccommoderait, si j'ouvrais la porte sans que
Manette ni Gcrvais pussent s'en apercevoir. J'ai cru bien faire.
Je n'ai pas pris d'argent pour cela, je n'en accepterais pas.
J'aime la famille que ça regarde, et vous aussi, monsieur, quoi-
que je sois bien nouveau auprès de vous; je vois qu'on s'est
joué de moi, et que tout ça c'était une niche. Mais elle est bien
dangereuse ; si on venait à le savoir, ça ferait beaucoup par-
ler. Heureusement je n'ai pas envie de faire du mal, je nea
ai jamais fait à personne, et il ne m'arrivera plus jamais
d'ouvrir la porte, à moins que monsieur ne me le com-
mande, car le premier devoir d'un serviteur, c'est d'obéir à
son maître.
— Mais je ne suis pas votre maître jusqu'à présent, mon
cher Forget ?
— Pardon, monsieur; monsieur le comte m'a dit : c( Vous
êtes à moi, mais vous servirez raonsieui' Tiiierray, » et je ne
connais qv.e ça.
— Eh bien, Forget, dit Thierray, qui sentit aussitôt l'op-
portunité de s'attacher cet honnête homme, de ce moment,
non-seulement vous me servez, mais vous êtes à moi, si vous
le voulez bien.
— De bien grand cœur, monsieur ; mais monsieur le comte
m'a dit que j'étais a lui, et j'ai donné ma parole pour six mois
au moins.
— Monsieur de Saulges vous rend votre parole ; vous êtes
à moi, et vous servirez monsieur de Saulges, s'il revient. Con-
sentez-vous, aux mêmes conditions?
— Oui, monsieur, répondit Forget, j'aurai beaucoup de
plaisir à vous servir.
— Et vous ne me direz pas le nom du revenant de cette
nuit, si je vous commande de me le dire?
il.
190 MONT- REVÉCHE
— Pour ça , non : que monsieur m'excuse , je peux pro-
mettre seulement à monsieur de n'avoir plus jamais de se-
crets par rapport à lui, de ne plus rien e'couter, et de ne
jamais ouvrir la porte sans son ordre. Mais trahir une personne
pour une petite bêtise qu'elle a voulu faire... non, je ne peux
pas vous obéir.
— Vous m'avouez pourtant que c'était une femme ? dit
Thienay, voulant éprouver Forget jusqu'au bout.
— Je petix bien ne pas en être plus sûr que monsieur, ré-
pcndit Foiget, à qui la délicatesse des sentiments tenait lieu
de finesse d'esprit; le revenant ne m'a pas parlé ; il avait un
masque. Je ne sais d'une femme que ce qu'on m'en a dit. On
a bien pu se moquer de moi. Alors, monsieur, ni vous ni moi
nous ne savons rien, et c'est le mieux.
Tijit'rray, qui n'était point né ari^tocrateJ et qu'aucune
habitude d'enfance n'empêchait de se livrer à son impulsion
naturelle, tendit la main à son domestique, qui, élevé, lui,
dans d'autres idées, hésita à la lui donner, et ôla son chapeau
d'une main en recevant de l'autre cette marque d'estime.
Thierray ne dit rien et s'éloigna. Forget réfléchit un instant,
se demanda s'il devait prendre au sérieux son nouveau maître;
comprit, grâce à sa droijure naturelle plus forte que les pré-
jugés de l'éducation, qu'il pouvait l'estimer en conscience, et
alla brosser son cheval, tout en faisant ses réflexions inté-
rieures sur le mécontentement paternel que lui causerait une
fiile aussi écervelée que l'était son ex-patronne Éveline. Dans
ses idées, qui n'étaient pas dépourvues de justesse, se com-
promettre pour une passion n'était pas un crime ; mais s'ex-
poser pour une espièglerie, c'était un grand mal. Il faut dire
qu'il n'y avait pas de cœur plus généreux et d'esprit moins
enjoué que le cœur et l'esprit de Forget.
Thierray alla guetter, des hauteurs du parc, l'arrivée d'É vé-
line sur tous Ijs sentiers et chemins qui aboutissaient vers le
château. Il était neuf heures quand il la vit descendre, au pas
et dans une pose rêveuse, une pente escarpée qui ramenait
l'oiseau fuyard au nid paternel. Il put retourner, comme par
hasard, à la grille de la cour, et lui offrir la main pour des-
cendre de cheval.
MONT-REVÊCHE 191
Elle fut doucement flattée de le voir debout, n'ayant pas
dormi et veillant sur son retour au bercail.
— Personne ne sait rien, lui dit-il aussitôt que Crésus eu
le dos tourné pour emmener les chevaux. Forget est l'homme ■
le plus sûr; mais, croyez-moi, il faut faire accepter une
somme à Crésus et l'envoyer chercher une condition loin
d'ici.
— Ah I mon Dieu, dit Éveline d'un air chagrin, vous pensez
à tout cela, vous ! Eh bien, moi, je ne veux pas m'en occuper.
J'ai bien autre chose en tête !
— Quoi donc, chère Éveline ?
— Oiez donc votre gant, je vous en prie.
— Le voilà, dit Thierray en lui montrant son anneau qu'il
avait au doigt.
— Ah I vous l'avez trouvé ? reprit-elle en se triant, c'est
bien, rendez-le-moi.
^— Voilà votre mouchoir, il a un chiffre ; mais l'anneau n'en
a pas, et il n'y a pas d'imprudence à me le laisser.
— Pas d'imprudence ! Vous ne voyez jamais le danger que
dans les faits extérieurs, dans les choses matérielles ! Songez à
quoi vous vous engagez vous-même en gardant celte bague.
C'est moi qu'elle compromet auprès de vous, et ne voyez-vous
pas que c'est la seule opinion dont je me soucie?
— Eh bien, soyez en paix sur ce point, adorable fille. J^* sais
que je m'engage à m'efforcer de me faire aimer, je sais que la
tâche est difficile...
— Difficile? répondit Éveline en le regardant fixement.
Vous rappelez-vous quatie petits vers qui m'ont toujours sem-
blé plus grands que tous les alexandrins du monde ?
Comment, disaient-ils,
Sans philtres subtils,
Être aimés des belles?
— Aimez ! disaient-elles.
Là-dessus, Éveline, riante et fraîche comme une matinée de
printemps, accablée de fatigue pourtant, mais illuminée par
la joie d'être aimée, monta légèrement le perron et regagna
sa chambre, où Grondette s'étonnait de ne pouvoiY entrer.
i'i)-* MOM-REVLCHE
— La raison de ce phénomène, lui dit Éveline en tirant Ja
clef de sa poche, la voici : la diablesse est sortie de bonne
heure et par di::traction a emporté la clef.
Cette journe'e fut, jusqu'au soir, une des plus douces de là
vie de Thierray. Dutertre n'avait et ne pouvait avoir aucun
soupçon de l'escapade de sa fiile. L'eùt-il connue, il l'eût par-
donnée, ce jour-là, en la voyant si gaie, si heureuse, si sincère
dans sa prédilection m.arquée pour Thierray. Elle semblait si
parfaitement corrigée de tout caprice, que Thienay, de son
côté, ne cachait presque plus sa défaite, et Dutertre croyait
voir clairement qu'un heureux mariage couronnerait avant
peu ces heureuses amours.
Nathalie, depuis que son départ pour Paris était secrètement
arrêté, ne se donnait plus la peine d'être aimable ou fâcheuse.
Elle vivait seule, de rêves ambitieux et de projets splendides.
Elle pensait fort peu à Flavien, bien qu'elle eût daigné y
songer, avant la résolution qui lui faisait espérer de trouver
à Paris vingt partis tout aussi brillants et non moins agréa-
bles. Ce jour-là, une circonstance fortuite devait changer
complètement la disposition de son esprit et la nature de ses
sentiments.
Elle ne parut qu'au déjeuner, et Thierray passa l'après-
midi avec Éveline dans les tois et les rochers au-dessus de
la cascade. Dutertre les y avait accompagnés, mais, Éveline
étant lasse, et le père voyant l'amant épris sérieusement,
c'est-à-dire religieusement respectueux, alla errer plus loin
et les laissa ensemble.
Cependant, après une nuit et une journée de tête -à- tète peu
interrompu , Thierray n'était pas plus avancé qu'auparavant,
en ce sens que, pas plus que la semaine précédente, Éveline,
tout en lui faisant voir par mille séductions charmantes
qu'elle le préférait à tout autre et voulait être aimée de lui ,
ne se départit pas une seule fois de sa légèreté, de son in-
certitude, disons le mot, de son absence de moralité dans
la religion du cœur. L'amour, pour elle, était un jeu plus
délicieux que tous les autres jeux dont se composait sa vie
morale; mais au fond c'était toujours un jeu. Elle était belle
joueuse, elle savait perdre sans humeur, mais elle s'obstinait
MOiST -REVÉCUE 193
à la revanche. Elle voulait gagner, c'cslà-dire posse'der les
cœurs sans laisser posséder le sien d'uae manière absolue.
Elle ne voyait jamais que le jour présent. L'idée de l'avenir,
si douce aux affections durables, si nécessaire à la loyauté et
à la logique de Thierray, était une idée antipathique à l'esprit
aventureux et flottant d'É véline. On eût pu résumer toutes
les promesses de cette âme légère par ces mots : Espérez,
n'exigez pas. Je vous aime aujourd'hui, faites-vous aimer
demain. Je ne pourrai jamais répondre de moi-même; je suis
sincère, je ne me vante de rien. Je ne me connais guère, c'est
à vous de me juger, de m'apprécier ou de me fixer. Mais ne
comptez pas trop sur mon aide. Je ne peux m'aider moi-
même, je me laisse aller, comme le vent qui souffle et comme
la feuille que le vent emporte.
Et Thierray finit par se dire tout bas :
(( Oui , oui , tout cela signifie : Épousez-moi , car je vous
aime; mais soyez philosophe, car vous aurez sans doute grand
besoin de l'être. »
Et la tristesse le prit comme il ramenait sa fiancée au
château. Le soleil déclinait, l'air devenait humide. Une sorte
de froid passait dans l'âme de Thierray, avec cet invin-
cible ennui qu'éprouve un esprit brillant, mais sérieux,
dans le contact prolongé d'un esprit charmant, mais fan-
tasque.
Nathalie parut au dîner avec une figm-e très-problématique.
Elle avail un éclair dans les yeux, un sourire sur les lèvres
qui la rendaient fort belle et un peu effrayante. — J'ai reçu,
dit-elle à Thierray, les vers que vous m'annonciez. Ils sont
ravissants. Je garderai ce petit chef-d'œu\Te pour l'étudier
toute ma vie !
Sa voix étrange fit tressaillir Dutertre. É véline dit en riant
à sa sœur : — Pourquoi donc nous dis-tu cela du ton de lady
Macbeth? Nathalie baissa les yeux, serra les lèvres et ne
répondit pas.
Elle ne reparla plus à Thierray de ses vers. Ce silence lui
parut étrange. Quatre cents vers valaient bien au moins quatre
petites phrases d'approbation ou de remercîments, à une par
centaine. Elle semblait vouloir en faire un mystère entre le
1S4 MOiNT-REVÊCHE
poëte qui les lui avait adressés. Éveline s'en inquie'ta, et, trop
franche pour le cacher, elle tourmenta sa sœur toute la soirée
devant Thicrray, pour que l'épître lui fût communiquée.
Natlialie refusa net, disant que ce qui était à elle était à elle.
Duteitrc, étonné, s'en mêla; il croyait \oir, comme Thicrray
et comme Éveline, que >s'alhalie se faisait un méchant plaisir
de rendre sa sœur jalouse, et de troubler le naissant bonheur
de ces deux amants. Il insista avec douceur, mais sa voix avait
plus de fermeté que ses paroles n'en voulaient montrer. Na-
thalie, se tournant alors vers Thierray, lui dit :
— On me force, monsieur, à faire l'aveu d'une chose dé-
plorable. C'est que j'ai perdu votre lettre une heure après
l'avoL'' reçue; mais les poètes ont une merveilleuse m.émoire,
et je suis sûre que vous pourriez nous réciter vos quatre cents
yers sans vous gêner.
— Ce sera fort ennuyeux, répondit Thierray, car ils sont
mauvais; je lésai faits tristement et sans inspiration. Mais
puisque vous vouK% condamner votre père et votre sœur à les
entendre, je vais tâcher de me les rappeler.
Aidé, en effet, par beaucoup de mémoire et de facilité, im-
provisant là où il y avait lacune dans son souvenir, il récita
les quatre cents vers, que Nathalie parut écouter comme si
elle ne les connaissait pas. 11 la soupçonna de les avoir jetés
au feu sans daigner les lire, et lui pardonna plus volontiers
ce m-^pris qu'il n'eût fait d'un essai de perfidie.
Éveline trouva tout charmant. Dutertre applaudit beau-
coup. Thierray se retira avec un succès, croyant laisser Na-
thahe sm: une défaite. 11 ne se doutait pas qu'elle tenait sa
victoire, comme elle se le disait intérieurement, par les
ailes.
Dutertre, après qu'Éveline, brisée do lassitude, se fut
retirée aussi de son côté, essaya d'arracher à Nathalie le mot
de l'énigme.
— Mon père, lui dit-elle, ne me le demandez jamais. Le
jour où je m'en justifierai, l'on me haïra sérieusement, et
je serai victime d'un hasard fatal que l'on m'imputera à
trahison.
Dutertre crut sérieusement à une sorte de trahison de la
MONT-REVÊCHE 195
part de Thierray. — Je crois deviner, dit-il, et si je devine
juste, vous avez agi sagement et généreusement en refusant
à votre sœur la preuve d'une malice ou d'une légèreté, pour
ne rien dire de plus, de la part de monsieur Thierray. Sans
aucun doute les vers qu'il vient de nous réciter ne sont pas
les seuls qu'il vous ait adressés?
— Il ne m'a point adressé de vers, répondit Nathalie; ce
qui a été mis sous mes yeux n'est que de la prose ; mais elle
est remarquable, ajouta-t-elle avec une expression de profonde
ironie.
— Ma fille, reprit l'excellent Dutertre, peut-être attaclies-tu
trop d'importance à une lettre que monsieur Thierray t'aura
écrite dans un mouvement de dépit contre ta sœur. Tu n'en
veux pas tirer gloire, je le sais, car tu m'as souvent manifesté
l'absence de tout penchant, même de toute bienveillance
pour monsieur Thierray. J'ai cru qu'il méritait mieux de ta
part et de la mienne. 11 m'a semblé voir que ta sœur et lui
avaient une inclination prononcée Tun pour l'autre, irclinai-
son que j'ai encouragée en silence. Mais s'il n'est pas digne de
mon estime et de ma confiance, ton devoir est de m'dclairer.
Moi seul dois être juge de ce qu'il y a de sérieux ou de frivole
dans le caractère de ce jeune homme. Je te remercie donc ,
encore une fois, de ta réserve de tout à l'heure, maio je te
prie de me remettre la lettre et de ne pas craindre que per-
âonne ici t'accuse jamais de l'aNoir provoquée.
— En êtes-vouo bien sûr, mon père ? dit Nathalie, me con-
naissez-vous parfaitement? vous a t-on assez fait remarquer
tous mes défauts? Enfin, jureriez-vous sur votre honneur,
en dépit des plus cruelles insinuations, que vous me savez
incapable de faire à un homme la moindre avance, la moin-
dre provocation ?
— Oui , ma fille, répondit Dutertre, espérant la ramener au
sentiment de la justice par de grandes marques d'estime ; je
vous jure sur Ihonneur, et je jurerais à la face du monde
que votre caractère sérieux et votre fierté excessive vous
défendraient et vous interdiront toujours le système de co-
quetterie dont notre chère Évcline use quelquefois sans en
comprendre le péril et la gravité.
19C MO:ST -REVÉCUE
— Votre GSiinie me suffit, mon père, dit Nathalie, elle me
consolera de tout, et je n'ai qu'à garder le silence du mépris
et de la résignation.
— Pardon ! Nathalie, ma conclusion est difTérente. Je veux
savoir si Thierray est digne de devenir mon gendre, je vous
demande sa lettre.
— Impossible ! mon père.
— Il ne saura jamais que vous me l'avez communiquée ; je
ne voudrais pas exposer ma fille à la vengeance d'un homme
sans principes.
— J'en suis bien persuadée, mon père, dit Nathalie, qui,
malgré son attitude défensive, écoutait avidement et semblait
noter avec soin chaque engagement qu'elle arrachait à son
père ; mais ma sœur ?
— Votre sœur ne saura jamais que j'ai lu cette lettre, elle
n'en connaîtra pas même l'existence. J'éloignerai Thierray sous
tout autre prétexte, sans exposer deux sœurs à un de ces con-
flits d'amour-propre qui laissent toujours quelques nuages dans
l'intimité.
— Et ma belle-mère ? dit Nathalie.
— Si vous désirez que ma femme reste étrangère à ce petit
événement domestique, je suis très-disposé à lui en épargner
l'inquiétude et le souci.
— Je l'exigerais, mon père !
— Soit, puisque c'est mon désir également, et qu'elle ne
pourrait y porter remède.
— Ainsi, vous vous engageriez à ne jamais révéler à per-
sonne, à personne au monde, l'existence de cette lettre?
En parlant ainsi, Nathalie tirait à demi de sa poche l'envoi
assez volumineux de Thierray .
— Doutez-vous donc de ma parole, ma fille? dit Dutertre
d'un ton sévère.
— Non certes, si vous daignez me la donner formelle, pré-
cise, sacrée.
— Je croyais vous l'avoir donnée, je vous la donne encore,
répondit Dutertre.
NathaUe tira de sa poche la lettre tout entière, la fit cra-
MONT-REVÊCHE 197
quer dans ses doigls, parut hésiter, puis, la retirant avec pré-
cipitation ;
— Non ! non î s'écria-t-elle, c'est impossible I Cela vous ferait
trop de mal.
Elle tremblait réellement devant l'action qu'elle allait com-
mettre.
Dutertre, qui n'en connaissait pas la gravité, crut qu'elle se
jouait de lui et qu'elle voulait troubler, sans motif et sans
preuve, la sécurité de sa sœur.
— Prenez garde, lui dit-il. Vous me feriez croire qu'il n'y a
rien dans cette lettre qui vaille la peine que vous vous donnez
pour l'incriminer.
— Si je ne vous la remets pas, mon père, dit Nathalie,
vous croirez que je l'ai provoquée par mes avances, n'est-ce
pas?
— Peut-être I répondit Dutertre à bout de calme et de
patience.
XXI
Nathalie feignit de se trouver vaincue, et cependant, moitié
terreur de voir l'arme qu'elle tenait se retourner contre elle-
même, moitié remords du mal qu'elle allait faire à son père,
elle se débattit encore. 11 est peut-être des âmes complètement
corrompues après une carrière mauvaise ; il n'en est pas de
complètement perverses au début de la vie, et Nathalie sentit
en ce moment un grand combat, livré par ses entrailles et sa
conscience au démon de la haine et de l'envie,
— Mon père, dit-elle, ne parlez pas ainsi, ne me tentez pas,
ne mettez pas en jeu ma fierté outragée. Je ne dois pas vous
donner cette lettre. Vrai I souvenez-vous de ce que je vous dis,
je ne le dois pas ! Ce n'est pas ce que vous croyez. Cela ne
concerne ni Thierray ni Éveline. Il y a là un mystère que vous
n'avez plus le droit d'éclaircir. Vous avez juré ! Vous ne pour-
riez combattre pour votre honneur qu'en risquant de le com-
promettre, soit comme père, soit comme...
i98 MONT-REVÊCHE
Elle s'arrêta effrayée du mot qu'elle allait prononcer. Son
père l'acheva :
— Soit comme époux ? dit-il.
Et une pâleur mortelle se répandit sur son visage. La plaie
qu'il croyait fermée se rouvrait.
— Allons, dit-il avec énergie et en tendant la main pour
recevoir la lettre, donnez ! J'ai résolu de ne laisser couver aucun
feu sous la cendre, de ne m'enJormir sur aucune apparence
de calme trompeur. Puisque la pensée du mal veille autour
de moi, mon devoir est de l'éteindre; donnez-moi cette
lettre !
— Vous me l'arracherez donc de force, si je vous la refuse?
dit Nathalie, qui voulait faire violer son dernier reste de con-
science.
— Non, dit Dutertre. Dieu me préserve de porter jamais ime
main égarée sur les objets de mon affection ! Je fais appel à
votre devoir le plus sacré, qui est de n'avoir pas de secrets
pour votre père.
— Je ne peux pas résister, dit Nathalie; mais je vous prends
à témoin de l'effroi et de la douleur avec lesquels je vous
obéis.
Elle lui mit en tremblant la lettre dans la main et voulut
sortir. Dutertre, qui était encore maître de son émotion,
l'arrêta.
— Rciïtez, dit-il, ceci est peut-être la flèche empoisonnée du
Parthe; je veux causer avec vous de cette lettre, quelle qu'elle
soit, après que je l'aurai vue; asseyez-vous.
Nathalie s'assit à une certaine distance, la tête tournée de
manière à ne pas paraître observer l'attitude de son père, mais
de manière cependant à n'en rien perdre dans la glace où se
reflétait son image.
Dutertre, voyant une fjrt longue lettre, la posa sur la table,
approcha son siège et lui... non pas une lettre de Thierray à
Nathalie, comme il s'y attendait, mais la lettre que Thiarray
avait reçue de Flavien la veille.
Thierray, dans la préoccupation et la fatigue d'esprit où
l'avait surpris Éveline à ALmt-Revêche la nuit précédente,
avait, une demi-heure auparavant, enveloppé et cacheté, à la
MONT-REVECHE 499
place de ses vers, les dix petits feuillets qui composaient la
lettre de son ami. Le hasard avait voulu que les deux paquets
se trouvassent rapprochés sur la môme table, qu'ils eussent le
même volume, la même apparence, que le papier azuré fût
le même, car celui dont s'était servi Thierray était un reste
de celui que Flavien avait apporté dans son nécessaiieà
Mont-Revêche. Thierray avait serré précieusement ses propres
vers dans le tiroir de son bureau, tout en mettant l'adresse
de Nathalie sur la lettre très-confidentielle et ast;ez com-
promettante où son ami lui disait son amour pour madame
Dutertre.
Si on se rappelle les expressions de cette lettre, elle pouvait
se résumer ainsi pour Dutertre :
ce Une fleur donnée mystérieusement et peut-être amoureu-
sement à Flavien durant son sommeil a allumé en lui une
curiosité ardente, une sorte de passion sensuelle et hardie.
Olympe avait, soit par hasarJ, soit à dessein, une fleur sem-
blable à son corsage. Son trouble étrange et maladroit a
encouragé un jeune homme entreprenant à lui exprimer pen-
dant huit jours des désirs doot la seule pensée fait frémir de
rage un mari délirant, un amant passionné. Au moment où
Flavien se décourageait devant une dernière apparence ou un
dernier eflort de vertu, un nouvel envoi mystérieux des mêmes
fleurs est venu l'exalter au point qu'il a fui pour ne pas suc-
comber. »
« Oui, le généreux Flavien, se disait Dutertre, daigne
me laisser ma femme encore pure ; sans sa grandeur d'àme,
encore un jour , et cette femme faible et impiudenta fût
tombée fascinée entre ses bras comme le passereau par le
vautour. »
Telle fut, grâce aux défaillances de la nature humaine quand
l'amour domine le raisonnement, la première impiession de
Dutertre. Ce portrait de sa femme, cette définition, que Thierray
trouvait vigoureuse dans sa naïveté un peu sauvage, des attraits,
delà faiblesse et des séductions de la douceur, tout ce tableau
d'une scène où il crut voir Olympe frissonnante et consternée
dans les bras de Flavien, firent bouillonner et brûler le sang
dans les veines du mari. « Je ne me serais jamais douté
200 MONT-REVÊCHE
qu'elle fût faible devant l'insolence, se diMl, et qu'elle pût
courir de ces dangers que les êtres vraiment chastes ne con-
naissent seulement pas ! »
C'étaient ces images qui troublaient et torturaient Dutertre
au point de l'empêcher de s'arrêter à l'histoire mystérieuse
des fleurs. Aux premières lignes de ce récit, il avait souri de
la fatuité de Flavien, tant il lui avait paru invraisemblable,
impossible, que sa femme fût capable d'une pareille provo-
cation. Quand sa pensée se fut douloureusement arrêtée sur
les tableaux présentés par le narrateur avec un cachet de
sincérité, de bonhomie et même de modestie évidentes, il
trouva possible au moins l'envoi des dernières fleurs à Mont-
Revêche. Olympe n'avait pas provoqué cette passion, mais elle
en avait peut-être subi le magnétisme, et peut être avait-
elle fini par y répondre ; peut-être, en effet, Flavien avait-il été
très-généreux envers elle en s'efforçant de douter encore, et
en se hâtant de fuir. Voilà ce que se disait Dutertre.
Nathalie suivait dans la glace toutes les surprises, toutes
les hésitations, toutes les tortures de son père. Elle éprou-
vait un mélange de joie et de remords, de triomphe et de
terreur.
Bientôt cependant Dutertre, qui avait fini de lire et qui reve-
nait au commencement de la lettre pour en peser toutes les
expressions, sentit une autre lumière se faire dans son esprit.
Elle le bouleversa, et, ne se possédant plus, il se leva terrible
devant Nathalie.
— Ma fille, dit-il en la foudroyant de son regard, ceci est
une trame odieuse ! C'est vous qui, un certain jour, avez
remarqué que ma femme avait une certaine fleur à sa cein-
ture. C'est vous qui vous êtes fait un jeu cruel d'en mettre de
semblables sous la main de ce jeune homme endormi. C'est
vous qui lui en avez envoyé d'autres à Mont-Revêche pour lui
faire croire que ma femme, ma pauvre femme était éj/rise de
lui 1 Vous avez voulu la compromettre, la perdre : il le sent
lui-même, et bientôt vous serez devinée et châtiée par l'hor-
reur que vous inspirerez à tout le monde !
— Voilà à quoi je m'attendais, répondit ?>athalie avec audace.
Est-ce que madame Olympe n'a pas eu le soin de le faire près-
MONT-REVÊCHE 201
sentir à monsieur Fiavien ? est-ce qu'elle ne le croit pas cha-
ritablement? est-ce que ses belles larmes, comme il dit, et ses
insinuations assez claires ne sont pas une accusation effroyable
qui vient assurer le triomphe de sa haine, en passant de la
plume de monsieur Fiavien sous les yeux de mon père?
Aurais-je cédé à vos ordres de vous montrer celte lettre, si je
n'avais compté qu'un jour ou l'autre madame Olympe réussi-
rait à vous faire croire ce que croit déjà son adorateur ? Ne
devais-je pas me mettre en garde contre une pareille perfidie,
qui m'eut livrée sans défense à son aversion et à vos rigueurs ?
Voyez la différence entre nous : je ne l'accuse de rien, moi !
Je ne prétends pas, je ne crois pas qu'elle ait donné ou envoyé
des fleurs ; mais je vois qu'il en a reçu, qu'il lui a attribué
celte agacerie, et que la première pensée de cette femme
envieuse et cruelle a été de m'accuser jusqu'à en pleurer de
colère devant lui !
Nathalie s'arrêta en voyant pour la première fois le visage
de son père baigné de larmes. La colère était courte chez lui
et faisait place à une profonde douleur.
Nathalie fut effrayée et sincèrement repentante un in-
stant.
— Mon père, s'écria-t-elle, je lui pardonne ! pardonnez-
moi aussi de vous faire souffrir ! mais ne me haïssez pas !
Je vous jure sur votre bonté, sur votre honneur, sur vos vertus,
que je n'ai pas eu la pensée de compromettre votre femme.
Je souffre de ses soupçons, c'est ce qui me rend amère pour
elle; mais je vous proteste, je tous fais serment devant Dieu
que je ne les mérite pas.
Nathalie disait la vérité. Le hasa.'ii était seul coupable de
la méprise ou de l'incertitude de Fiavien. Nathalie n'avait pas
remarqué qu'Olympe eût une fleur demi-cachée dans les den-
telles de son sein, puisqu'elle-même avait arboré un instant
une de ces fleurs. Elle l'avait vite jetée, en prenant note de
l'inattention de Fiavien. Puis, le jour où elle l'avait vu pour
la dernière fois, elle s'était imaginé qu'il la regardait avec un
certain intérêt. Les vieilles filles ont de ces illusions conti-
nuelles, et NathaUe, à force de se dire vieille fille par dépit,
commençait à le devenir en réalité. Alors elle avait envoyé
202 MONT-REVÊCHE
un bouquet signé HéJyette, associant sa sœur à cette plai-
santerie.
Elie fut tente'e, pour rassurer entièrement son père, d'a-
vouer toute Taventurc, et c'eût été le plus simple ; mais elle
s'était trop enferrée en la niant d'abord. Une mauvaise honte
la retint; et puis, malgré le trouble où la plongeait sa ven-
geance, elie ne put se décider à y renoncer entièrement. Du
moment où elle avait lu la lettre de Flavien, un sentiment
nouveau s'était aUumé en elle comme un incendie. Les ardeurs
de la jeunesse avaient monté pour la première fois à son front
glacé. De vagues aspirations lui avaient révélé le besoin de
trouver dans le sein d'un être jeune, bouillant et résolu, l'ini-
tiative qui manquait à sa vie solitaire et froide. Flavien, sans
s'en douter, lui avait révélé l'amour, sous un aspect bien peu
élhéré, il est vrai, pour une jeune personne dont l'im.agination
visait au sublime, mais, en réalité, sous le seul aspect qui pût
émouvoir une femme sans tendresse et sans dévouement : le
trouble des sens.
Elle était donc souffrante et jalouse jusqu'à la fureur, en
voyant une autre femme, la femme qu'elle haïssait, devenir,
par sa faute à elle, l'objet des désirs qu'elle eût voulu inspirer,
bien que, dans son agitation et son ignorance d'elle-même,
elle ne se rendît pas compte de ce qu'elle éprouvait.
Dutertre vit que, sur le point capital, elle était sincère, et
n'osa pas insister pour savoir le reste II était même naturel-
lement porté à attribuer le badinage des fleurs à la folle Éve-
line, comme une de ses naïves rubriques pour rendre Thierray
jaloux. Il en fut plus attristé dans son amour. Éveline, cou-
pable à sa manière, mais sans malice aucune, contre sa belle-
mère, et Nathalie innocente. Olympe restait chargée d'un
blâme qu'elle méritait en effet peur avoir secrètement accusé
cette dernière d'une noircettcgiatuite. La pauvre femme avait
tant souffert qu'elle pommait bien avoir quelques accès d'in-
justice. Elle l'avait senti, oUe l'ï(\ait dit à Flavien; elle avait
fait ensuite tous ses efforts pour lui en retirer la pensée, elle
avait été près de s'accuser elle-même pour disculper les
autres : mais elle n'avait pu y léussir sans émouvoir, plus
quelle ne l'avait prévu, l'imagination excitée de ce jeune
MONT-REVÊCHE 205
homme, et tout cela formait un vague ensemble de dénéga-
tions pudiques et de frayeurs attrayantes que Flavien avait
définies à sa manière, à savoir que, sans y rien comprendre,
il s'y était brûlé comme un sphinx ivfe et impétueux à une
flamme tremblotante agitée par le vent.
Duteilie consola et rassura sa fille, qui pleurait moitié de
colère, moitié de chagrin. 11 prit la lettre et la jeta au feu. —
Que tout ressentiment et toute inquiétude soient consumés,
dit-il, comme cette lettre imprudente et frivole. Olympe est
malade, sachez-le, ma fille. Elle est nerveuse, affaiblie, et
peut être a-t-on eu ici envers elle des torts qui, sans la justifier
de ses soupçons, doivent l'excuser. OuMiez cela. Monsieur de
Saulges ne doit pas revenir, et si jamais ma femme, ce dont
je la sais incapable, laissait échapper quelque doute devant
moi sur cette puérile aventure des fleurs, comptez bien qu'avec
la même affection paternelle que je vous témoigne, je vous
justifierais auprès d'elle.
— Sans doute, mon père, ce serait aussi avec la même sévé-
rité que vous me témoignez quelquefois ? dit Natnalie tout à
fait rendue à sa haine. Je suis ici profondément blessée, et un
étranger est le confident des accusations dont votre femme me
gratifie.
— Nathalie, vous disiez tout à l'heure : Je lui pardonne,
est-ce ainsi que vous pardonnez ?
— Eh bien, je serai généreuse envers elle, répondit Nathalie
d'un air méprisant. Je ne suivrai pas l'exemple qu'elle me
donne. Je ne prendrai pas de confidents de l'injure qu'elle m'a
faite ; surtout je ne les choisirai pas arrivés de la veille pour
leur ouvrir mon cœur le lendemain, car je craindrais de les
voir s'enhardir jusqu'à me serrer dans leurs bras à quelque
rendez-\ous de chasse.
Et Nathalie, redevenue furieuse de voir son père si indul-
gent pour les soupçons d'Olympe, lisant dans son regard irrité
que sa jalousie secrète allait se traduiie par une violante indi-
gnation contre la main qui retournait le fer dans sa blessure,
se relira, ou plutôt se sauva dans sa chambre.
Celait la première fois de sa vie que Dutertre allait dormir
sous son toit sans avoir serré ses trois fifles contre son cœur.
204 MONT-REVÊCHE
et, pour la première fois, il ne rappela point l'enfant rebelle
pour la calmer et la ramener au sentiment de ses devoirs envers
lui. A cette heure solennelle de minuit, qui termine un jour
de notre courte vie, pour en ouvrir un autre dont nul de nous
n'est assuré de voir la fin, il y a quelque chose d'effrayant et
d'affreux à se séparer des membres de sa famille sans avoir
pu leur pardonner ou les bénir.
Mais Dutertre était à bout de ses forces. Il alla errer dans
son appartement, en proie à un désespoir calme et profond.
Chef de famille avant tout, il déplorait la rivalité qui minait.
toutes ses espérances de bonheur. Il s'effrayait des forces de
Nathalie pour la haine. 11 pleurait sur cette âme froissée qui
ne devait jamais connaître le vrai bonheur. 11 s'affectait aussi
de voir que cette hostiUté opiniâtre avait réussi à troubler
l'âme de sa femme, jusqu'à lui faire oublier un instant sa
générosité, son équité naturelles.
Mais c'était peu que celte souffrance. Une autre bien plus
énergique et moins combattue parla résignation lui succéda.
Dutertre n'avait jamais eu seulement la pensée d'être jaloux
de sa femme. Depuis quatre ans qu'elle était devant lui comme
un miroir de pureté, sans que jamais un regard de distraction,
une ombre de coquetterie vinssent à le ternir, il avait vécu
dans son amour comme dans le sein de Dieu. Celte confiance
sans limites, ce respect inaltéré faisaient sa force et sa conso-
lation au sein des luttes du monde et de la famille. Non-seu-
lement il n'avait pas cru possible qu'elle aimât un autre que
lui, mais encore qu'elle fût aimée d'un autre, tant il la voyait
préservée par son auréole de chasteté naturelle et de fidélité
exchisive.
Dutertre se trompait quant au dernier point; là, son opti-
misme, sa générosité de cœur, sa candeur extraordinaire, lui
faisaient trop juger les autres hommes par lui-même. Il saval'.
bien qu'il en est de corrompus. Le soin qu'il avait pris de les
éloigner de son sanctuaire et de ne s'entourer que d'esprits
délicats et de caractères nobles lui ôtait la notion des faiblesses
inhérentes à la natiu-e humaine. Dans sa modestie, il croyait
aussi austères que lui tous les hommes qu'il pouvait estimer
d'ailleurs.
MONT-REVÊCHE 205
Marié à vingt ans à une femme de seize, il n'avait jamais
ronnu les égarements du cœur et de la conduite à l'âge où les
I assions sont farouches chez les hommes, faute de satisfactions
légitimes ; sa jeunesse avait donc été pure comme son enfance.
Après avoir perdu sa première femme, il n'avait pu perdre le
souvenir des quatre ans de bonheur tranquille et plein qu'il
avait goûtés dans le mariage. Il ne comprenait même pas le
bonheur sous une autre forme, et une longue douleur l'avait
préservé des passions fugitives. A trente ans il en avait essayé
pourtant, n'osant pas confier ses enfants trop jeunes à une
seconde femme. Mais dans ce qu'il appelait en lui-même ses
égarements, il avait conservé une moralité qui eût fait sourire
la plupart des hommes du monde où il vivait, si sa chasteté
instinctive lui eût permis de s'en expliquer devant eux. 11 avait
toujours regardé comme un tel crime de chercher à séduire
une jeune fille ou une femme mariée, qu'il ne croyait pas
qu'on pût être honnête homme et voler ainsi l'honneur des
familles. De là son excessive confiance dans ceux qui l'entou-
raient, pour peu qu'ils gardassent devant lui certaines appa-
rences de moralité sociale. 11 est vrai de dire que les manières
de cet homme rare, son aversion pour le cynisme, l'esprit
avec lequel il le rembarrait ^ enfin, je ne sais quelle influence
de gravité douce, toujours présente au milieu de son plus
aimable enjouement, repoussaient la confiance des libertins
et même celle des hommes légers. On le respectait sans s'en
rendre compte et sans que lui-même s'en aperçût. Ce n'était
donc pas le moyen pour lui de connaître les véritables
mœurs, les instincts, les théories ou les entraînements de son
entourage.
Cet entourage était aussi choisi que possible. On eût pu en
juger par Flavien, qui, certes, n'était pas un roué sans prin-
cipes et sans loyauté ; par Thierray, qui, moins candide à
l'égard de lui-même, n'en était pas moins incapable d'un
égoïsme cruel ou scandaleux; par Araédée, qui était aussi
religieux en amour que Duterlre lui-même ; et pourtant ces
trois hommes avaient été ou étaient amoureux de madame
Dutertre.
Voilà ce que Dutertre commençait à voir, sinon à comprendre.
206 MONT-REVÉCHE
et ce qui causait le tumulte de ses pensées. Il s'efforçait d'ou-
blier la fatale lettre de Flavien, et pourtant il regrettait de
l'avoir brûlée. 11 se disait quil l'avait mal comprise; que s'il
pouvait la relire en cet instaî.t, il n'y trouverait que des motifs
de sécurité. Mais alors les pa-sages qui l'avaient le plus ému
se présentaient à sa mémoire avec une netteté désespérante.
Certaines situations auxquelles Nathalie avait fait une attention
cruelle en les lui rappelant, certaines remarques sur l'espèce
de surveillance jalouse exercée par Amédée 3ur ?a jeune tante,
lui brûlaient le cerveau comme si elles eussent été écrites avec
du feu.
A cette dernière pensée surtout, Dutcrtre, épouvanté de lui-
même, se demandait s'il devenait fou, ou ^i, depuis quatre ans, il
était ladupe de la plusodieusedes trahisons, la tratiison domes-
tique. Il sentait sa tête éclater, et son cœur, rempli d'une
ineffable tendresse pour ce fils adoptif dont il allait jusqu'à
suivre les conseils et accepter l'influence dans ses douleurs de
mari et de père, se brisait en sanglots, sans que ses yeux séchés
par l'insomnie pussent épancher sis larmes.
Il se jeta sur un lit de repos dans le boudoir de sa femme,
et, vaincu par la fatij^ue, il s'endormit en murmurant ce
cri de détresse ; — 0 Nathalie ! Nathalie ! ce soir tu as tué ton
père !
XXII
Dutertre eut quelques heures d'un sommeil accablant. Il fit
des rêves affreux. Il s'éveilla souvent, mal à l'aise comme on
Test quand on dort tout habillé, li était baigné de sueur, quoi-
que la nuit fût froide. Plurieurs fois il ne se rendit pas compte
du lieu ch il était. Ce lit de repos où s'étendait quelquefois
Olympe était placé dans une sorte d'alcôve termée d'une
tapisserie. Les bougies s'étaient consumées. Dutertre se trou-
vait dans des ténèbres rendues complèt'^s par le lourd rideau
qu'il avait machinalement tiré sur lui. Par moments il se
croyait descendu vivant dans la tombe; mais il n'avait pas
MONT-REVÊCHE 207
la volonté de se soustraire à cette impression lugubre. Il se
rendormait pour tomber dans quelque autre songe plus lugubre
encore.
Il s'éveilla tout à fait en entendant parler auprès de lui.
Il ouvrit les yeux, vit les piemiers rayons du jour glisser vers
lui par la fente de la tapisserie, et reconnut les voix d'Olympe
et d'Amédée.
Dutertre n'attendait sa femme que le lendemain soir. Elle
avait dû aller voir une amie d'enfance très-malade qui se ren-
dait à Nice, et qui, n'ayant pas la force de se détourner pour
aller à Puy-Verdon, l'avait suppliée de venir passer une heure
ave« elle à Nevers, en lui indiquant le jour de son passage
dans cette ville. Olympe avait calculé qu'elle pourrait rendre
ce devoir à l'amitié et être de retour au bout de vingt-quatre
heures. Dans sa tendre sollicitude, Dutertre, ne voulant pas
laisser ses filles seules, avait supplié sa femme d'emmener
avec elle Benjamine pour la soigner, et il leur avait donné
Amédée pour les protéger toutes deux. Il l'avait suppliée
encore de prendre trois jours pour cette absence, afin de ne
pas se fatiguer. Il craignait que la vue de son amie malade,
mourante peut-être, ne la rendît malade elle-même, et il ne
voulait pas l'exposer à courir la poste sous le coup d'une crise
nerveuse.
Olympe avait trouvé son amie beaucoup mieux qu'elle
n'espérait ; elle était elle-même infiniment mieux portante
depuis quelques jours. Elle était impatiente de revenir : elle
était revenue.
La veille, c'eût été une surprise ravissante pour Dutertre.
En ce moment il se demanda si Flavien n'était pas de retour
à Mont-Revëche.
Et puis, elle était seule avec Amédée. Elle ne savait pas son
mari si près d'elle. Une terrible, une douloureuse cmiosité
condamna Dutertre à l'immobilité, au silence.
— Comment I il est sorti et personne n'en sait rien? disait
Olympe. 11 a passé la nuit dehors, puisque son lit n'est pas
détait dans sa chambre! cela m'inquiète!
— 11 sera parti hier soir pour la ferme des Rivets, répondit
Amédée. Il m'a dit qu'il avait l'intention d'y passer, en notre
208 MONT-REVÈCHK
absence, une journée entière pour tout voir. Il aime à mar-
cher, il y aura été à pied sans rien dire à personne, afin d'y
coucher et de s'y trouver tout porté ce matin. De cette manière
il pourra faire sa tournée complète et revenir ici avant la nuit.
Mais si vous voulez, ma tante, je vais monter en tilbury et je
vous l'amène dans deux heures.
— Non, mon enfant, merci! reprit Olympe. Ces courses-I»
lui font du bien. Elles sont nécessaires à son activité. Il faiii.
bien aussi qu'il surveille ses travaux. Il y prend tant d'intérêt
et il a si peu de temps à y consacrer ! Et toi-même tu as besoin
de repos après une nuit passée en voiture sans dormir; car
ton office de surveillant t'en empêchait.
— Et vous, ma tante, est-ce que vous avez dormi? dit
Amédée avec l'accent d'une tendre sollicitude que Dutertr-v*.
s'imagina être à même de remarquer pour la première
fois.
— Moi? très-bien, je t'assure, répondit Olympe, dont le
tutoiement envers Amédée parut aussi une chose nouvelle au
malheureux époux, quoiqu'il l'eût exigé lui-même à l'époqui;
où Amédée, âgé de vingt ans, était venu habiter Puy-Yerdon
définitivement.
— Oui, reprit Amédée, vous avez dormi aussi bien qu'on
peut dormir avec la tête d'une marmotte comme celle-ci sur
l'épaule !
Il s'adressait à Benjamine, qui entrait en cet instant par le
perron.
— Papa n'est pas dans le jardin, dit-elle; j'en ai fait le
tour. Il n'y a encore personne de levé, et je n'ai pu savoir où
il est.
— Il doit être à la grande ferme, répondit Olympe. Nous ne
le verrons sans doute qu'à dîner. Allons, patience, ma chérie.
Il faut l'aller coucher.
— Oh ! mère, j'en ai si peu envie, et c'est si beau de voir
lever le soleil.
— Je t'en prie, ma fille, va dormir un peu. Qu'est-ce que
dirait papa si je lui ramenais sa chérie avec la migraine ou
la fièvre ?
MONT - REVIXHE 20')
— Tu le veux, bonne mère ? J'y vas. Mais toi, tu vas te cou-
cher aussi ?
— Certainement î répondit Olympe.
— Mère, reprit l'enfant, voilà tes fleurs que je confie à ce
garçnn-là pour qu'il les fasse revenir dans l'eau. Et elle re-
mettait à son cousin une gerbe d'asphodèles.
La jeune femme embrassa la fille de son choix. Dutertre leur
entendit éclianger de gros baisers.
« Ah ! pensa Dutertre, cela sonne pourtant l'innocence et la
vertu, ces baisers-là ! »
Néanmoins, il resta immobile. Caroline s'en allait. Olympe
et Amédée restaient ensemble.
Tout aussitôt Olympe, qui était toujours debout près de la
porte entr'ouvcrle donnant sur le perron, dit à son neveu :
— Et toi aus.-i, Amédée, va te reposer.
— Oui, ma tante, répondit-il d'une voix qui tremblait aux
oreilles de Dutertre. Vous ne voulez pas que j'appelle votre
femme de chambre?
— Non vraiment, laisse dormir cette pauvre fille qui ne me
sait pas revenue. Je_n'ai besoin de personne.
— Bien siir ? vous ne souffrez pas ?
— Pas du tout.
— Vous ne prendrez pas d'opium ?
— Je n'en prends plus, dit Olympe avec enjouement. Est-ce
que j'en ai jamais pris?
— C'est vrai qu'elle est guérie, pensa Dutertre ; est-ce
l'amour de 1 lavien ou le mien qui a fait cette cm-e miracu-
leuse?
— Vous n'êtes pas inquiète de mon oncle, au moins? reprit
Amédée, qui semblait trouver mille prétextes pour ne pas sor-
tir; si vous Tétiez, je courrais...
— Non ! mais ne me parle pas comme cela, je le deviendrais :
tu ne l'es pas, de ton côté? Jure-le, je te croirai et me rassu-
rerai, car tu n'es pas menteur, toi !
— Je vous jure que mon oncle doit être où je vous dis.
— A la bonne heure ! C'est égal ! j'ai du guignon en
tout, Amédée. Je m3 suis hâtée de revenir ! Je me faisais une
si gi'ande fête de le surprendre et de pouvoir mettre im
12.
240 MONT-REVÉCHE
jour de plus dans ma vie ! Car elle est bien courte, ma vie,
sais-tu?
—Mon Dieu! que dites-vous là? Est-ce que... Oui, vous souf-
frez, vous le cachez !
— Il est plus inquiet que moi-même ! se dit Dutertre.
— Tu ne me comprends pas, reprit Olympe. Je dis que ma
vie est courte, parce qu'elle ne dure que deux ou trois mois
par année. Est-ce que j'existe quand il n'est pas là? Eh bien,
pourquoi as-tu l'air triste ? Est-ce que cela t'étonne ? Est-ce que,
comme moi, tu n'es pas une âme en peine en son absence?
— Non, cela ne m'étonne pas, dit Amédée, avec une grande
émotion, et je suis comme vous. Son absence nous fait bien
du mal à tous, mais elle vous tue, et voilà pourquoi je suis
triste. Si vous vous laissez mouiir, ma tante, qu'est-ce que
nous deviendrons? Mon oncle ne vous survivrait pas !
— Mais je ne veux pas mourir! s'écria Olympe d'une voix
pénétrante par sa douceur. Oh ! tu ne me laisserais pas mou-
rir, toi qui es un peu mon médecin. Mais le grand médecin
de l'àme, vois tu, c'est lui. Pourvu que je le voie, je suis sau-
vée. Ah ! mon cher enfant, aime-le bien, ce ne sera jamais
trop! Allons , bonjour ou bonsoir. Je monte. Tu fermeras cette
porte dont la s?rrure me brise les doigts; et puis, n'oublie pas
les fleurs de notre Benjamine.
— Ce ne sont pas les siennes, ce sont les vôtres, ma tante,
nous les avons cueillies pour vous. Vous les trouviez belles sur
leur tige au coucher du soleil.
— Oui, je les trouve belles, quoique pâles et tristes.
— Elles sont pures, mais sans parfum.
— Sans parfum ? dit Olympe en se penchant vers la gerbe
de fleurs. Eh bien, on calomnie comme cela beaucoup de
plantes, parce qu'elles ont des émanations fines et di^-crètes.
Moi, je trouve qu'elles ont l'odeur des bois, quelque chose qui
n'a pas de nom précis, mais qui charme, sans enivrer. Aies-en
soin. Adieu! à tan lot.
Et Olympe sortit.
11 se fit un silence qui étonna Dutertre.
Amédée ne bougeait pas. Dutertre écarta doucement la ta-
pisserie et le regarda attentivement.
MONT-REVÊCHE 211
Un faible jour pénétrait dans celte pièce; mais comme
elle était fort petite, Amédée se trouvait forcément assez près
de son oncle, pour que c^lui-ci ne perdit pas un de ses mou-
vements.
Le jeune homme, avant de se retirer par le jardin, demeu-
rait les yeux fixés sur la poite par où Olympe était sortie. 11
tenait toujours dans ses bras la gerbe de fleurs qu'elle avait rcs-
piroe. Tout à coup, par un mouvement convulsif, il la portai
son visage, l'en couvrit, comme pour étouffer les baisers dont
il la remplissait, et vint tomber ainsi sur un fautt uil, tellement
près de Dutertre, que, sans la préoccupation complète où il était,
il eût vu ses yeux ardents attachés sur lui. Dutertre n'y put
tenir. En proie à une agitation insupportable, et ne sachant pas
supporter plus longtemps son inaction, il écarta le rideau,
étendit le bras et prit dans les mains d'Amédée les fleurs qu'il
en arracha avec une sorte de violence.
Amédée tressaillit, devint pâle comme la mort, et resta
fasciné parle regard de son oncle, les yeux dans les siens, avec
l'expression d'un profond désespoir,mais sans honte ni crainte.
Dutertre fut subitement dé::,armé par cet air de franchise qui
bravait la douleur môme.
— Ah ! malheureux I s'écria-t-il, toi aussi ,tu l'aimes ! mais
c'est un inceste du cœur !
— Non, il n'y a pas d'inceste, répondit Amédée avec la ré-
solution d'un homme fort, qui, contraint d'avouer tout, ne
recule devant rien; il n'y en a pas dans mon cœur, puis-
qu'il n'y en a pas dans ma pensée.
— Mais ce parfum que tu cherches là, s'écria Dutertre en
froissant les asphodèles, c'est à moi de l'y trouver, à moi seul,
et tu me le voles, dans le secret de ton âme !
— Pourquoi me volez-vous le secret de mon âme? répondit
Amédée, presque irrité contre son oncle. "Vous faites là un
grand mal à vous et à moi !
— Le malheureux me donne tort! s'écria Dutertre avec an-
goisse. Oui, oui, c'est moi qui suis le coupable, parce qu'on me
croit aimé I
— Vous êtes aimé, mon père, ne soyez pas ingrat envers le
ciel, vous êtes aimé comme personne ne le fut jamais.
212 FiONT-REVlCHE
— Qu'en sais-tu, insensé? Tu t'en inquiètes donc bien ? Et
que l'importe à toi? T'ai-je chargé de veiller à la garde de mon
trésor ?
— J'ai veillé sur sa santé, rar sa vie. Quelle plus grande
preuve d'amour et de dévouement pouvais-je vous donner, à
vous, que de rester auprès d'elle?...
— En soutTrant comme tu souffres, n'est-ce pas?
— Qui vous a dit que je souffrais ? Me suls-je jamais plaint?
S'en doute-t-ellc ? Quelqu'un a-t-il pu jamais lire dans mc.<
yeux ?
— Oui, quelqu'un l'a remarqué et deviné; quelqu'un Ta dit
et écrit.
— Si ce quelqu*un-là n'est pas une femme nommez-le-moi,
et il faudra que l'un de nous...
— Vous ne le saurez jamais. Je ne vous accorde pas le droit
de vous battre pour ma fem.me.
— Pour elle I non certes ! personne ne l'aura jamais, pa^;
même vous, mon oncle. On peut se battre pour soi-même,
quand on est accusé d'avoir insulté une telle femme, même
par la pensée. On ne peut jamais se battre pour prouver qu'elle
ne le mérite pas. Ce serait lui faire outrage que d'accepter la
possibilité d'un pareil doute.
— C'est de l'idolâtrie que tu as pour elle, malheureux !
— Eh bien oui, que vous importe? N'ai-je pas le droit d'a-
dorer dans le mystère de m.on âme la même divinité que
vous ? Vous êtes le prêtre, et je vous vénère d'autant plus que
vous êtes seul digne de l'être. Mais moi, croyant et fervent,
moi qui baise les reliques de la porte du temple, sans avoir
jamais permis à mon imagination d'en franchir le seuil, en
quoi suis-je sacrilège envers elle ou envers vous?
— Amédée, répondit Dutertre, je connais ta force morale,
ta religion, ta candeur ; mais tu blasphèmes sans le savoir
en assimilant le culte de la créature à celui du Créateur. Il se
mêle toujours à ces extases de l'âme je ne sais quelles ex-
tases des sens dont la pensée m'irrite et dont le spectacle m'a
ôté la raison un instant. J'aurais dû, tu dis vrai, ne pas violer-
le sanctuaire de ta conscience, ne pas surprendre et dérobi i-
le secret de tes rêves. Le mal est fait, et je l'ai commis mal-
MONT-REV^'CHE 213
gré moi, comme, malgré toi, sans doute, tu embrassais et res-
pirais ces flem's.
— Ces fleurs qu'elle n'avait pas même touchées ! reprit
Amédée. Et quelle plus grande preuve voulez-vous donc de
mon respect? Tenez, voilà son mantelet; je l'avais bien vu, et
j'ai résisté à la tentation d'y porter la main.
— Ame Jée 1 Amédée ! il y a dans la plus chaste flamme, dans
la passion la mieux: cachée et la plus contenuo, quoique chose
de terrestre qui ôte la raison aux: êtres doués de la plus puis-
sante volonté. C'est un dangeureux martyre que celui auquel
je te condamnais !
— Dangereux! pour qui? s'écria Amédée en tombant aux
genoux de Diitertre. Vous n'oseriez pas dire, mon père, que
ce fut pour vous ou pour elle! Oh! ne le dites pas! ne m'ôtez
pas le principe de ma force, voire estime et celle de moi-
même !
— Dangereux pour toi, oui, pour toi seul, j'en suis per-
suadé, dit Dutertre en lui prenant les mains, pour toi, mon
enfant, dont la raison et la vie succomberont aux secrètes tor-
tures d'un amour ainsi combattu en toi.
— Vous ne le croyez pas, répondit Amédée, rouge d'un no-
ble orgueil; vous ne me croyez pas si faible que de combattre
sans vaincre, quand je n'ai affaire qu'à moi-même.
— Tu guériras, sans doute ; mais tu es dans le paroxysme
de la fièvre, et il ne faut pas en affronter la cause à toute
heure.
— Au contraire, dit Amédée avec résolution, il le faut! il le
faut absolument, si c'est pour moi seul que vous craignez. Et
c'est pour moi seul, dites, mon oncle, c'est bien pour moi
seul? Si vous aviez une autre pensée, je n'attendrais pas mon
ordre d'exil, je sortirais de votre maison à l'instant môme, et
pour toujours !
— Irrité contre mr>i, sans douîe? dit Dutertre, étonné du
feu de son regard.
— Eh bien, répondit le jeune homme, exalté comme un
saint des anciens jours, mortellement blessé par vous, qi.i
m'auriez outragé et déshonoré dans votre for intérieur.
— Enfant enthousiaste, dit Dutertre, je ne veux pas, je ne
214 MONT-REVÊCHE
peux pas douter de vous... ni d'elle! ajouta-t-il avec un peu
plus d'effort.
— Encore moins d'elle, j'espère! s'écria Amédée prêt à re-
procher à Dutertre de ne pas assez véne'rer sa femme.
— Je sais qu'elle ne vous aime que comme son fils, comme
je vous aime! répondit Dutertre. Si j'en avais jamais douté, j'en
serais sûr en ce moment, oij je viens de l'entendre vous parler
de son affection pour moi en des termes qui m'honorent. Mais
je vous répète, enfant, que votre malkeureuse passion vous
crée une situation impossible, au-dessus des forces humai-
nes!
— Vous ne connaissez pas la mesure des miennes, mon
ami, dit Amédée avec animation. 11 y a des souffrances qu'on
aime, précisément parce qu'on sent qu'on les domine. Le jour
où, exilé d'auprès d'elle, je n'aurai plus de mérite à souffrir
pour vous, je serai brisé. Je l'ai essayé plusieurs fois ; je le
sais, l'absewîe me tue, et c'est alors que ma passion m'écrase.
Sa présence à elle me ranime et me rend l'empire de moi-même.
Me croirez-vous, moi que vous appelez la bouche saiis souillure
si je vous dis que quand elle est là, devant moi, je ne souffre
pas, je n'ai pas de désir, je ne crois pas qu'on en puisse avoir;
que je me sens aussi calme, aussi pleinement heureux qu'im
enfant auprès de sa mère,* que je n'ai jamais désiré baiser sa
main en la regardant ; que mon cœur ne bat pas quand elle
s'appuie sur mon bras; que mon sang coule mesuré et rafraî-
chi dans mes veines quand elle me parle de vous avec adora-
tion; que même mon cœur se dilate à l'entendre et à lui ré-
pondre; enfin, que là où la divinité est présente, il n'y a plus
pour moi de femme?... Dites; croyez- vous que je mente en
vous disant cela?
— Non, répondit Dutertre, frappé de ce qu'il entendait, non!
car c'est ainsi que je l'ai aimée quatre ans avant que d'oser le
lui dire.
— Je le sais, reprit Amédée ; alors que vous hésitiez devant
cette chose si grave, un second mariage, vous aimiez bien sou-
vent sans espoir, et, dans ces moments-là mêmas, vous étiez
heureux. Eh bien, vous l'étiez moins que moi ; car, dans ces
heures de renoncement à votre bonheur, vous ne vous immo-
MONT-REVÊCHE 215
liez qu'à un devoir encore mal déûni dans votre conscience.
Vous n'aviez pas la crainte vague de gâter l'avenir de vos en-
fants. Moi j'ai la certitude que je tuerais mon père, et vous
croyez que je peux nourrir en moi le désir d'être heureux au
prix d'un pareil crime ? Non, non! mon bonheur est plus haut
placé que dans la satisfaction de mon-famour-propre. Il est
placé dans le sacrifice de cet amour même, et si vous m'en
ôtez la gloire^ vous me laisserez toute ma misère, en m'arra-
chant ma plus haute, ma souveraine consolation! Vous avez
cédé à votre passion, vous, mon père, parce que vous en aviez
le droit ; voui pouviez la légitimer, vous ne pouviez prévoir
les maux qu'elle a causés dans votre famille, et qui, après tout,
ne sont pas sans remède. Moi, qui ne pourrais avoir d'espérance
sans rougir, je ne peux pa^ être vaincu, je ne peux pas être
faible! Et puis, gàce à Dieu, je ne suis pas aimé!
—_ Glace à Dieu, dis-tu? demanda Duterlre étonné.
— Oui, grâce à Dieu, puisque c'est vous qui l'êtes ! répondit
Amédée avec l'enthousiasme du dévouement, et puisque c'est
justement vous que je préfère à moi-même !
Dutertre, profondément attendri, cacha son visage dans
ses mains : puis, après un instant de silence, il les posa en
signe de bénédiction sur la tête du jeune homme, en lui di-
sant :
— Mon fils, je vous estime, je vous aime et je vous bénis,
mais vous ne pouvez pas rester ici.
XXÏIl
Amédée, atterré, courba la tête comme si cette bénédiction
eût été celle du prêtre au pied de l'échafaud.
— Vous me tuez, dit-il; mais que votre volonté soit faite!
— Non, je te sauve, dit Dulertre en se levant. Il y aurait,
dans la tâche que tu t'imposes, des douleurs que ni toi ni moi
n'avions prévues. C'est à moi seul de les supporter. Ne m'in-
terroge pas, je ne puis rien te dire, sinon que je crois en toi
comme en moi-même, et que ce n'est par aucun sentiment
216 3I0NT- REVÉCUE
d'égoïste et vulgaire méfiance que je t'éloignc. Je te dis qu'il
le faut, noïi pour mon honnem-, mais pour ma dignité; non
pour le repos de mon esprit, mais pour celui de ma conscience.
— Votre arrêt est mystérieux, mais je dois m'y sousmettre
sans le pénétrer, dit Amédée. Alors, donnez-moi donc quelque
grande tâche à accomplir pour vous, quelque mission difficile;
trouvez-moi un moyen pour que je trouve, moi, de la force,
en me disant que ma force vous est nécessaire.
— Oui, elle m'est nécessaire, elle me le sera toujours. Mais
c'est au sein de la famille surtout, car j'ai besoin de ton affec-
tion plus encore que de ton intelligence et de ton travail.
Écoute! cette famille si belle et si vivace, dont j'étais trop fier
et que je croyais pouvoir rassembler toujours sous mon
aile, va se disperser. 11 le faut. Éveline va, je crois, épouser
Thierray, qu'elle a choisi elle-même et que j'estime. Nathalie
lïiesuit à Paris : va m'y attendre; nous vivrons là tous les trois
avec ma sœur. Je ne ferai ici, pendant l'année qui va com-
mencer, que de rapides apparitions, comme j'y suis contraint de-
puis que j'ai eu le malheur d'accepter la députation. Ma femme
libre, calme, habituée déjà à lidée de quelques années d'ab-
sence, séparée de celle de mes filles tjui la tue, vivra tranquille
et guérira auprès de ma Caroline. D'ici à un an, Nathalie sera
mariée; je donnerai ma démission, et alors, si tu peux me
jurer sur l'honneur que tu es guéri, nous reviendrons vivre
ici, et je caresserai de nouveau l'espoir que tu m'as donné
de l'attacher à ma plus jeune... à ma meilleure fille ! Sinon, tu
partiras pour l'Amérique, où tu auras peut-être ma fortune à
tauver d'un danger toujours suspendu pour elle.
— Ce danger vous préoccupe trop peu, mon oncle, laissez-
moi partir tout de suite.
— Non, dit Dutertre, qui s'effrayait des suites du désespoir
d' Amédée, et qui n"osait l'abandonner trop à lui-même, tant
le sentiment paternel vivait généreux et tendre dans son âme
à côté du sentiment conjugal; — non, le moment de s'occu-
per des choses matérielles n'est pas venu. Nous souffrons ici
d'un mal moral, moi surtout, qui vais m'exiler encore une
fois de ma maison, et associer ma vie pour plus de souffran-
ces à celle d'une âme terrible, d'une fille parfois dénaturée !
MONT-REVÉCHE 217
l'aurai beaucoup à souffrir, mon ami ; il me faudra de la force
et de la patience. Je n'aurai pas ma Benjamine pour essuyer
mes larmes. Je laisse ce trésor à Olympe. Remplace auprès de
moi cette fille chérie, en même temps que tu seras le doux et
sage conseil que j'aime à écouter dans mes agitations inté-
rieures. Tu m'aimes plus que toi-même, tu le dis, je le crois,
j'accepte!
En parlant ainsi, Dutertre examina la physionomie d'Amé-
(lée avec soin. Il épiouvait ce jeune courage, il s'efiurçait de
l3 détacher de lui-même, de le sauver par l'enthousiasme du
dévouement, qui était sa véritable vertu, sa véritable force.
S'il eût aperçu quelque hésitation dans son regard, quelque
défaillance dans son esprit, il eût renoncé à ce moyen de salut,
il en eût cherché quelque autre. Mais le regard d'Amédée resta
l)rillant, sa ligure s'éclaircit, un sourire d'espoir et de recon-
naissance fit trembler ses lèvres.
— Oui, vous avez raison, s'écria-t-il , c'est là mon désir,
c'est là ma mission et ma gloire ! Être votre appui dans la lutte
qu'on livre à votre justice et à votre bonté, votre consolation
dans les douleurs dont on vous abreuve !... Merci, merci, mon
père! je ne suis pas assez grar.d, assez digne pour vous con-
seiller, comme vous le dites; mais là où la grandeur manque,
la tendresse supplée. Je vous aimerai, je souffrirai avec vous,
je trouverai moyen de vivre et de bénir mon sort avec cette
pensée-là ; soyez tranquille ; je pars tout de suite... il le faut...
Oui, je comprends, ou je devine ! quelque langue empoison-
née... Non, non, n'en parlons pas, n'y pensons pas. Pardon-
nons tout. Travaillons au bonheur de ceux qui nous assassi-
nent. IStjus les ramènerons par la patience, par le dévoue-
ment; vous verrez, mon oncle, vous serez encore heureux!
Vous guérirez tous vos malades ! Oh ! soyez béni pour cette
pensée de vouloir me garder prèj de vous quand vous serez
loin d'ici !
Amédée tomba dans les bras de son père adoptif en fondant
en larmes. Son cœur se brisait,^ais il restait si fidèle, ^i sin-
cère envers son juge et son rival; il baisait avec tant d'effu-
sion la main du sacrificateur, que Dutertre oublia entièrement
l'espèce de rage qui l'avait transporté un instant auparavant.
2!8 MONT-REVÊCHE
pour le serrer dans ses bras et ne plus voir en lui que le meil-
leur des fils et le plus pur des êtres.
11 le suivit dans le pavillon carré, s'occupa de le munir
d'argent, de lettres et d'effets avec une délicate sollici-
tude, et prépara avec lui le prétexte d'affaires qu'il don-
nerait à ce brusque départ, sans éveiller l'attention de per-
sonne.
Pendant ce temps on préparait la voiture qui devait emme-
ner le jeune homme. Duterlre lui prit le bras pour l'y conduire
lui-même. En repassant devant la porte de la tourelle où, tant
de fois, Amédée avait veillé de loin et en secret sur le som-
meil fébri'e d'Olympe, Dutertre sentit un alourdissement du
bras appuyé sur le sien, comme si la mort glaçait subitement
les membres de ce malheureux enfant ; mais cette violente
émotion fut rapidement vaincue. Amédée souiJt de son mal
en silence, et tout aussitôt, plein de vaillance et de sublime
enjouement, il doubla le pas, en recommandant à son oncle
ses fleurs et ses animaux favoris. Quand la voiture qui empor-
tait le dernier sourire adressé à son ami eut disparu derrière
les murs du château, il retomba comme anéanti sur lui-même,
et pendant quelques heures il fut réellement suspen'du entre
la vie et la mort, ne pensant plus, ne comprenant pas, ne se
souvenant de rien, et croyant qu'il n'amait pas la peine d'aller
jusqu'au bout de son voyage.
Dutertre, resté S2ul, sentit une sorte de soulagement mo-
mentané, comniie après l'accomplissement d'un devoir ; mais
quand il rentra dans sa maison, il pensa qu'il n'y reverrait
plus cet enfant si parfait, et la trouva vide. L'être qui, pour
lui, peuplait tout do joies ineffables, était comme séparé de lui
désormais par un abîme. Il ne croyait pas Olympe infidèle par
le cœur, et il savait qu'elle ne l'avait pas été par les sens; mais
il n'était pas sûr qu'elle ne l'eût pas été par l'imagination :
et ne fût-ce que pour un instant, sans le concours de sa vo-
lonté, et comme à Tinsu d'elle-même, c'en était assez pour
que le radieux bonheur de l'époux fût terni, presque empoi-
sonné.
11 n'alla pas réveiller sa femme. Il ne voulut ou il n'osa pas
croire que quelque inquiétude sur sou compte l'eût empêchée
MONT-REVIXHE 219
de s'endormîr. Il n'alla pas, comme à l'ordinaire, contempler
son beau sommeil chaste comme celui d'une vierge. Il crai-
gnait lie se surprendre moins occupé de l'admirer que d'es-
pionner la découverte de quelque secrète trahison de l'âme.
Son rôle d'époux, qu'il avait rempli jusque-là avec tant de re-
ligieu>e dip:nité, lui parut, pour la première fois, le rôle
odieux ou ridicule d'un mari jaloux ou trompé.
Il alla errer dans les bois et prit la direction de Mont-Re-
Têche sans y songer, mais entraîné par un instinct de méfiance
dont il ne se rendait pas compte. Il rencontra Thierray qui
Tenait déjeuner à Pay-Verdon. Dutertre ne songea pas à sa-
luer en lai son gendre, à lui faire l'accueil encourageant et
paternel des autres jours. Il ne se souvenait même pas que
ce lût là le futur époux d'Éveliiie. Il ne voyait plus en lui que
le confident de Fiavien, l'homme qui avait lu celle lettre mau-
dite, et qui pouvait supposer son honneur en péril. Sans cette
lettre, Duteitrc eut, à coup sûr, ce jour-là, provoqué géné-
reusement ces aveux délicats, toujours embarrassants de la
p-îit d'un homme sans fortune, demandant la main d'une riche
héritière. Plus que tout autre, Thierray avait besoin qu'on fît
les premiers pas vers lui, car sa fierté soutirait extrêmement
de la situation où il se trouvait. Il sentait que ses assiduités
auprès d'Éveline ne pouvaient se prolonger davantage sans la
sanction officielle du père de famille. Il s'était donc résolu à la
demander ce jour-là, et quand il vil Dutertre seul et à pied,
il descendit de cheval et se mit à marcher près de lui, espé-
rant, comptant presque que Dutertre allait le premier briser la
glace.
Mais Dutertre, pâle, malade, accablé, le consterna par la
différence de son accueil avec celui des autres jours ; son front
chargé d'ennuis, son regard investigateur, ses paroles con-
traintes firent croire à Thierray que l'équipée d Éveline était
découverte, et qu'il se trouvait en présence d'un père juste-
ment irrité, qui attendait, dans une attitude sévère, l'olfre de
la réparation inévitable.
Thierray n'était nullement préparé à se jeter la tête en avant
dans le précipice du mariage avec une lille sans cervelle. 11
avait compté parler de ses espérance et avoir du temps pour
220 MONT-REVÊCHE
se raviser, si l'inconséquence dÉ véline l'y forçait, sans
l'exposer à aucun biàme. En se croyant pris dans un piège,
peut-êlre tendu par elle avec plus d'habileté qu'elle n'en
paraissait capable, peu s'en fallut qu'il ne la prit en aver-
sion.
Enfin il fallait s'exécuter, car Dutertre parlait de la pluie et
du beau temps d'un air préoccupé que Thierray prit pour un
air ironique et menaçant.
— Monsieur, dit Thierray, vous me faites l'honneur, j'es-
père, de ne pas me regarder comme un misérable, et j'ai
hàle de vous prouver que je suis digne de l'estime que vous
m'avez témoignée jusqu'à ce jour; mais, avant tout, j'ai be-
soin de vous demander si vous me croyez capable d'avoir pro-
voqué, môme par intention, la regrettable circonstance où je
me suis trouvé hier.
— Assez ! assez ! monsieur Thierray, répondit Dutertre avec
une sorte de violence. Je sais t'ès-bien qu'il n'y a pas de votre
faute ; il n'était pas besoin de me le dire, et je m'étonne beau-
coup que vous pensiez devoir m'en parler. Puis il ajouta d'un
ton plus calme : — Vous avez de 1 honneur ; je me fie à votre dis-
crétion, bien que je sache qu'il n'y ait là rien de grave, rien
qui blesse mon honneur , et dont j'aie le droit de me plaindre
en ce qui vous concerne.
Dutertre croyait, en parlant ainsi, que Thierray s'était
aperçu de sa méprise dans l'envoi de la lettre, et qu'il venait
lui en témoigner son regret, idée qu'avec raison il trouvait
assez inintelligente, presque déplacée. Il nesedoutaii pas plus
de la visite de sa fille à Mont-Revôche que Thierray ne se dou-
tait d'avoir encore quatre cents vers de sa façon dans le tiroir
de son bureau à la place des confidences de son ami.
La philosophie de Dutertre à son égard le frappa donc
d'une grande surprise, et il y vit un esprit de justice si ri-
gide, qu'il en fut presque elfrayé. a Pauvre Évelinel pensa-
t-il, on la sait si folle qu'on ne songe pas même à m'accuser,
et on l'abandorme aux conséquences de sa faute , sans m'im-
poser pour devoir de les réparer. Allons ! je serai aussi hé-
roïque que cet honnête homme! j'épouserai, dussé-je m'en
mordre les doigts plus tard. »
MONT-REVÉCHE 221
— Monsieur, dit-il, j'admire votre sagesse et votre fierté ;
mais je sens que je dois à votre honneur une réparation...
— Eh ! quelle diable de réparation pourriez-vous m'oiVrir,
vous? dit Dutertre en l'interrompant avec une sorte d'ironie
amère. Vous ne pouvez pas m'en donner d'autre que celle du
silence, et j'y compte. Ne parlons plus de cela, vous dis-je.
Et lui tendant la main d'une manière plus imposante qu'af-
fectueuse, il ajouta :
— N'en parlons jamais, je vous en prie, Thierray.
Thierray fut profondément blessé de cette réponse, qui
pouvait s'interpréter comme un refus formel de la main
d'Éveline.
« Fort bien, se dit-il, les bourgeois sont toujours des bour-
geois; les riches voudront toujours des gendres riches; les ar-
tistes, les gens de lettres seront toujours, dans les familles
opulentes , des messieurs sans conséquence , pour qui les de-
moiselles de la maison ont parfois des passions assez vives,
mais qui ne sont pas tenus d'épouser, parce qu'ils ne peuvent
offrir, eux, aucune espèce de réparation à l'honneur compro-
mis. Pourvu que je me taise, on ne m'en demande pas davan-
tage; c'est tout ce à quoi je suis propre. Un amant discret et
clandestin, c'est possible; un époux officiel, jamais! »
Il ne répondit à Dutertre que par un sourire dédaigneux,
que Dutertre n'observa même pas. Thierray aurait rougi d'in-
sister; il aurait eu l'air de profiter de la folie d'une petite fille
pour épou:^er un million de dot. Mais sa surprise, sa consterna-
tion furent au comble, quand Dutertre, qui ne voulait plus
penser qu'au bonheur de sa fille , et était résolu à surmonter
son propre malaise en présence de son futur gendre, lui dit
fort naturellement :
— Allons! Thierray, vous êtes à cheval, vous alliez à Puy-
Verdon, ne vous dérangez pas plus longtemps. Je vais voir une
coupe que j'ai par ici; ma femme est revenue, et je vous re-
trouverai à déjeuner.
Là-dessus, il s'éloigna sans juger nécessaire d'attendre la
réponse de Thierray.
« Ceci est trop fort, dit le jeune homme en remontant avec
rage sur son cheval. On sait que je suis aimé; la fille est corn-
222 MONT-REYÊCHE
promise; on m'interdit très-formelloracnt de songer au ma-
riage, et on m'autorise à revenir dans la maison ! C'est un peu
trop me traiter en subalterne, je pense... ou bien cette fille a
déjà fait plus d'une e'quipée du même genre. On sait qu elle est
perdue, qu'elle ne peut être e'pousée, et on lui permet d'avoir
des amants sous forme de fiancés pour l'empêcher de fa-re du
scandale. Est-ce là la cau'^e de ce soin qu'elle prend elle-même
^e ne jamais rien promettre pour l'avenir? Est-elle unp de ces
femmes affranchies qui ont horreur du mariage et qui préten-
dent vivre libres à la face du monde? Elle est assez cerveau
brûle pour avoir contraint sa famille à subir les conséquences
de son émancipation. Ma foi, je serais bien sot de n'en pas pro-
fiter. Cela est beaucoup plus agréable qu'un engagement
comme celui que j'allais prendre. »
Et Thieriay piqua des deux, le cœur plein de colère et l'es-
prit de railleries.
Mais comme il approchait des tourelles blanches et svoltes
de Puy-Verdon, il assista à une petite scène gravement bur-
lesque qui le fit rentrer en lui-même.
Quoiqu'il n'eût pas emmené Forgct, Forget se trouvait là. Il
était venu pour vider un compte avec M. Crésus, qu'il n'avait
pu voir la veille, le page ayant passé tout le jour endormi et
caché dans le grenier à foin, pour se dédommager de la mau-
vaise nuit qu'Éveline lui avait procurée. Forgct venait cher-
cher et guetter Ci ésus aux alentours du château, et au moment
où Thieiray approchait, le rigide serviteur de Mont-Kevêche
venait de surprendre, auprès d'un jeune arbre dépouillé de ses
feuilles, le page de Puy-Verdon prenant en rêve le délassement
d'une pipée dont il préparait les gluaux.
ThieiTay entendant parler Forget sur un diapason inusité, et
reconnaissant aussi la A'oix de Cre'sus, qui semblait demander
grâce tout en provoquant, selon la coutume des enfants terri-
bles, arrêta son cheval et prêta l'oreille.
— C'est liès-bien ! disait Forget. Tu n'es qu'un méchant ga- s
lopin que j'ai toujours soupçonné de me voler mon labac et
mes brosses. Tu le faisais par méchanceié plus que par chipe-
rie, je le sa-.s bien; mais tu m'as fait de mauvaises farces dont
je n'ai pas voulu me plaindre. C'est toi, pas moins, qui m'as
MONT-REVÉCHE 223
fait quitter ces bons maîtres, parce que je ne pouvais plus me
supporter avec toi. J'ai été bon; j"ai dit : « Si je le fais ren-
voyer et qu'il tombe sur de la canaille de maîtres comme il y
en a, c'est un enfant perdu qui ira au mal comme tant d'au-
tres. J'ai lâché la maison... »
— Oui, oui, répondit Crésus, parce que vous saviez bien qu3
mademoiselle Éveline me soutiendrait , et que vous ne me fe-
riez pas renvoyer comme ça! Vous n'êtes qu'un vieux grigou
qui se fâche de tout...
— Et, en attendant, je t'ai pardonné quand tu es venu me
demander grâce en pleurant, et me disant que si tu étais ren-
voyé de Puy-Verdon, tes parents ne te recevraient pas. Le
vieux a cédé la place au jeune, parce que le vieux était sûr de
gagner sa vie honnêtement partout, et que le jeune risquait
de devenir un vagabond et de finir par les galères.
— Eh bien, qu'est-ce que vous me reprochez à c't' heure?
quel mal est-ce que je vous ai fait depuis?
— Tu m'as fait faire hier une sottise, et je te le reprocherai
toute ma vie. Tu es venu me chanter des histoires, me dire
des mensonges au sujet de... enfin, suffit!
— Mais puisque je vous dis que mademoiselle Eve...
— Tais-toi, tais-tci, vilain môme ! si tu dis encore une fois
son nom, j' vas t'allonger encore une fois les oreilles.
— Allons, allons, père Forget, pas de bêtises ! Je vous jure
qu'elle m'a dit ce que je vous ai dit. Je savais bien que c'était
une frime pour vous faire couper dedans, et qu'elle n'allait
chez vous que pour faire une farce à votre monsieur ; mais
dame ! je vous ai parlé comme j'étais commandé. C'est-il ma
faute?
— C'est bon, en v'ià assez, dit Forget, je ne veux pas te
faire de mal aujourd'hui ; mais c'est pour te dire que si tu as
le malheur de répéter un mot de cette histoire-là, même à
monsieur Thierray, qui ne sait pas seulement qui c'est qui
est venu trimer la nuit dans ses corridors, tu vois bien ton
arbre à piper les oiseaux? eh bien ! je prendrai un bâton de
c'te taille-là, et je te réponds que dans l'état où je te laisse-
rai, tu ne diras plus un mot ni bon ni mauvais, car tu seras
mort.
224 MONT-REVÊCHE
— Tiens, vieux assassin, vieux Jirigand! dit Crésus d'un ton
de délresse, car Forget le secouait rudement ; est-ce que vous
croyez que je veux parler de ça pour me faire flanquer à la
porte? Làchez-moi donc! Quand je vous dis que si vous n'en
parlez pas, ça ne se saura jamais!
— A la bonne heure ! dit Forget en le lâchant et en stimu-
lant sa fuite par l'impulsion d'un formidable coup de pied,
vous êtes un joli garçon, à c't' heure.
Crépus disparut en grommelant des injures ; Forget s'en alla
avec un calme philosophique, et Thierray doubla le pas poui-
le rejoindre.
— Forget, lui dit-il, j'ai entendu et vu ce qui vient de se
passer. Je sais maintenant, ou je devine de qui il est question.
Quelqu'un dans le château, le sait-il?
— Pas les domestiques, du m.oins, monsieur, et vous voyez
que j'ai pris mes garanties avec le galopin.
— Avait-il parlé ?
— Non , monsieur ; mais si l'argent donne une sûreté pour
l'avenir, la crainte en donne une autre. La demoiselle paye
sans doute, moi, je fais ce que je peux, je cogne.
— Et moi, que puis-je faire?
— Ritn, monsieur, que de paraître ne rien savoir.
— Vous avez raison, Forget, j'y suis décidé.
— Oui, monsieur, ce sera bien. Vous ne pouvez pas épouser
ça, c'e^ttrop riche, et j'ai été bien simple de croire que c'é-
tait convenu. Mais c'est gentil, voyez-vous, c'est honnête. Ça
met le chapeau sur l'oreille et ça prend des airs de linotte,
parce qu«3 ça ne sait rien. C'est gâté, mnis c'est bon comme le
père, et faire du tort à une jeunesse comme ça, ce serait l'af-
faire d'un sans cœur.
— La vérité sort de la bouche des simples, dit Thierray.
Merci, Foi-get.
11 toarna bride, et, d'un temps de galop, retourna à Mont-
Revèche avec la résolution d'en partir le soir même.
I
MONT -REVÉCUE 225
XXIV
La journée fut triste à Puy-Verdon. Éveline, à qui son père
avait annoncé Thierray au déjeuner (s'étonnant lui-même de
ne pas le voir rendu avant lui ), l'attendît vainement d'heure
en heure, et passa de i'inquiélude au dépit, du dépit à l'effroi
et au chagrin. Olympe, ravie de voir son mari plus tv!,t qu'elle
ne l'espérait, sentit tout aussitôt un coup mortel la frapper au
cœur quand elle lut sur son visage un abattement inconce-
yable et qu'elle trouva dans ses manières quelque chose de
contraint qu'elle ne connaissait pas. L'attitude de Nathalie
était eflrayante de raideur et d'amertume. «Elle me le tuera,
se disait Olympe. Hélas! ne peut-elle se contenter d'une vic-
time? » La pauvre femme voyait bien que la blessure faite à
Dutertre partait de là, mais elle était si loin de penser qu elle
eût à se défendre ou à se justifier auprès de lui, qu'elle se gar-
dait de l'interrogei-, s'étant fait une loi, non-seulement de ne
jamais se plaindre à lui de Nathalie, mais de ne jamais l'aider
à s'en plaindre devant elle. Dans cette union qui semblait si
belle, si bien assortie, et que l'amour avait formée de ses
propres mains, il y avait fatalement uu côté sacrifié : ces
deux époux ne pouvaient ouvrir entièrement leur cœur l'un à
l'autre. Ils souiTraient d'un mal commun qu'ils ne pouvaient
jamais alléger par un mutuel épanchement, et une des plus
vives ^ources de la félicité humaine, la fusion des chagrins
dans l'intimité, leur était interdite par les délicatesses de l'af-
fection môme.
Le départ d'Am.édée étonna médiocrement. Dans une vie
aussi pleine et aussi chargée d'intérêts généraux et particu-
liers que l'était celle de Dutertre, il paraissait tout simple
qu'uuf» nouvelle imprévue le fit disposer pour quelques jours
de l'intelligence et de l'activité de son neveu. Dutertre ne
donna pas d'importance à ce départ, et se contenta de dire
que l'alfaire pourrait bien retenir Amédée absent une quin-
zaine.
13.
22G MONT-REYÉCHE
Nathalie observa tout haut à son père qu'elle augurait une
plus longue absence. Elle seule avait compris la cause de cet
incident. Dateitre lui répondit d'un ton bref qu'elle ne savait
rien de ses elfaires. Elle subit cette mortification avec une
sorte de joie. Elle avait étonné et inquiété Olympe, qui voyait
poindre des malheurs inconnus dans chacune de ses paroles
mystérieuses.
Caroline gronda son père de n'avoir pas envoyé son secré-
taire ou quelque autre de ses employés à la place d'Amédée.
— Qu'est-ce que nous allons faire sans notre bonne Œ enfants?
dit-elle, répétant par affection le titre que sa sœur Éveline
avait donné par moquerie à Amédée. Qu'est-ce qui m'attra-
pera des papillons ? Et l'anglais, que je commençais à parler,
je vais l'oublier, moi ! Et qu'est-ce qui nous fera la lecture
perdant que nous travaillons, maman et moi?
— Le fait est, dit Éveline, qu'il va nous manquer notre pau-
vre Amédée! 11 faudra donc que je monte à cheval toute seule
dans le parc, puisque mon pèi e me trouve trov grande poiu'
être accompagnée dehors par un domestique? Oh! si je reste
enfermée, moi, je vais faire une maladie.
Duterlre sentait lui-même combien, dans une famille, l'ab-
sence d'un des membres les plus dévoués et les plus aimables
laisse un vide sinistre. A chaque instant il se surprenait sur le
point d'adresser la parole à son neveu, et quand on venait lui
parler de ses travaux des champs, il disait, ne se rappelant
pas les détails nombreux dont il l'avait chargé : « Nous de-
manderons cela à M. Amédée. » Et tout aussitôt il avait le
cœur serré en se disant qu'Amédée ne reviendrait peut-être
jamais à-Puy-Verdon.
Au biut de deux ou trois jours, Dutertre, surpris de ne pas
voir revenir Thierray, et remarquant les yeux souvent rouges
de larmes de la pauvre Éveline, le crut malade et alla lui
rendre visite. Thierray n'avait pas quitté le paysj mais, ce
jour-là, il était allé faire une longue cour.-e dans la campagne.
Dutertre lui laissa sa carte, et quelques jours se passèrent en-
core ainsi, sans que Thierray fît mine de reparaitre.
Thierray s'était promis de retourner ;\ Paris. Mais sa situa-
tion lui paraissait si étrange, qu'il crut devoir rester au moins
MONT-REVÊCHE 227
une semaine'en expectative. «Si Duteitrc pense que j'ai com-
promis sa fille, se disait-il, il viendra m'en demander répara-
lion; s'il pense que c'est elle qui s'est compromise pour moi,
il jugera peut-être devoir accepter telle que je lui ai offerte.
Mon devoir est donc de laisseï- venir, et de me tenir sous la
main de ce père irrité ou fantasque.»
Et il continua le roman qu'il écrivait pour le public, ju-
geant que celui de sa vie réelle tournait à un pauvre dénoû-
ment.
Thierray était mortellement triste, en dépit de sa résigna-
tion. « On dit, écrivait-il à Flavien, que le témoignage d'une
bonne conscience tient lieu de tout. Je t'assure que ma con-
science est pure de tout crime, et même de toute faute, et
pourtant ton manoir m'est devenu une prison, ton revenant un
cauchemar, et ton perroquet une figure de croque-mort. J'a-
vais rêvé ici pourtant, pendant vingt-quatre heures, une vie
de prince à ma taille de poète ; si j'avais épousé le million
d'Éveiine, mon ambition se fût bornée à avoir six mille li-
vres de rente et à te louer Mont-Revêche à perpétuité, afin d'y
travailler en paix avec une Éveline convertie, une capricieuse
corrigée à mes côtés... et qui sait? un ou deux m.armots jouant
à nos pieds sur le tapis brodé par la chanoinesse! Oui, j'avais
rêvé l'amour jusqu'à chérir en imagination les petits Thierray,
noirs et malins, que je croyais déjà voir grouiller autour de
moi. Eh bien, me voilà seul, seul pour toujours probable-
ment, car tout ce qui m'est arrivé me dégoûte de l'hyménée
singulièrement, et si madame Hélyette ne vient en personne
me Consoler, je crois que je mourrai sage, à l'abri de toute
perfidie, mais triste et sot comme un vieux garçon.»
Thierray avait raconté à Flavien tout le petit drame de ses
amours avec Évuline. La seule chose dont il ne se fût pas
avisé, c'était de vouloir relire cette première lettre de son
ami qui avait, à son insu, causé tout le mal. 11 eût trouvé sous
sa main une preuve matérielle de sa distraction qui lui eût
expliqué l'étrange conduite de Dulerlre à son égard.
Éveline, mortifiée et presque disespérée, avait écrit deux
billets à Thierray, et, pour plus de sûreté, les avait confiés à
Crésus sous le couvert de Forget. La première fois, Forget
228 MONT-REVECHE
avait refusé net de rien recevoir, et la seconde, sur les in-
stances du groom, qu'il ne pouvait blâmer d'obéir aux ordres
de sa maîtrcose, il les avait brûlés devant lui, en le prenant
à témoin de sa vertueuse horreur pour l'entremeltage même
le plus innocent.
Éveline ne savait plus à quel saint se vouer. Elle avait une
fierté excessive à certains égards; à certains autres, elle en
était totalement dépourvue. Elle avait le cœur sincère et l'es-
prit faux. Elle n'eût pas souffert d'un homme du monde la
moindre infraction au respect qui lui était dû; elle s'exposait
sans honte à des leçons de la part d'un domestique. Pour elle^
qui se croyait née sinon reine, comme Nathalie, du moins
héroïne et princesse, la hardiesse d'un homme de cette classe
l'amusait sans l'offenser. C'était Condé ou Tuienne accueil-
lant d'un sourire la familiarité du soldat, disant : Le drôle a
raison, et ne changeant rien pour cela à sa raison d'État ou à
sa tactique de guerre.
-Si bien qu'un soir Dutertre s'était absenté (a^ant été tout
de bon force d'aller passer vingt-quatre heures à sa ferme des
Rivets pour une importante expertise), il passa parla tète
d'Éveline de faire une seconde campagne à Monl-Revèche. Le
succès de la première l'enhardissait. 11 y a, dans limpunité
d'une faute comme d'une sottise, un attrait fatal pour en
comm.eltre d'autres. « Thierray est fantasque, se di.^ait-elle.
Il est susceptible, ombrageux, un peu despote. La dernière
fois que nous nous sommes vus, il est parti triste. Ou ma for-
tune épouvante sa fierté bien réellement, ou, en voulant l'a-
mener à tolérer mes défauts, j'ai véritablement effrayé sa ri-
gidité. 11 se débat contre moi, et cependant il ne feint pas ; il
D'est pas malade, il ne cherche point, cette fois, de prétexte,
mais il re^te, il attend, il veut me faire sentir que je dois
plier et me soumettre aux exigences de son caractère. Il n'en
sera pas ainsi. Je veux qu'il m'aime comme je suis, et que
mes sottises mêmes, faites au profit de son amour- propre, lui
tournent la tête et me le livjent pieds et poings liés. 11 me
recevra mal, il m.e dira encore des injures : tant mieux! il
en sera d'autant plus repentant et plus faible quand il me
verra pleurer. Oui, oui, je sais bien que cela me fera grand
MONT-REVÉCHE 229
mal et que je pleurerai pour tout de bon ; mais il m'en de-
mandera pardon à genoux, et quand le jour paraîtra, il me
dira encore comme Roméo :
— Non, ce n'est pas le chant de l'alouette ! w
Il s'agissait d'exécuter ce téméraire projet, rendu plus dif-
ficile par la résistance formidable de Forget, et par l'hésitation
de Crésijs, qui commençait à craindre les conséquences de son
rôle de page.
«Je me passerai d'eux, j'irai seule, se dilÉveline. J'aurai un
déguisement meilleur que celui de madame Hélyelte; j'irai à
pied, je resterai moins longtemps, je rentrerai avant le jour.
Ainsi je n'aurai point de confidents qui puissent épouvanter
ce scrupuleux et pusillanime Thierray. »
Mais comment pénétrer dans l'impénétrable castel de Mont-
Revêche? Par la porte, il n'y fallait plus songer. « Eh bien,
se dit cavalièrement É\elinc, à défaut de la porte, on entre
par la fenêtre. » Pour être téméraire au point où l'était cette
jeune fille, il ne suffit pas d'èlre extravagante et volontaire, il
faut encore être innocente jusqu'à l'ignorance des véritables
dangers qui menacent une femme. Éveline savait vaguement
qu'on peut perdre son honneur par trop de confiance. Pour
n'avoir pas l'air d'une petite fille trop sotte, elle faisait même
parfois semblant de savoir comment, bien qu'elle n'en sût rien
du tout. Mais ce dont elle ne se doutait pas le moins du monde,
c'est qu'elle pût être en danger, même avec un très-honnête
homme. N'ayant ressenti aucun entraînement des sens, elle
ignorait la violence de ces entraînements chez les autres. Elle
ne pensait pas qu'un baiser pût lui donner le vertige, et d'ail-
leurs, défendue, au milieu de ses hardiesses inouïes, par
Tinstinct d'une pudeur farouche, elle n'admettait pas la pen-
sée de pouvoir s'oublier jusqu'à accorder un baiser à l'homme
à qui elle allait ofiVir sa main et son cœur.
tt II ne s'agit donc plus, pensa-t-elle, que d'entrer par la
fenêtre ! » Le jour qui précéda la nuit de celte nouvelle expé-
dition, elle profita de l'absence de Dutertre pour monter à
cheval avec Crésus. Olympe la vit partir et essaya de lui re-
montrer que ce serait un chagrin pour son père qui, depuis sa
dernière promenade avec le page, lui avait affectueusement,
230 MOXT-REVÉCHE
mais sérieusement interdit de recommencer. Elle s'y prit avec
toutes les formes de la douceur et de la tendresse insinuante.
Éveline n'était pas disposée à céder ce jour-là, il y allait pour
elle de son projet mystérieux. Elle résista : — Mon père ne le
saura pas, répondit-t-elle en s'élançant sur sa belle jument
anglaise, qui piaffait déjà d'impatience d'emporter son léger
fardeau à travers champs.
— Fardonnez-moi , chère enfant; il le saura, répondit
Olympe.
— Certainement! dit Nathalie, qui, d'une fenêtre donnant
sur la cour, assistait à celte scène comme pai' hasard; c'est la
première chose que lui dira madame.
Crésus et un autre domestique étaient là, car il y a tou-
jours dans les luttes de famille quelques-uns de ces muets
témoins qui en exagèrent ou n'en comprennent pas la gravité.
Olympe avait été tentée de leur défendre d'accompagner Éve-
line, dont l'honneur lui avait été confié et dont la réputation
devait, selon elle, lui faire braver la colère de cette folle en-
fant; mais la parole glacée de Psathalie tomba sur son cœur
et l'énerva. Elle pâlit, et, tendant la main à Évjline :
— Allez donc, ma chère enfant, lui dit-elle, si vous ratifiez
l'insulte que l'on vient de me faire.
En voyant une larme brûlante dans les yeux d'Olympe,
Éveline eut un remords : elle sauta légèrement de son cheval
et allant à elle, elle l'embrassa.
— Non, chère mère, lui dit-elle, je sais bien que vous ne le
direz pas, vous! Et levant la tête vers la fenêtre où Nathalie
s'était placée en observation : — Si quelqu'un le dit, ajoutâ-
t-elle, ce sera Nathalie. Allons! rentrez, chère petite maman,
et ne songez plus à cela, j'y renonce.
Olympe rentra pour cacher ses pleurs. — Et vite, Crésus î
en route, dit Éveline, en regrimpant à cheval, et vous, si-
lence! cria-t-elle à l'autre domestique. Puis elle partit comme
un trait. Elle eût franchi un précipice, s'il s'en fût ouvert un
sous ses pas.
Elle prit pour but un endroit quelconque, fit deux lieues de
galop, et revint par un autre chemin qu'elle connaissait à
merveille et qui passait au bas de la colline de Mont-Revêche,
MONT-REVÊCHE 231
du côté opposé à la porte du château et à la ferme qui se
trouvait située au dessous. Quand elle fut là : — Tiens, dit-
elle en se retournant vers Crcsus, j'ai pris le plus long, voici
Mont Revêche ! Pourquoi donc ne ra'as-tu pas dit que je me
trompais?
— Je ne savais pas que vous vous trompiez, répondit Crésus,
qui n'en pensait pas un mot.
É véline mit son cheval au pas comme pour le laisser souf-
fler, échangea quelques paroles oiseuses avec Crésus, et jeta
sur les dehors du petit castel le coup d'œil d'un général
expérimenté qui tàte les endroits faibles de la place. Elle
avisa un éboulement qui, de loin, lui parut facile à escalader,
et qui, selon ses conjectures, devait donner accès dans une
petite chapelle que Thierray faisait précisément réparjr. Elle
distingua une échelle qu'elle jugea courte, car elle n'en put
compter les barreaux. « Thierray m'aurait-il fait cette ga-
lanterie pour me faciliter les moyens de pénétrer au cœur de
la forteresse ? » se dit-elle, souriant de la facilité de son en-
treprise : et, sans faire plus d'attention ni de calcul, elle re-
prit le galop et disparut.
Thierray, en ce moment-là, était dans la chapelle, il voyait
psisser Éveline, dont, malgré l'éloignement, il reconnaissait le
costume et l'allure élégante. Il eut le courage de ne pas se
montrer à la fenêtre, et crut le danger passé quand elle eut
disparu dans le boisé avec son plan écrit dans le cerveau.
A minuit, Éveline, qui s'était procuré un costume de pay-
san, sous prétexte d'habiller de neuf le petit neveu de Gion-
detie (un gars d'une quinzaine d'années, à peu près de sa
taille), endossa le sarrau de toile bise, chaussa les longues
guêtres de laine et les gros souliers, couvrit ses épaules d'uie
peau de mouton bien chaude, à la manière des bergers du
pays, cacha ses beaux cheveux sous un chapeau à grands bords,
s'arma héroïquement de petits pistolets sous sa blouse, prit
un bâton de houx dans sa main délicate couverte de gros
gants verts tricotés, et gravit les rochers de la cascade avec
autant de nerf et d'haleine que si elle eût fait toute sa vie le
métier de cnevrière. De ce côté, le parc n'était fermé que par
une barrière rustique, facile à enjamber. Éveline, souple et
•232 MOM-REVÉCHE
mince comme mi serpent, passa à travers les barreaux, et se
trouva, en pleine nuit, en pleine campagne.
La grande connaissance qu'elle avait des moindres accidents
du terrain, des moindres détails du paysage, lui permit de se
diriger presque à vol d'oiseau sur Mont-Revcche, à travers les
taillis, les prairies et les ravins, sans suivre aucune route tra-
cée. Elle avait donc beaucoup de chances pour ne rencontrer
personne, et elle les eut toutes, car elle traversa effectivement
un désert. Elle fit le double du chemin voulu, pour éviter les
petits torrents des montagnes et les ascensions trop pénibles ;
néanmoins elle eut encore plus d'une fatigue à surmonter,
plus d'un obstacle à franchir : rien ne la rebuta. Exaltée par
son propre courage, alerte et solide dans les hahits légers et
les fortes chaussures du paysan, elle marcha à iaonquêie de
son fiancé avec un héroïsme digne d'une amazone de l'Arioste.
Délei minée à faire tcte aux loups s'ils osaient l'aborder, elle
se demanda pourquoi elle aurait moins de bravoure et de
bonheur, pour satisfaire un rêve romanesque, que n'en avaient
chaque nuit les femmes et les enfants de la campagne, pour aller
voler un fagot ou une brassée d'herbe dans la propriété du
voisin. Souriante, animée, adioite, ardente, ell«? eût semblé
belle k Thierray, en dépit de lui-même, s'il l'eût vue ainsi
fendre les genêts comme un chevreuil, ou raser comme un
lièvre les joncs épineux des clairières.
XXV
En ce moment, Thierray disait à Flavien, qui était tombé à
rimpîo\iste à Mont-Revêche sur les dix heures du soir :
— Eii vérité, mon ami, je ne sais comment te remercier de
ta sollicitude. Quoi! t'arrachera tes plaisirs, refaire ce long
voyage, revenir dans ce pays de loups, pour me tirer d'embar-
ras et me faire faire a mariage ! J'en suis si confus que tu de-
vinais bien, pour me rassurer, me laisser croire. = .
— Que je suis mal guéri de ma passion pour madame
MONT-REVÊCHE 253
Olympe ? Crois-le, si bon te semble, cela ne fait pas grand tort
à cette honnête femme. Pom- moi, je suis convaincu, à présent,
et pour cause, que j'étais un set et qu'elle n'a même pas com-
pris un mot à celte belle passion. Cependant, ne me rappelle
pas trop les absurdités que je t'ai écrites, j'en suis honteux, et
te prie de les jeter au feu.
— Quand tu voudras ! dit Thicrray en mettant la main sui-
le fatal tiroir.
— Bien, bien, tu les brûleras ! dit Flavien dont la conversa-
tion empêcha Thierray d'ouvrir le tiroir, en donnant un autre
cours à ses idées. Je te parle sérieusement, il ne faut pas man-
quer sottement ce mariage.
— Mais, au contraire, il faut le manquer, reprit Thierray,
puisque j'y vois des soucis et des dangers qui ne seront jamais
compensés par les vanités de la fortune.
— Eh bien , manque- le; mais pas sottement, te dis-je !
— A la bonne heure, je t'écoute !
— Tu ne peux rester dans cette fausse situation vis-à-vis de
Dutertre, Dutertre, homme de cœur et galant homme s'il en
fut, ne doit pas attendre que tu lui demandes la main de sa
fille, soit qu'il sache le coup de sa tête qu'elle a fait pour toi,
soit qu'il se doute seulement de son inclination et de la tianne.
Tu dois, en tout état de cause, faire la demande en règle, car
tu risques d'être vilipendé pour ne l'avoir pas faite. De 'toutes
façons, un refus en règle te justifie. Si on t'accepte, ma foi,
c'est un joli pis aller que d'épouser un million et une femme
qui fait des folies pour vous ! ce n'est pas si fréquent dans ce
froid et triste monde où nous vivons, et je t'avoue que je suis
désolé de n'avoir pas de penchant pour cette jolie personne,
car je serais très-flatté d'être aimé ainsi.
— Et c'est parce que j'en suis flatté que je me méfie d'un
amour qui prendrait sa source dans la vanité satisfaite, répon-
dit Thierray. J ai une peur atfreuse de la richesse et de la glo-
riole ; c'est avec cela qu'on vit misérable de cœur et qu'on
meurt misérable d'esprit.
Les deux amis prolongèrent leur veillée sur ce thème, dé-
battu obstinément de part et d'autre. Flavien ne faisait aucun
cas de l'argent par lui-même, parce qu'il en avait à discrétion ;
234 MONT-REVÊCHE
mais il ne concevait point qu'on pût s'en passer quand on avait^
comme Tliierray, les goûts du monde, et il croyait lui rendre
un service d'ami en lui aplanissant les obstacles vers la for-
tune. 11 lui offrait et il se proposait sérieusement d'entrer en
pourparlers avec Dutertre, dont il était loin de prévoir l'éloi-
gnement subit pour lui, et qu'il aimait d'autant plus qu'il lui
avait immolé son amour pour Olympe. Il ne voulait pas croire
à la conversation que lui rapportait Thicrray.
— Non, disait-il, vous vous êtes mal expliqués et mal compris
mutuellement. Tu t'y seras mal pris tout le premier. Tu l'auras
blessé par quelque mépris d'artiste pour sa fortune. 11 aura cru
Toir que tu te sacrifiais, et sa fierté s'en est émue.
— Et, dans ce cas, il eût dû me proposer un duel, répon-
dit Tlîierray. Je sais qu'il est brave, et tout père de famille
qu'il est, il est presque aussi jeune que moi. Pourtant je l'at-
tends toujours, et je t'assure que je le crois un peu fou. La
pauvre Éveline a de qui tenir.
— Non, Dutertre n'est pas fou ; je le sais incapable de re-
pousser un homme comme toi à cause de son manque de for-
tune. Je veux renouer l'affaire, et je le ferai malgré toi. Si cela
doit finir par un duel, que diable ! finissez-en et ne sovc, pas
là à vous regarder comme deux sentiuGlles, du haut do vos
donjons. J'ai donc bien fait de venir, ne fût-ce que pour te
servir de témoin.
— Mon cher de Saulges, tu es le meilleur ami que j'aie ja-
mais eu, et je ne me pardonne pas de ne t'avoir pas apprécié
plus tôt.. Crois à toute ma reconnaissance, mais sache que j'ai
peur de ton zèle, et que je ne voudrais pas...
Ici un cri déchirant, qui semblait partir du dehors, inter-
rompit Thierray, et les deux amis se regardèrent, écoutant et
se demandant s'ils avaient rêvé.
— Ah çà ! est-ce encore la Dame au loup qui lait de ses tours?
dit Flavien en se levant et en prenant un flambeau. On a ap-
pelé, c'e5t certain.
— Non, dit ThieiTay, c'est un cri de détresse, c'est un
accident, et plus près de nous peut-être que cela ne semble.
Ils sortirent du salon, et se dirigèrent vers les appartements
inhabités qui prenaient jour sur la face extérieure du château,.
MONT-REVÉCHE 235
car il leur semblait que le bruit était venu de ce côté. Thier-
ray, guiflé peut-être parim vague inst-nct, quoiqu'il fût à cent
lieues de pressentir la vérité, entra dans la chapelle, et vit de-
vant lui un corps étendu sans mouvement sur le pavé.
— Bon ! un voleur qui s'est cassé la mâchoire en tombant de
là-haut, dit- il, mesurant de l'œil la distance du pa\é à la fe-
nêtre, qui était de neuf à dix pieds.
— Est-il mort ? dit F!avien avec la nonchalante tranquilUté
qu'il portait dans les faits de la vie active.
— C'est un enfant ! reprit Thierray, s'approchant du jeune
villageois dont il ne voyait pas ia tigure tournée vers le mur;
et soulevant le large chapeau qui cachait cette ûgure, il jeta
à son tour un cri perçant, en découvrant les blonds cheveux
et le visage pâle d'Éveline évanouie. Ils l'emportèrent dans le
salon où elle se ranima, regarda autour d'elle d'un air étonné,
reconnut Thierray et sourit :
— Voyez, dit-elle, à quoi vous m'exposez ? je me suis fait
mal ! encore une de vos bouderies cruelles, et je me tuerai !
En achevant ces mots, elle vit Flavien qu'elle n'avait pas
remarqué d'abord. De pâle qu'elle était, elle devint pourpre
de honte, et cacha son visage dans ses deux mains avec un
effroi plein de pudeur qui attendrit Flavien, en lui faisant re-
trouver la femme timide dans rhér3Ïne entreprenante.
— Ne doutez pas de mon honneur, de ma discrétion, de mon
intérêt, lui dit-il, rassurez vous, mademoiselle,* mais, pour
Dieu ! d'ites-nous si vous êtes blesséôr
Thierray ne pouvait parler ; suffoqué par l'effroi, la recon-
naissance et le dépit qui se combattaient en lui, il ne savait
s'il devait la maudire ou la remercier à genoux; mais son an-
goisse la plus forte et la plus naturelle était ia crainte qu elle
ne se fût blessée mortellement.
— Oui, oui, lui dit-Il enfin en lui touchant les bras avec
une anxiété qui écartait toute idée contraire au respect, vous
devez avoir beaucoup de mal, parlez, parlez. Que vous est-il
arrivé ?
— Rien, en vérité, dit Éveline, j'ai seulement le pied en-
gourdi; je ne suis pas tombée précisément; j'ai sauté déplus
haut que je ne croyais, et j'ai eu peur, voilà tout.
256 MONT-REVÊCHE
— Mais comment êtes-vous entrée? Quelle est celte nouvelle
folie? dit Thierray, rassuré, mcis non calmé.
— Ah ! vous me le demandez ? dit É véline d'un ton de repro-
che déchirant.
Flavien vit qu'une explication entre eux devenait néces-
saire, et par discrétion il se retira doucement, mais Éveline le
rappela.
— Monsieur de Saulgcs, lui dit-elle, puisque la Providence
me fait vous rencontrer ici, rendez-moi un grand service: res-
tez entie nous. Qfielque fastidieuses que soient les querelles
de deux fiancés parfaitement déraisonnables tous les deux, ac-
ceptez généreusement cette lâche. Vous êtes son ami, à lui ;
soyez aussi le mien. Servez-moi de témoin, de juge, de conseil
et d'avocat, au besoin, je vous en prie.
Flavien, ramené par ces paroles caressantes, prit Éveline
en amitié.
— Eh bien oui, je le veux, dit-il, car aussi bien, je ne suis
revenu ici que pour faire entendre raison à ce sceptique et
travailler à votre union. xVlais, avai.t tout, ma chère demoi-
selle, prenez quelque chose, de la fleur d'oranger, de l'éther,
que sais-je? Que prend on pour les chutes, Thierrav? Elle est
pâle comme la mort, cette pauvre enfant. Est-ce qu'il n'y a pas
ici quelque chose qui soit bon pour son état? Cherche donc.
Thierray ouvrit le nécessaire pharmaceutique de la chanoi-
nesse, et il y prit des sels qui soulagèrent elfectivement Éve-
line. Elle raconta ce qui lui était arrivé. Elle avait trouvé, de
près, les objets aperçus de loin , beaucoup moins rassurants
qu'elle ne s'y était attendue. L'éboulement laissait une plus
grande portée à l'échelle. L'échelle était plus longue qu'elle
ne croyait. Elle n'avait pas voulu reculer devant le danger de
se tuer, et, sauf à faire naufrage au port, elle avait atteint la
fenêtre de la chapelle. Là, au moment où ses pieds quittaient
le dernier échelon, elle avait, par un efïort désespéié, franchi
l'embrasure et sauté dans l'intérieur sans se demander à
quelle distance elle se trouvait du sol. Elle était arrivée au bas
irès-adroitem^nt sur ses pieds, et attribuait son évanouisse-
ment à la surprise et à la frayeur que lui avait causées cette
distance.
MONT-REVÊCHE 237
— Je ne sais pas si j'ai crié, dit-elle, je crois que j'avais
perdu l'esprit avant d'arriver à terre.
— Mais alors, comment sauriez-vous que vous êtes tombée
sur vos pieds? dit Thierray.
— Parce qu'il m'a semblé éprouver aux pieds une douleur
terrible, et que je suis alors tombée doucement sans ressentir
aucun autre mal, et sans me souvenir du lieu où j'étais.
— Mais, cependant, il faudrait vous assurer, dit Flavien,
que vos pieds ne sont pas blessés.
— Non, non, dit Éveline, je ne suis qu'engourdie, fatiguée;
laissez-moi ne pas bouger peiidant un instant, et pu's je re-
prendrai ma rou'.e, car il est tard, cette fois, et il faut qae je
sois rentrée avant le jour.
— Rentrée? dit Tliierray. Ah! Éveline, quand votre fantai-
sie vous emporte, vous savez bien où vous allez, mais vous
vous inquiétez fort peu du retour. Vous êtes donc venue à
pfed, que ces vilaines chaussures sont mouillées î
— Oui, à pied, et toute seule, dit Éveline en ôiant ses pis-
tolets qu'elle posa sur le guéridon à côté d'elle. Cette fois vous
ne direz pas que mes confidents me trahiront!
— Seule, la nuit! s'écria Thierray. Ohî folle! trois fois
folle!...
— Vous voyez comme il me sait gré de ce qu'aucune autre
femme ne serait capable de faire pour lui ! dit Éveline à Fla-
vien, par qui elle se sentait soutenue intérieurement.
Et elle raconta comment elle était venue, avec la modestie
d'un vrai courage.
— Ma foi, c'est superbe ! dit Flavien émerveillé. Vous êtes
une Jeann'î Hachette, une héroïne des anciens jours. Tenez,
dix femmes comme vous eussent sauvé la royauté en Vendée!
Dix femmes intrépides et enthousiastes valent des milliers
d'hommes, parce qu'avec elles les hommes ne se découragent
jamais et veulent devenir des héros sous leurs yeux. Allons î
Thierray, c'est insensé, mais c'est sublime! A genoux devant
ta fiancée! Demain les paroles seront échangées avec la fa-
mille, je m'en charge. Donnez-moi d'abord les vôtres, mes
enfants, et je me fais l'ambassadeur des deux parties. Tenez,
238 MONT-REVÉCHE
je me sens tout paternel entre vous deux, et il me prend des
envies de bénir dont je ne me serais jamais cru susceptible.
Cette manière brave et enjouée de prendre les choses était
fort sympathique à Éveline ; mais Thierray sentait de plus en
plus l'efTroi de sa destinée. Il baisait si respectueusement et
avec si peu de passion la main de sa fiancée, qu'elle n'était
avertie par aucun trouble intérieur d'avoir à la lui retirer.
Ainsi, au fond de cette passion que le public eût jugée effrénée
s'il n'en eût vu que les actes extérieurs, il y avait encore
quelque chose de glacé au fond des âmes.
— Allons, dit Éveline en regardant la pendule qui mar-
quait déjà trois heures, le temps presse. Dites-moi trois bonnes
paroles, monsieur Thierray, car vous ne me dites rien du
tout, et il faut que ceci soit ma dernière campagne.
— Tout ce qu'il vous dirait ne vaudrait pas ce qu'il pense,
dit Flavien, trompé par le trouble de son ami, et si vous étiez
émue comme lui, vous ne pourriez rien dire. 11 suffit que j'aie
sa parole, et il va me la donner.
— Oui, mon cher Flavien, je te la donne ! répondit Thier-
ray, honteux de sa propre froideur ; mais songez, chère Éve-
line, que je fais pour vous plus que vous ne pourriez jamais
faire pour moi. Pour reconnaître votre affection, je m'expose,
presque à coup sûr, aux refus méprisants de votre famille, à
l'affront qui m'«!ot le plus sensible et que j'avais mille lois juré
de ne pas risquer en recherchant une personne riche.
— Vous êtes fou, vous rêvez, Thierray, dit Éveline. Mon
père désire si vivement notre union, qu'il s'inquiète et s'af-
flige de votre absence, et qu'il ett venu lui-même ici sans
TOUS trouver.
— Mais il ne m'a pas écrit; il ne m'a rien fait dire ?
— Faut-il donc qu'il vous prie d'accepter ma main, et n'est-
ce pas à vous à la demander?
Thierray raconta la conversation qu'il avait eue dans le bois
avec Dutertre. Éveline jura que Thierray avait eu VhaUucina-
tion auditive, et que son père ne se doutait pas seulement de
sa première visite à Monl-Revêche. — 11 aura eu ce jour-là,
dit-elle, une querelle avec Nathalie, ou une mauvaise nou-
velle pour ses affaires. Vous l'aurez vu triste; vous aurez fait
MONT-REVÊCHE 239
quelque absurde quiproquo en lui parlant de mon aventure,
dont il n'a pas encore le moindre soupçon. Vous persistez à en
douter ? Moi, je vous l'atteste, et si vous ne venez pas demain
éclaircir l'affaire, je croirai que j'ai fait cette nuit une course
à me faire dévorer par les loups et une chute à me briser la
tête pour un homme qui ne veut pas de moi.
— J'irai! j'irai! en doutez- vous? s'écria Thierray ranimé
par l'espoir que, si ce mariage était un malheur pour lui, ce
ne serait, du moins, pas une avanie.
Il lui baisa les mains avec plus d'expansion. É véline, rassu-
rée, reprit ses pistolets, remit son chapeau rustique et pré-
tendit qu'elle allait partir. Thierray et Flavien se disposèrent
à l'accompagner jusqu'à la limite du parc de Puy-Verdon. La
nuit était fort sombre et on pouvait sortir par la porte de
Mont-Revôche sans éveiller les domestiques.
Éveline ce leva, devhit pâle comme la mort, et essaya de
marcher. Malgré le courage héroïque qu'elle mit dans cet acte
de volonté, elle tomba dans les bras qui la soutenaient, en
s'écriant :
— Ah ! m.alheureuse que je suis, c'est impossible ! je suis
perdue !
Elle avait un pied luxé. Elle souffrait le martyre depuis
une heure, en parlant et en souriant, sans vouloir faire atten-
tion à cette souffrance. Mais l'effort qu'elle fit pour s'appuyer
sur ce membre déjeté fut si atroce qu'elle perdit connaissance
une seconde fois.
Qu'on juge de l'effroi et de l'embarras des deux amis! Ils
n'osaient toucher à cette jeune fille. Ils ne savaient à quel acci-
dent attribuer son état. Avant tout, il fallait la faire revenir à
elle. Ils y parvinrent ; elle leur dit alors qu'elle aimerait mieux
mourir que de se laisser soigner par eux. Flavien voulait ap-
peler Manette. Thierray s'y opposa; Manette n'était ni curieuse
ni vigilante, mais elle n'en était pas moins bavarde, et malgré
la meilleure volonté du monde, l'âge et l'habitude de raconter
la rendaient incapable de garder un secret pendant vingt-
quatre heures. Gervais était bien discret avec les gens de de-
hors, mais comme il n'avait pas de secret pour sa femme, cela
revenait au même.
240 MONT-REVECHE
— Allez me chercher Forget, dit Éveline, pour qui un do-
mestique n'était pas un homme.
Malgré lage muret la gravité de Forget, celte idée d'expo-
ser Éveline à son blâme fut insupportable à Thierray.
— Éveline, dit-il avec autorité, il n'y a rien d'indécent à
montrer son pied à un homme, quand ce pied est briî-é et que
cet homme est un médecin. Je ne le suis pas, mais je suis
plus, je suis votre mari, je vous panserai moi-même.
Il se rappela que Manette soignait les malades d'alentour
avec un certain vulnéraire dont la chànoinesse lui avait so-
lennellement légué la recette, et qu'il y avait une ample provi-
sion de ce topique dans les inépuisables buffets de la défunte.
Thierray, avec le sérieux d'un médecin et la chasteté d'un
père, en imbiba des linges et en enveloppa ce malheureux
pied , déjà bleu et enflé, afin d'arrêter l'inflammation en at-
tendant les secours du chirurgien. Puis Éveline, qui souffrait
au point de ne pouvoir s'aider elle-mênie, fut couchée bur le
divan du salon , pendant que ses deux hôtes se demandaient
avec anxiété ce qu'ils allaient devenir.
La mettre dans le tilbury, seule voiture qu'ils eussent à Mont-
Revèche (Flavien ayant renvoyé immédiatement la chaise de
louage qui l'avait amené de Nevers), ne paraissait pas possible
pour le moment. Éveline, qui avait doublé son mal par un
effort fatal pour le vaincre en marchant, ne pouvait plus faire
un mouvement du reste du corps qui ne lui arrachât un cri.
Comment supporterait-elle le trot du cheval dans une voitiuc
où elle ne pourrait même pas s'étendre? Et puis, c'était une
voiiuie découverte, et le jour allait poindre. Son déguisement
pouvait la protéger le long du chemin, mais le soleil serait
levé quand on arriverait à Puy-Verdon, et comment ferait-on
pour la descendre de voiture et la reconduire à ses parents,
sans mettre toute la maison dans la confidence?
— La première chose à faire, dit Flavien en s'efforçant d'être
gai pour ranimer la malade, c'est d'avoir le chirurgien. Indi-
quez-moi le meilleur, Éveline; Forget ira le chercher. Il ne
verra de vous que votre pied, et nous le menacerons de lui
brûler la cervelle s'il parle de l'aventure.
— Oui^ oui, dit Éveline d'une voix brisée ; comme dans les
MONT-REVÉCHE 241
romans espagnols; mais cela ne se peut pas; il n'y a dans le
pays que des remégeiix, ou le chirurgien de notre maison, qui
est habile, mais qui reconnaîtra ma voix rien qu'au moindre
hoquet que la douleur m'arrachera pendant l'opération. C'est
impossible, voyez- vous; il faut que je trouve moyen de ren-
trer à Puy-Verdon, où cet homme me soignera sans savoir en
quel lieu m'est arrivé l'accident. On peut rester quelques
heures dans la position où je suis. J'ai vu des paysans attendre
l'opération des jours entiers, et ils n'en sont pas morts. Or,
moi. j'aime mieux mourir que c''être vue ici par des étran-
gers, ou rencontiée sur les chemins, faisant retraite après une
campagne malheureuse. Il n'y a de pardonnables et de par-
données, en fait de folies, que celles qui réussissent; celles qui
échouent sont ridicules ei blâmées. Il importe peu, Thierray,
que^ le lendemain de notre mariage, on sache quelles diable-
ries j'ai laites pour vous. On en sera effrayé, on n'en rira pas.
Mais être prise là, sur le fait, c'e>t affreux! J'aime mieux
mourir, vous dis-jo : on ne rit pas dune femme qui meurt...
Oui, oui, vous me cacherez, vous m'enterrerez dans quelque
coin... c( Mes bons amis, comme dit votre peiToquet, laissez-
moi, je vais mourir ! »
Et la pauvre É véline, dont les nerfs étaient surexcités, partit
d'un éclat de rire qui se termina par des sanglots.
— Il n'y a qu'un parti à prendre, dit bas à Thierray Flavien,
qui, seul, ne perdait pas la tête, il faut aller tout dire à Du-
tertre. Ce n'est pas dans l'état où est cette pauvre enfant qu'an
père peut manquer de tendresse et d'indulgence. Lui seul
décidera du parti à prendre immédiatement, soit que nous
devions soigner ici sa fille avec lui, soit qu'il trouve un moyen
de l'emmener. Sa présence sauvera tout; il est ferme, pru-
dent et généreux. Ta demande et son acceptation seront un
fait simultané. Je pars ! charge-toi de tenir la présence d'Éve-
llne ici secrète, jusqu'à ce que le père ait décidé.
Éveline, en proie à une crise nerveuse, n entendit rien de
cette résolution, à laquelle elle se fût opposée, bien que ce fût
la seule à prendre et la meilleure possible. Flavien sella et
brida lui-même Problême, et partit au triple galop, tandis que
Thierray, consterné, s'enfermait dans le salon avec Éveline.
242 MONT-REVÊCHE
XXVI
Thierray eut bientôt à lutter contre les soins officieux de
Manette, qui, surprise de le trouver à la porte du salon lors-
qu'elle s'y présenta, voulait absolument lui apporter du cho-
colat, ouvrir les jalousies et lui pej suader de ne pas écrire da-
vantage, jurant qu'il se tuerait à veiller ainsi jusqu'au grand
jour. Thierray réussit à soutenir le colloque inévita'uleà tra-
versa fente de la porte, et, pour en finir plus vite, il lui or-
donna de ne pas le déranger davantaj^e, disant qu'il ne voulait
ni air, ni jour, ni repos , tt juiant, de son côté qu'il ne sorti-
rait pas du salon et n'y souffrirait personne tant que sa tâche
ne serait pas finie.
Manette, qu'il avait habituée à une déférence pleine d'é-
gards, fut surprise et mortifiée d'être mal accueillie pour la
première fois.
— Si monsieur ne veut pas me laisser faire mon service à
présent, dit-elle, il faudra donc que je me passe de messe, au-
jourd'hui dimanche!
— Quoi! c'est dimanche? dit Thierray; raison de plus! Al-
lez à la messe kien vite, ma chère dame, et restez à la paroisse
jusqu'aux vêpres si vous voulez. Je ne déjeunerai pas ici, je
n'y dînerai pas. Je n'ai besoin que de Forget. Qu'il ne me
dérange pas, mais qu'il reste dans la maison.
— En ce cas, reprit la vieille, Gervais peut donc sortir
aussi ?
— Toute la journée si bon vous semble, et même il me fera
plai>ir de profiter de ce jour de fête !
— Ah! quel jour de fête ! dit Évcline, aussitôt que Manette
se fut éloignée, joyeuse d'un congé qu'elle pouvait piendre
tous les jours, mais que, jalouse de ses fonctions, elle se fai-
sait un devoir de demander: c'est à présent, monsieur Thier-
ray, poursuivit Éveline, que je sens l'immense folie que j'ai
faite. Hélas! il n'est pas de volonté assez forte pour imposer
MONT-REVÊCHE 243
ses caprices à la destine'e, car la destinée aussi a les siens,
plus aveugles et plus terribles que tons les nôtres.
— Ne partez pas, chère Éveline, dit Thieiray, effrayé de son
agitation ; vous avez la fièvre.
Elie s'endoTmit d'un sommeil pénible, entrecoupé de cris et
de gémissements. Elie rêvait toujours qu'elle tombait, etThier-
ray, craignant le délire, lui couvrit la tête de linges mouillés
et iml»ibés d'cther.
Pendant qu'il comptait les minutes, en proie à une inquié-
tude sans ée^ale, et plus mécontent des causes de cette situation
qu'il ?ie voulait le paraître à la pauvre blessée, Flavien, d'une
course rapide, arrivait au hameau de Puy-Verdon, situé à
l'entrée de la vallée que couronnait le château. Le premier
objet qu'il vit à la porte d'une des plus pauvres maisons de ce
hameau fut une des voitures de Dutertre dont Ciésus tenait
les chevaux. 11 demanda au groom où était son maître.
— Oh ! bien loin, monsieur, dit Crésus, il est à sa grande
ferme, à trois lieues d'ici, et ne reviendra que ce soir à la
nuit.
Fiavien se souvint alors qu' Éveline lui avait parlé de cette
circonstance. Il l'avait oubliée dans son trouble en partant.
— Qui donc est là ? demanda-t-il à Crésus, en désignant la
maison devant laquelle stationnait l'équipage.
— Il n'y a que madame toute seule, qui est venue porter
des remèdes à un malade.
— Lanière? c'est encore mieux, se dit Flavien. Mais au
moment de mettre pied à terre pour entrer dans la maison, il
hésita : a Oui, si c'était une mère! pensa-t-il; mais une belle-
mère ! un être qu'à tort ou à raison on regarde comme un
ennemi naturel! Que faire? Éveline ne me le pardonnera
peut-être pas ? Cependant, tôt ou tard, il faudra bien que ma-
dame Dutertre sache ce qui est arrivé. Il me paraît même im-
possible qu'elle l'ignore jusqu'à ce soir. Les moments sont
précieux, l'état d'É véline peut être grave. Sa vie est une plus
grande responsabilité pour nous que son secret... Allons! »
Il descendit de cheval, et au même moment, madame Du-
tertre, portant une petite pharmacie de campagne sous son
244 MOx\T-REVECHE
bras, sortit de la chaumière, reconduite par une jeune fille
qui la remerciait des soins rendus à ses parents.
Fiavien, qui se regardait comme bien guéri de sa passion,
se sentit pourtant ému, en la voyant, plus qu'il ne s'y attendait.
Olympe était de ces femmes que l'on ne regarde pas impu-
nément, soit qu'on les voie des yeux du corps ou des yeux de
l'àme. Elle avait une de ces beautés parfaites qui résultent
d'une complète harmonie morale et physique dans l'oi'gani-
sation. Tout en elle était beau et pur, les traits, l'expression,
la taille, les cheveux, les extrémités, la voix, le regard, le sou-
rire et même les larmes, comme Flavien l'avait très-bien
remarqué. Elle avait paru si parfaite à son père, qui était un
artiste éminent, et à tous les artistes éminents qui avaient vu
fleurir son adolescence; son intelligence sereine, facile, fé-
conde, répondait si bien à sa beauté, que, dans le groupe de
talents choisis où elle avait été élevée en Italie, on s'était écrié
cent fois que ce serait un sacrilège envers Dieu et les hommes
que de ne pas la consacrer à l'art dont elle semblait néû prê-
tresse. Elle avait une des plus belles voix, elle annonçait un
des plus beaux génies musicaux de l'Europe. Elle avait atteint
sa seizième année dans cette atmosphère de tendres sympathies
et de paternelles admirations, sans être ni enivrée ni effrayée
de ce grand avenir qui s'ouvrait devant elle. Elle marchait
dans sa brillante destinée avec le calme des êtres privilégiés
qui héritent du feu sacré sans orgueil, et qui savent qu'ils
ont à s'aider eux-mêmes, tout en se sentant portés par Ta-
mour et l'engouement de leur entourage.
Mais, à seize ans. Olympe Marsiani avait vu Arsène Dutertre,
et sa destinée avait été changée.
Diitertre avait alors trente-quatre ans. C'était plus du dou-
ble de l'âge d'Olympe. Mais ce n'en était pas moins un être
aussi accompli qu'elle dans son genre, on pourrait dire dans
le même genre; car il existait dans leurs goûts, dans leurs
idées, dans leur^ caractères, dans leur organisation tout entière,
des rapports dont la puissance les entraîna irrésistiblement
l'un ve^s l'autre, et se révéla à eux chaque jour davantage.
Tous deux étaient calmes à l'extérieur avec une àme ardente ;
tous deux étaient à la fois tendres et passionnés, combinaison
MONT-REVÉCHE 245
bien rare et qui ne se rencontre que chez les natures d'élite :
c'est dire que tous deux étaient énergiques et doux, enthou-
siastes et tolérants, sérieux d'esprit et enjoués de caractère.
Dutortre, élevé avec soin par des parents riches qui appar-
tenaient à la haute industrie, richement doué, lui, par la na-
ture, sentait vivement, et comprenait largement les arts. Le
hasard l'amena dans la maison Marsiani, où dès la première
heure, il fut aimé et apprécié. 11 n'était pourtant ni musicien,
ni peintre, ni auteur. H n'en était pas moins artiste et poëtc.
Sa préd diction pour l'agriculture prenait sa source dans une
immense admiration pour l'œuvie divine et dans une candeur
de l'àme qui le portait aux occupations de la vie primitive. Sa
femme le comparait souvent, avec Amédée, à ce personnage
de Cooper, type de prédilection qu'il a développé dans plu-
sieurs romans sous les noms si connus du Chercheur de sen-
tiers, de rCEil de Faucon, du Guide, etc. Ce type, devenu popu-
laire^ est, à travers les développements souvent trop naïfs du
récit^ une des plus belles et des plus suaves créations de la
pensée humaine. Il est pur et grand comme une forêt vierge.
C'est la vei tu du chrétien alliée à la liberté du sauvage;, c'est
l'homme primitif dans toute sa puissance physique, initié au
progrès moral de l'humanité par ses côtés de.\cellence incon-
testable, la charité, le pardon, la droiture, la justice.
Tel eût été Dutertre s'il eût vécu dans les déserts d'un monde
vierge, et la comparaison de sa femme s'appliquait avec jus-
tesse à ce qu'il y avait d'inné en lui. La société l'avait enrichi
de toutes les connaissances nécessaires à l'époque et au milieu
où il vivait, et, chose étrange, elle n'avait rien effacé, ripu
corrompu dans cette organisation admirable. Il avaii acquis,
dans cette société, la notion de Viitïle inconnue au héios de la
solitudej mais, habile à tirer parti des ressources de lanatuie,
il n'en avait pas abusé en vue de lui-même, il en avait large-
ment Pt sagement usé en vue des autres. Le bien qu'il avait
fait étdit immense, et, dans ses mains, la richesse était un k-
vier pour en faire chaque jour davantage.
Olympe, enfant, n'avait pu comprendre cet homme dès le
premier jour. Elle l'avait aimé d'inslmct, non pas comme Éve-
line aimait Thierray, avec la volonté de le vaincie, mais
14.
246 BIONT-REVÊCHE
comme les âmes dévoue'es aiment ce qui leur ressemble, avec
le besoin de faire son bonheur.
Datertre avait aimé Olympe enfant avec autant d'entraîne-
ment spontané et plus de certitude encore. Lui, qui avait des
enfants, des filles en qui il voyait poindre des quilités et des
défauts, il avait discerné, dès l'abord, chez cette jeune créa-
ture, une supériorité sans alliage. 11 avait compris, tout aussi
bien que senti, que cet être était fait pour lui seul et qu'ils se
chercheraient en vain ailleurs tout le reste de leur vie.
Il est fort inutile de raconter ici par quelles alternatives de
résolution et de crainte, d'espoir et d'effroi, il avait passé du-
rant quatre années, en songeant d'une part au sort de ses filles,
de l'autre à celui d'Olympe elle-même. On peut bien croire
qu'un toi homme n'avait rien sacrifié à la passion aveugle,
comme le prétendait l'envieuse Nathalie. 11 s'était efirayé d'ar-
racher Olympeà un avenir de gloire que toute sa richesse à lui
ne pourrait peut-être pas remplacer. 11 était revenu en France
plusieurs fois pour sonder l'âme et l'esprit de ses filles. Il les
avait trouvées empressées de revenir au foyer paternel, bon-
heur impossible pour elles tant qu'il ne- leur aurait pas donné
une seconde mère, et elles l'avaient supplié de se remarier ,
Nathalie plus ardemment que les deux autres, parce qu'elle
était l'aînée et sentait plus vivement l'ennui du cloître.
A son troisième voyage en Italie, Dutertre avait trouvé
Olympe orpheline et retirée aussi dans un couvent, avec la
résolution de n'en sortir que pour le mariage, jamais pour le
théâtre. Elle abjurait la vie libre de l'artiste avec une obsti-
nation dont ses parents et ses amis ne pouvaient pénétrer la
cause, tant elle avait gai dé avec patience et modestie le secret
de son amour pour Dutertre !
Dutertre attribua comme eux cette résolution soudaine au
premier effet de la douleur filiale. Olympe avait adoré son
père ; il avait désiré qu'elle fût cantatrice ; elle avait travaillé
à le devenir pour le satisfaire. 11 n'était plus, elle abandonnait
un projet qui, disait-elle, n'était pas le sien, mais dont elle
ne devait plus compte à personne.
Il fallut que Dutertre devinât la vérité lui-même. Olympe,
fière et timide, ne lui eût jamais révélé sa passion. Elle avait
MONT-REVÊCHE 247
compris ses scrupules, elle avait voulu lui épargner le re-
mords de lui faire manquer sa vocation. Elle avait compris
également qu'un père de famille ne pouvait épouser une
cantatrice. Elle fit ce sacrifice, sans même songer que c'en
fût un.
Quand elle épousa Duterlre, elle avait vingt ans. Elle
croyait qu'entre ses filles et elle il y aurait toujours la dis-
tance d'âge relative qui existait alors entre sa jeune expérience
du monde et leur complète ignorance de la vie. Elle les re-
gardait comme des enfants et se flattait naïvement de leur
être une mère. Elle les avait aimées comme elle savait aimer,
la pauvre femme, de toute son âme et même avec aveugle-
ment, jusqu'à l'heure fatale où, forcée de découvrir chez
Éveline une résistance invincible, chez Nathalie une haine
profonde, elle avait pressé en silence la Benjamine sur son
cœur, 3eul refuge qui lui restât en l'absence de son mari.
Amédée avait été littéralement un frère à ses yeux. Ils
étaient du môme âge, et ce jeune homme sérieux et triste, at-
teint du mal profond qui le rongeait à son insu, tout en l'ap-
pelant parfois sa mère, se trouvait réellement d'âge à la sou-
tenir et à la consoler. Il s'était acquitté de ce soin avec un
désintéressement admirable, et Olympe, ne comprenant pas
sa souilrance, tant elle était vaincue par la sienne propre,
s'était habituée à lui ouvrir son âme comme au meilleur ami
qu elb eût, après son époux.
Depuis quelques jours. Olympe était plus triste, plus ef-
frayée qu'elle ne l'avait été de sa vie. Elle voyait son mari
agité et préoccupé, partagé entre des accès d'idolâtiie pour
elle et de subites froideurs qu elle prenait encore pour l'effet
d'un chagrin étranger à leur amour. Amédée lui manquait.
Il lui semblait que cet ami délicat et ingénieux eût arraché à
Dutertre l'aveu de son anxiété, ou que, du moins, il lui eût
suggéré, à elle, le moyen de la faire cesser.
Lorsque Fiavien la vit apparaître au seuil de cette chau-
mière, il fut frappé de l'altération de ses traits. Habituelle-
ment pâle, car elle était de ces organisations lymphatiques et
bilieuses qui produisent les plus persévérantes et les plus lu-
cides intelligences^ elle avait, pour la première fois, les le-
248 MONT-REVÉCHE
vres enlièrement décolorées. Les plans de son visage conser-
vaient la rondeur qui s'allie à la fermeté dans les beaux types
italiens, mais les narines, en se resserrant et en rendant son
profil plus fin, attestaient l'invasion d'une maladie chronique.
Enfin, ses yeux légèrement cerclés d'une teinte bleuâtre
avaient pris un développement qui la rendait plus belle,
mais qu'un diagnoslicien plus habile eût observé avec in-
quiétude.
Flavien jugea qu'elle avait eu quelque grand chagrin de-
puis qu'il ne l'avait vue. Une circonstance que nous avons
omi^e dans ce récit, parce qu'elle trouvera sa place plus tard,
le préserva de la vanité de croire qu'il fût pour quelque chose
dans ce chagrin. Il n'en fut pas moins touché, car celte alté-
ration rembelli^sait encore à ses yeux, en la lui montrant plus
soufirante, plus faible, plus femme selon lui.
Olympe était vêtue avec une extrême simplicité, d'une robe
de drap foncé, d'un mantelet pareil et d'un voile de dentelle
noire, noué sous le menton, qu'elle portait souvent le m^atin
poiu- sortir dans la campagne; c'est la mantille des Italiennes.
Tout ce noir, tout ce sombre la faisait païaître encore plus
blanche. Aussi, les paysans, qui ne te trompent pas sur le
solide éclat nécessau'e à la sant", la jugeaient-ils fort malade,
bien «lu'autour d'elle, dans la famille, hormis Dutertre, per-
sonne n'y fit une attention sérieuse depuis le départ d'Amédée.
Elle fut un peu surprise de voir Flavien, mais elle ne ma-
nifesta aucune émotion, et lui fit un accueil froidement poli,
qu'il comprit du reste, surtout lorsqu'elle ajouta :
— Je ne croyais pas, monsieur, que vous dussiez revenir.
Il la supplia d'écouter une communication importante qu'il
avait à lui faire, et elle s'éloigna un peu de Crésus et des
villageois pour l'écouter sans pruderie, bien qu'avec une ré-
pugnance visible et avec une attitude qui n'eût pas laissé
d'espoir au roué le plus impertinent.
— Rassurez-vous, quant à moi, madame, lui dit-il, dès
qu'il put lui parler sans être entendu des autres témoins, mais
préparez-vous à surmonter un moment d'inquiétude et de
chigrin. Je vous apporte... je suis absolument forcé de vous
apporter une nouvelle affligeante.
MONT-REVÊCHE 240
— Mon Dieu! s'écria Olympe, avez-vous vu mon mari? que
lui est-il arrivé? parlez donc vile, monsieur, de grâce!
— Non, madame, répondit Fldvien baissant la voix, car il
lisait de loin dans les yeux de Ciésus combien il faisait effort
de ses oreilles. — Non, il n'est pas question de monsieur
Dulertre... quelqu'un que vous aimez moins, mais encore
beaucoup...
— Ah ciel ! Amédée ! dit Olympe, notre pauvre Amédée !
Oui, vous venez de Paris... un malheur!...
— Je ne le savais pas à Paris, dit Flavien, qui s'effrayait
beaucoup, en la voyant si émue, du coup qu'il allait lui porter.
— Mais qui donc, mon Dieu? mes Qlles sont toutes à Puy-
Verdon... elles dorment... Bah! vous me trompez, monsieur!
vous vous jouez de moi !
— Non, madame, car ce serait un jeu atroce ; toutes vos
filles ne sont malhem'eusement pas à Puy-Verdon dans ce
moment-ci.
— Ah! parlez!...
— Éveline...
— EA déjà sortie seule ? elle est tombée de cheval? Ah
Dieu ! cela devait arriver! Où est-elle?...
— Pai lez plus bas, madame, ce n'est pas seulement un ac-
cident, c'est un secret plus grave que la blessure légère qu'elle
s'est faite au pied.
— Vous me tuez ! expliquez-vous donc vite, dit Olympe trem-
blante ; et lui saisissant le bras, sans plus se souvenir de ses
torts, elle le mena quelques pas plus loin.
En aussi peu de mots que possible, Flavien lui raconta ce
qui s'était passé. Olympe Técoutait avec ses grands yeux
effarés, ne pouvant comprendre, croyant faire un rêve, et
portant de temps en temps la main à son front comme pour
tâcher d'y faire entrer le sens des paroles qu'elle était forcée
d'entendre.
— J'allais chercher monsieur Dutertre, dit Flavien en finis-
sant, mais j'apprends qu il est trop loin, et Éveline est dans
un état inquiétant.
— Oui, oui, son père est trop loin, dit Olympe, dont les
yeux s'étaient fixés à terre avec une expression de méditation
250 MONT-REYÉCHE
douloureuse. D'ailleurs, il faut le préparer à une crise si rude»
C'est moi, moi seule, qui dois aller vers elle. Attendez... je
vais trouver le moyen de tout sauver pour aujourd'hui... Il
faut que je le trouve!... mais d'abord partons, courons vers
elle... En route il me viendra une idée; je suis comme une
folle en ce moment-ci !
Elle reprit le bras de Flavien, et le ramenant vers la voiture
avec une résolution dont elle ne paraissait pas capable au mi-
lieu d'un si grand trouble :
— Ciésus, dit-elle au groom, montez sur le cheval de
monsieur de Saulges; retournez au château, et dites que si je
ne suis pas rentrée pour déjeuner, on ne m'attende pas. Je
vais voir d'autres malades. Allons ! monsieur le comte, dit-
elle à Flavien, de manière à être entendue, puisque vous
voulez bien me servir de cocher, conduisez -moi chez ces pau-
vres gens.
Elle monta vivement dans la calèche qui se fermait avec des
glaces et des stores, circonstance que Flavien avait déjà re-
marquée, et qui perm.ettait de ramener Éveline cachée à tous
les regards, au moins durant le trajet. Mais Éveline serait-elle
transportable? Là était la question. Flavien ne s'arrêta pas à
réfléchir, il fouetta les chevaux et s'enfonça sous les bois qui
conduisaient àMont-Revêche, laissant Crésus stupéfait, et quel-
que peu narquois à la vue de ce tête-à-tête improvisé.
XXVII
Ce tête-à-tête n'eut rien d'enivrant, comme l'on peut croire :
Olympe, enfermée dans la voiture et perdue dans les tristes
réflexions que lui suggérait la circon?tance; Flavien sur le
siège, conduisant à fond de train, à travers des chemins dif-
ficiles et dangereux, deux chevaux ardents, et tout entier à la
brillante responsabilité d'arriver vite au secours d'une héroïne
sans compromettre les jours de l'autre. Flavien, comme tous
les hommes adonnés aux exercices de la vie physique, était un
peu enfant et attachait une certaine importance à son talent
1
MONT-REVÊCHE 251
d'automédon. De temps en temps il se retournait vers Olympe
pour lui demander si elle n'avait pas peur, mais la glace se
trouvait toujours entre eux, ce qui coupait court à tout dia-
logue, et il la voyait absoibée, tri^lement rêveuse, n'accor-
dant aucune attention aux accidents du chemin, par con-
séquent au mcrile de son conducteur.
Au bas de la colline de Monl-Revêche, il fallait de toute né-
cessité prendre le pas, tant le chemin était rapide. Olympe,
seulement alors, baissa la glace entre le fond de la voilure et
le siège de Fiavien.
— Monsieur, lui di.-elle, croyez-vous que je puisse entrer
chez vo\is sans être vue de vos domestiques ?
— Je n'en fais pas de doute, madame, certainement Thierray
les aura tous éloignés. Mais le^ gens de la ferme ont déjà dû
reconnaître votre voiture.
— Peu importe, dit-elle. Monsieur Dutertre vous ayant déjà
prêté des chevaux et une voiture, il n'y a pas de raison pour
qu'on sache que je suis dans celle-ci. J'ai eu soin de me
cacher.
— Entrerai-je dans la cour, madame?
— Oui, mais ne m'ouvrez la portière qu'après vous être as-
suré de l'absence de témoins indiscrets.
La po) te de Mont-Revêche était fermée au verrou et à la
barre. Fiavien sorma d'une certa'ne façon convenue entre lui
et Thierray. Celui-ci vint ouvrir lui-même, et referma quand
la voiture fut entrée. 11 avait gardé Forget à tout événement,
mais il l'avait enfermé sur parole dans une pièce située sur
la façade extérieure, certain qu'il respecterait le mystère
de cette matinée, et qu'il était même content de n'y pas être
initié.
— Eh bien , madame, dit Fiavien à Olympe en lui ou-
vrant la portière, avez -vous trouvé les moyens de tout
sau\er?
— Oui, répondit-elle, si l'état de la pauvre malade nous le
permet.
— Grâce au ciel ! dit Thierray en lui offrant le bras, elle va
infiniment mieux. Elle a dormi, et depuis une demi-heure elle
ne souffre plus. Je crois que vous pourrez l'emmener. — Ah !
252 MONT-REVÊCHE
madame, ajouta-t-il en la faisant entrer dans la maison,
croyez bien que je n'ai rien, absolument rien à me reprocher
dans ce qui aiTive !
— Je le sais, dit Olympe, qui avait pris son bras sans lui
adresser la parole ; je sais aussi vos bonnes intentions pour
l'avenir, ne parlons donc pas de ce qui est déjà le passé.
En la voyant entrer dans le salon, Éveline fit un cri et
cachant son visage dans les coussins du sofa où elle était
étendue :
— Ah ! messieurs ! dit - elle , vous me portez le dernier
coup!
La pauvre Olympe ne se rebuta pas de ce cruel accueil. Elle
courut à-É véline, couviit de baisers ses mains dont elle cachait
jusqu'à son front brûlant de honte, pressa sa tête blonde contre
son sein et l'arrosa de larmes.
— Oh! madame, vous me plaignez! vous avez raison, dit
Éveline, me voilà perdue !
— Non, mon enfant, répondit Olympe, vous êtes sauvée,
puisque je suis près de vous, et votre seule confidente. Ayez
courage, ma bonne Éveline, si vous pouvez supporter la voi-
ture, personne ne saura ce qui e^t arrivé, et votre père lui-
même ne l'apprendra que de votre bouche, quand vous jugerez
devoir le lui diie.
— Ah ! Olympe, s'écria Éveline vaincue par tant de dou-
ceur et de dévouement, c'est vous qui êtes bonne, meilleure
cent fois que je ne mérite ! Ah ! que l'on est injuste envers
vous! Oui, emmenez-moi d'ici, cachez-moi, sauvez-moi, et que
mon père ne le sache jamais. Je ne crains au monde que son
blâme ou ses railleries. Tenez, je ne sens plus aucune douleur,
je peux marcher.
— Gardcz-vous-en bien, s'écrièrent Olympe et Thierray, tout
serait perdu î
Olympe visita le pied malade et renouvela le pansement. Le
vulnéraire avait fait merveille, l'inflammation avait disparu,
et tout faisait piésager que l'opération aurait lieu dans de
bonnes conditions. Flavien et Thierray transportèrent la blessée,
et Olympe les aida à l'étendre »*ans la voiture.
— Allez nous aî^cr.ûrc à Pu ;'-Ycrdop, comme si vous veniez
MONT-REViiCHE 253
naturellement déjeuner, dit Olympe à Thierray. Vous y arri-
verez avant nous, car nous nous en irons doucement. Dites
que vous m'avez rencontrée avec monsieur de Saulges, et que
j'arrive, que vous croyez que j'ai dû aller voir des malades un
peu loin, par ici. 11 m'arrive souvent de faire d'assez longues
courses c'ans ce but, cela n'étonnera personne. Monsieur àc
Sanlges sera censé m'avoir indiqué un cas d'urgence. Mais ne
vous expliquez pas autrement, vous nous avez à peine parlé,
vous ne savez rien préci.-ément. 11 se passera plusieurs jours
avant que l'on vérifie le fait, si même on songe à le vérifier.
Allez, monsieur Thieiray, prenez la traverse; vous, monsieur
de Saulges, conduisez-nous au pas. Je vous dirai ce qu'il faudra
fairr^ quand il sera temps.
Elle baissa les stores. Thierray alla délivrer Forget, rangea
le salon, puis, il partit de son côté.
Éveline supporta assez bien la voiture, et s'aida de tout .son
courage, qui itait réel, pour ne pas inquiéter Olympe, dont la
présence d'esprit, elle le sentait bien, lui était nécessaire.
A un quart de lieue de Puy-Yerdon, Olympe parla à Flavien,
et lui fit quitter le chemin pour prendre un détour, moyennarst
lequel ils arrivèrent à une ei trée peu fréquentée du par;,
assez loin du cl.ùleau. Us avaient rencontré beaucoup de gens
sur les chemins à cause du dimanche et de l'heure de l.i
messe. Mais on avait vu Flavien ramenant une voilure de la
maison, et cela ne donnait pas lieu à de grands commentaires.
La voiture fermée fut jugée vide. On se borna à dire : « Ces
messieurs! ça aime se servir àc cochers à eux-mêmes. » Un
esprit fort hasarda cette réflexion : « Ça aime mieux nourrir
trop de chevaux qu'assez de domestiques. »
Dans le parc, nos voyageurs trouvèrent enfin la solitude.
Olympe explora de 1 œil les allées sinueuses qu'elle fit pren-
di*e à son guide et le dirigea vers une enceinte de rochers
qui formait une grotte naturelle très- ombragée d'arbres
touffus. Là, après s'être encore assurés qu'ils ne pouvaient
être observés, elle aida Flavien à déposer Éveline sur le
gazon.
— Restons ici, ma chère enfant, lui dit-elle, monsieur de
Saulges va rentrer au château avec la voiture; il ne jettera
15
254 MONT-REVKCHE
pas trop l'alarme, mais il dira d'im air assez inquiet que, re-
yenant avec moi de cette promenade, nous vous avons trouvée
ici, blessée, et nous appelant à votre secours. 11 fera apporter
un brancard, il enverra chercher le médecin et le chirurgien;
je constaterai que je vous ai trouvée ici, tombée de ces rochers
où vous avez voulu grimper; je dirai que c'est moi qui vous ai
donné hier l'idée de mettre ce costume pour aller surprendre
et intriguer, à son réveil, Caroline, dont c'est justement l'an-
niversaire. Vous ajouterez que vous vous êtes déguisée ainsi
de grand matin, en ayant soin de ne vous faire voir à per-
sonne; que vous alliez cueillir vous-même votre bouquet de
fête dans le parc, que vous avez voulu atteindre... tenez,
ces gentianes qui poussent Icà sur les rochers. — Quelle heure
est-il, monsieur de Saiilges?
— Neuf heures, ditFlavien.
— Eh bien, vous avez été évanouie deux heures à cette
place, dit Olympe à Éveline, vous êtes restée ensuite une heure
sans pouvoir bouger et sans voir approcher personne.
— Et ce pansement que j'ai au pied? dit Éveline, il faut vite
me lôler.
— Non, dit Olympe, c'est moi qui viens de le faire. —
Monsieur de Saulges, donnez-moi la pharmacie qui est dans
la voiture, mettez-la par terre à côté de moi, et allez vite au
château.
Flavien obéit, admirant l'esprit des femmes.
« En fait de ruses, se dit-il, la plus austère n'est pas plus
maladroite qu'une autre dans l'occasion ; si elle n'en use pas
pour elle-même, elle n'en a pas moins un arsenal en réserve
au profit des entres. Ah ! l'esprit de corps ! Mais à qui la faute?
Nous voulons dans le monde qu'elles aient plus de soin de leur
réputation que de leur vertu. Amants, nous les voulons pures
du blâme d'autrui; époux, nous leur pardonnons l'infidélité
réelle plus volontiers que le scandale de l'apparence. Aussi la
réputation d'une femme est-elle quelque chose de si terrible à
garder, que la plus vertueuse d'entre toutes ne se fera pas de
scrupule de préserver celle d'une amie au prix de mille men-
songes et de la comédie la mieux jouée. »
Une heure après, Éveline était dans son lit, entoiu'ée des
MONT-REVIÎCHE 255
tendres soins d'Olympe, de Benjamine et de Grondette. L'opé-
ration avait été pratiquée avec succès. Le joli pied était pauvé.
Seulement il était condamné à des semaines d'inaction, qui
déjà, en dépit de l'accabiemcnt de la souffrance, tourmentaient
l'imagination de l'impatiente patiente; c'était le bon mot du
chirurgien, qui essayait de la faire sourire et la consolait très
à propos en louant le courage qu'elle avait montré.
Toute la maison acceptait sans méfiance l'explication don-
née, excepté Crésus, qui trouvait dans tout cela quelque chose
d'extraordinaire, mais qui n'osait faire part de ses idées à per-
sonne, et Nathalie, qui était beaucoup plus frappée de la pro-
menade matinale d'Olympe avec Flavien que de l'accident ar-
rivé à sa sœur.
Thierray et Flavien voulurent partir, aussitôt après l'opé-
ration, pour la ferme des Rivets, afin de préparer Duterlre à
apprendre l'accident arrivé à sa fille, et de pouvoir lui donner
en môme temps de bonnes nouvelles de son état. Mais Es^e-
line, à qui Olympe fit part de cette résolution, s'y opposa avec
énergie.
— Que vont-ils faire là tous les deux ! s'écria-t-elle. C'est
mettre mon père sur la voie de tout découvrir. Et d'ailleurs,
je connais Thierray, il dira tout, pour peu que m.on père l'in-
terroge. Monsieur deSaulges est encore pire pour la fra'.îchise.
Ils croient que le mieux, c'est de confesser les choses telles
tju elles sent. Or, dites-leur, Olympe, qu'ils n'ont pas le droit
de faire ma propre confession, et que je le leur dénie ab;olu-
ment. Si mon père découvre la vérité, il sera temps de pres-
ser notre mariage. S'il ne la sait jamais, comme vous me
l'avez promis, M. Thierray m'épousera librement et pourra
m'aimer, tandis qu'il me haïra, n'en doutez pas, s'il m'épouse
par cas de force majeure.
— Hélas ! êtes-vous si peu sûre de ses sentiments ? dit Olympe,
navrée de ce qu'elle entendait.
— 0 ai, oui, je vous entends, chère amie, reprit Éveline.
Vous ne concevez pas que j'aie ainsi couru après un homme
qui me fuyait? La sottise est accomplie; je la paye cher et je
m'en repens de reste. Il n'est donc pas besoin de me la faire
sentir.
236 MONT-REVÊCHE
— Mais comment êtcs-vous entrée? Quelle est celte nouvelle
folie? dit Thierray, rassuré, me is non calmé.
— Ah ! vous me le demandez ? dit Éveline d'un ton de repro-
che déchirant.
FJavien vit qu'une explication entre eux devenait néces-
saire, et par discrétion il se retira doucement, mais Éveline le
rappela.
— Monsieur de Saulges, lui dit-elle, puisque la Providence
me fait vous rencontrer ici, rendez-moi un grand service : res-
tez enlie nous. Quelque fastidieuses que soient les querelles
de deux fiancés parfaitement déraisonnables tous les deux, ac-
ceptez généreusement cette lâche. Vous êtes son ami, à lui;
soyez aussi le mien. Servez-moi de témoin, de juge, de conseil
et d'avocat, au besoin, je vous en prie.
Flavien , ramené par ces paroles caressantes , prit Éveline
en amitié.
— Eh bien oui, je le veux, dit-il, car aussi bien, je ne suis
revenu ici que pour faire entendre raison à ce sceptique et
travailler à votre union. Mais, avar.t tout, ma chère demoi-
selle, prenez quelque chose, de la fleur d'oranger, de l'éther,
que sais-je? Que prend on pour les chutes, Thierray? Elle est
pâle comme la mort, cette pauvre enfant. Est-ce qu'il n'y a pas
ici quelque chose qui soit bon pour son état? Cherche donc.
Thierray ouvrit le nécessaire pharmaceutique de la chanoi-
nesse, et il y prit des sels qui soulagèrent elfectivement Éve-
line. Elle raconta ce qui lui était arrivé. Elle avait trouvé, de
près, les objets aperçus de loin , beaucoup moins rassurants
qu'elle ne s'y était attendue. L'éboulement laissait une plus
grande portée à l'échelle. L'échelle était plus longue qu'elle
ne croyait. Elle n'avait pas voulu reculer devant le danger de
se tuer, et, sauf à faire naufi âge au port, elle avait atteint la
fenêtre de la chapelle. Là, au moment où ses pieds quittaient
le dernier échelon, elle avait, par un effort désespéié, franchi
l'embrasure et sauté dans l'intérieur sans se demander à
quelle distance elle se trouvait du sol. Elle était arrivée au bas
Irès-adroitem^nt sur ses pieds, et attribusfit son évanouisse-
ment à la surprise et à la frayeur que lui avait causées cette
distance.
MONT -REVÉCUE 237
— Je ne sais pas si j'ai crié, dit-elle, je crois que j'avais
perdu l'esprit avant d'arriver à terre.
— Mdis alors, comment sauriez-vous que vous êtes tombée
sur vos pieds? dit Thierray.
— Parce qu'il m'a semblé éprouver aux pieds ime douleur
terrible, et que je suis alors tombée doucement sans ressentir
aucun autre mal, et sans me souvenir du lieu où j'étais.
— Mais, cependant, il faudrait vous assurer, dit Flavien,
que vos pieds ne sont pas blessés.
— Non, non, dit Éveline, je ne suis qu'engourdie, fatiguée;
laissez-moi ne pas bouger peiidant un instant, et pu's je re-
prendrai ma rou'.e, car il est tard, cette fois, et il faut qae je
sois rentrée avant le jour.
— Rentrée ? dit Tiiicrray. Ah î Éveline, quand votre fantai-
sie vous emporte, vous savez bien où vous allez, mais vous
vous inquiétez fort peu du retour. Vous êtes donc venue à
pfed, que ces vilaines chaussures sont mouillées !
— Oui, à pied, et toute seule, dit Éveline en ôiant ses pis-
tolets qu'elle posa sur le guéridon à côté d'elle. Cette fois vous
ne direz pas que mes confidents me trahiront!
— Seule, la nuit ! s'écria Thierray. Oh î folle ! trois fois
folle!...
— Vous voyez comme il me sait gré de ce qu'aucune autre
femme ne serait capable de faire pour lui ! dit Éveline à Fla-
vien, par qui elle se sentait soutenue intérieurement.
Et elle raconta comment elle était venue, avec la modestie
d'un vrai courage.
— Ma foi, c'est superbe ! dit Flavien émerveillé. Vous êtes
une Jeanne Hachette, une héroïne des anciens jours. Tenez,
dix femmes comme vous eussent sauvé la royauté en Vendée!
Dix femmes intrépides et enthousiastes valent des milliers
d'hommes, parce qu'avec elles les hommes ne se découragent
jamais et veulent devenir des héros sous leurs yeux. Allons!
Thierray, c'est insensé, mais c'est sublime ! A genoux devant
ta fiancée! Demain les paroles seront échangées avec la fa-
mille, je m'en charge. Donnez-moi d'abord les vôtres, mes
enfants, et je me fais l'ambassadeur des dt:ux parties. Tenez,
258 MONT-REVÉCHE
— Ma chère enfant, je ne comprends pas pourquoi vous me
faites une question si peu intéressante, quand je n'ai pas un
instant à perdre loin de votre sœur, qui soulTre !
Et elle s'éloigna sans écouter les sourdes invectives qui
grondaient dans la poitrine de sa rivale.
iSathalie, restée seule, pleura des larmes de rage. El'e se
sentait éprise de Flavien avec une intensité qui était comme
un châtiment de Dieu prononcé sur elle; car Flavien la haïs-
sait, et elle le voyait bien.
Cependant Crésus arrivait à la ferme des Rivets, cher-
chait M. Dulertre dans la campagne, et lui remettait la lettre
d'ÉveUne.
— Je crains qu'on ne me trompe pour me rassurer, dit-il evi
pâlissant, après l'avoir lue. Pour un léger accident, on ne
m'enverrait pas un exprès, on ne m'écrirait pas soi-même.
Crésus, ma fille est tombée de cheval ?
— Non, monsieur, dit Crésus triomphant. Elle n'y a pas
monté aujourd'hui.
— ÎN'importe! dit Dutertre, en qui les entrailles pater-
nelles produisirent comme une vague divination, je suis tùr
que ma fille a fait une chute alTreusel je le sens dans tout
mon corps !
— Allons, monsieur, reprit Crésus , qui était fier de sa mis-
sion, voilà que vous vous tourmentez trop. C'est ce que ma-
dame avait peur. Aussi elle m'a dit comme ça : a Si tu vois
monsieur tranquille, tu ne lui diras rien de plus; si tu le
vois qui se casse la tête de ça, tu lui donneras ma lettre. »
Et la v'ià, monsieur, puisque vous vous la cassez, la têle !
Olympe écrivait à son mari :
« Je ne veux pas vous tromper, m.on ami, votre arrivée ici
en serait plus pénible. C'est plus qu'une entorse, c'est une
luxation. Mais tout est réparé par les soins du bon Martel.
E véline ne souffre presque plus; elle n'a aucun autre mal;
c'est de l'ennui pour elle, parce qu'il faudra du repos, mais
vous ne devez prendre aucune inquiétude. Croyez-en celle qui
ne vous a jamais menti. »
Olympe avait écrit avec effusion cette dernière phrase, par-
tie de son cœur et de sa conscience. Et puis, tout en cachetant
MONT-REVÉCHE 259
sa lettre, elle avait été épouvantée à l'idée que bientôt, pour
complaire à É véline, il lui faudrait mentir beaucoup pour la
première fois de sa vie.
XXVlll
Dutertre, plus rassuré par la lettre d'Olympe que par celle
d'Éveline, partit cependant à l'instant môme pour son château.
Il trouva Éveline aussi bien que possible après les émotions et
les souffrances quelle avait endurées. Il était venu vite,
sans faire aucune question à Crésus, ne voulant s'en rappor-
ter qu'au témoignage de sa femme. Benjamine, qui avait couru
au-devant de lui, avait succinctement raconté l'histoire inven-
tée par Olympe et à laquelle l'enfant ajoutait une foi entière.
Cette histoire était si simple et si vraisemblable, que Dutertre
n'insista pas sur les détails. Soit par oubli, soit par un de ces
profonds instincts de délicate prudence qui couvaient dans
l'âme dévouée de Benjamine,elle n'avait parié ni de Thierray,
ni de monsieur de Saulges. — C'est maman, avait-elle dit
simplement, qui a trouvé ma pauvre petite sœur dans les ro-
chers du parc. — Si bien que Dutertre embrassa sa fille et sa
femme sans lem' faire ces questions oiseuses qui ne réparent
pas les accidents. Il s'occupa seulement d'interroger le méde-
cin et le chirurgien, qui répondirent de la malade. Dutertre, à
qui la crainte du tétanos se présenta, demanda si la chute
avait été faite de haut, avec violence et dans des circonstances
effrayantes. Éveline se hâta de répondre qu'elle n'était tombée
que de sa hauteur et que son pied avait porté à faux.
Dutertre, aussi tranquillisé que possible, descendit pour
dîner avec Nathalie et les deux Esculapes campagnards , qui
étaient des amis fidèles de la maison et des honmias instruits,
surtout Blondeau le médecin. Ils le quittèrent au djssert pour
voir leur malade et faire quelques courses avant la nuit, car
Dutertre leur avait fait promettre de coucher au château,
dans la crainte d'un accident imprévu dans l'état de sa fille.
Nathalie n'avait qu'un instant pour se venger d'Olympe,
260 MONT - REVÉCHE
pendant que son père prenait son café. Elle mit le temps à
profit.
— Vous a-t-on dit, au milieu de tout cela, dit-elle, que le
barbare et fantastique Thierray était enfin revenu?
— Ah! dit Dutertre. Tant mieux! ÉvelineTa-t-elle su?
— Elle l'a même vu, car c'c<t lui qui a aidé à la rapporter
du parc sur un brancard avec Vautre.
■ L'autre ne frappa point Dutertre. Il ne pensait qu'à Éveline.
— Eh bien , dit-il, lorsqu'il l'a vue ainsi, cette pauvre en-
fant, a-t-il montié de l'émotion, de l'attachement? Étais-tu
présente?
— Oui, mon père, monsieur Tliierray a été aussi désespiré
qu'il convenait à votre futur gendre de l'être.
— Et cela a consolé un peu Éveline, je suppose? Sait-on
maintenant pourquoi il est resté toute une semaine sans venir
nous voir?
— Non, pas précisément. Moi, je suppose que c'est la pré-
sence de son ami à Mont-Revêche qui l'aura retenu.
— Quel ami? dit Dutertre, à qui passa im frisson dans les
veines.
— Eh bien, monsieur de Saulges, répondit Nathalie d'un ton
d'indifférence.
— 11 est à Mont-RevGche? demanda Dutertre, en s'efforçant
de montrer le même calme.
— Sans doute, puisqu'il est venu ici ce matin.
— Ici?
— Est-ce qu'Olympe ne vous a pas dit qu'ils étaient rentrés
ensemble? C'e^t singulier!
— Qui, ensemble? monsieur de Saulges avec Thierray?
— Vraiment, vos questions m'étonnent, mon père, et me
font craindre d'avoir dit quelque sottise. Que votre femme est
une personne singulière avec ses cachotteries! Puis-je deviner
qu'elle vous fait mystère des choses les plus simples?
— Ma femme ne me fait mystère de rien, Nathalie, dit Du-
tertre avec fermeté , et moi je ne lui fais même pas de ques-
tions.
— Ah! fit Nathalie avec nonchalance. Peut-être avez-vous
raison, mon père.
I
MONT-REVÉCHE ' 261
Et elle sortit brusquement : le coup était porté. Un trouble
mortel s'empara de Dutertie; ses genoux tremblaient. Il ne se
sentit pas la force de monter à la chambre d'Éveline où était
Olympe, et il attendit que les médecins fus^eIlt redescendus.
— Elle va à merveille, cette chère petite, dit le vieux Mar-
tel, le chirurgien, qui avait vu naître Éveline. Je vous assure
que vous pouvez vous tenir en repos et me laisser aller cou-
cher chez moi. Blondeau vous reste. Si la ligature venait à se
de'ranger, chose impossible, vous m'enverriez chercher; c'est
si près d'ici, le hameau de Puy-Verdon !
Martel se dérangeait difficilement de ses habitudes. Blon-
deau assura que sa présence n'était pas urgente et promit de
rester. Dutertre donna la clef des champs au vieux praticien,
qui se chaigoa de passer chez les malades de son conlrèie.
— D'ailleurs, dit Martel en s'en allant, vous avez ici le nieil-
leurdes médecins : c'est votre femme ! Savez-vous qu'elle nous
fait concurrence? Elle avait fait à Eveline un premier panse-
ment admii able. Viaiment les femmes d'esprit excellent dans
tout et font tout ce qu'elles veulent. J'ai vu, dans los chau-
mières des pauvres gens, des merveilles de prévision et d'in-
telligence qu'elle avait faites en attendant ma visite.
— Oui, dit Duterlre, quoique dune santé assez délicate elle-
même, elle s'occupe beaucoup de la santé des aunes.
Et entraîné par une aveugle fatalité à chercher le mot de
l'énigme de Nathalie, il ajouta :
— Elle sort quelquefois avec le joiu* pour porter assistance
aux pauNTes.
— Paibleu ! reprit Martel, elle était levée ce matin plus
tôt que moi, car quand j'ai fait ma tournée dans le village,
elle y avait déjà passé.
— Ah ! elle est sortie ce matin ? dit Dutertre, rusant malgré
lui et jouant l'indifférence.
— Bon ! dit Martel très-innocemment ; quand elle a trouvé
ce matin É véline dans le parc sur les neuf heures, elle avait
déjà fait sa grande tournée, elle ! Oh I c'est un grand cœur
que madame Duterlre ! Tout pour les autres, rien pour tUe-
même ! Mais si je vous parlais d'elle, je ne m'en irais pas.
Bonsoir.
15.
2G2 MONT-REVECHE
Et Martel s'en alla, laissant Duterlre rongé d'une funeste
curiosité.
— Votre femme est une sainte ! dit à son tour Blondeau.
Mais elle ne se ménage pas assez. Elle est délicate et se fatigue
au delà de ses forces.
— Oui, n'est-ce pas? dit vivement Dutertre. Je suis sûr
qu'elle est exténuée aujonrd'hui ! Sortie depuis la pointe du
jour ! Où a-t-elle été, ce malin ?
— Je n'en sais rien, répondit Blondeau, qui remarqua le
trouble de Dutertre avec une grande surprise.
— Elle a été à Mont-Revêche, dit Nathalie, qui était rentrée
à pas de loup et qui fit semblant de venir chercher sa brode-
rie sur la table.
Dutertre reçut ce coup avec impassibilité, comme s'il s'y fût
attendu.
— Ah ! dit-il, est-ce que la pauvre vieille Manette serait
malade ? Ma femme a beaucoup de bontés pour elle : c'est une
honnête créature.
— Je crois que mademoiselle Nathalie se trompe, dit Blon-
deau, qui, sans comprendre, voyait un drame domestique se
dérouler sous ses yeux. Il connaissait Psathalie, il était péné-
trant. Il sentait sa propre intervention nécessaire, sans trop
savoir encore sur quel peint elle devait porter. — Je ne pense
pas que madame Dutertre ait eu occasion d'aller ces jours-ci
à Mont-Revêche, ajouta-t-il en voyant que son doute soula-
geait Dutertre.
— Moi, je sais qu'elle y a été, reprit l'impitoyable Nathalie.
Quel mal y aurait-il ? Probablement, il y a des malades.
Si ce n'est pas la vieille Manette, ce pouvait être le vieux
Gervais.
— Comment le sauriez- vous donc? dit Dutertre, perdant
ses forces. Est-ce que vous auriez des espions dans la cam-
pagne ?
Et il essaya un sourire d'enjouement qui fut plein d'amer-
tume.
— Eh! mon Dieu! la campagne est semée d'espions tout
aussi peu curieux, tout aussi peu médisants que moi, dit Na-
thalie d'un ton léger. Un de vos nouveaux fermiers de Mont-
MOINT-REVÊCHE 263
Revêche, puisque la ferme vous appartient à présent, mon
père, est venu tantôt pour nous offrir un cadeau de gibier,
que j'ai dû recevoir , ma belle-mère étant occupée auprès
d'Éveline. Ce bonhomme m'a demandé naïvement si c'était moi
qui avais été ce matin à Mont-Revêche, parce qu'il avait vu la
calèche blanche à stores bleus monter la côte et entrer dans le
castel, conduite par monsieur de Saulges sur le siège. Cela vous
prouve que les paysans n'entendent pas malice aux relations
et aux démarches des gens dont ils ne comprennent pas les
usages. Or, comme moi je ne suis pas médecin et que je ne
vais pas à Mont-Revêche; comme Olympe a eu soin de faire
dire ici à sept heures, en renvoyant Crésus, qu'elle partait du vil-
lage dePuy-Verdon avec monsieur de Saulges pour voir des ma-
lades ; comme elle est rentrée dans cette même calèche à neuf
heures avec monsieur de Saulges, je trouve tout naturel qu'elle
ait été chez lui, avec lui, pour soigner son pauvre monde.
— A la bonne heure ! dit Dutertre du ton d'un homme con-
damné à la torture, qui, à force de souffrir, ne sent plus la
souffrance ; c'est que les vieux serviteurs de la chanoinesse
sont malades.
— Dangereusement, à coup sûr, dit Blondeau, qui ne savait
plus que dire. J'irai les voir demain matin.
— Olympe ne vous a point parlé d'eux? dit Nathalie, qui
sentait que la présence d'un tiers empêcherait son père de lui
imposer silence.
— Si fait, dit Blondeau, je crois qu'elle m'a dit quelque
chose comme cela. Mais j'étais si troublé de l'accident d'É-
veline...
— Sans doute, sans doute ! dit Dutertre en se levant avec
effort du fauteuil sur lequel il s'était affaissé comme un para-
lytique. Allons donc la voir, cette pauvre É véline. Nous l'ou-
bhons pour parler de choses oiseuses.
Il monta chez sa fille, suivi de Blondeau. Grondette vint à sa
rencontre.
— N'entrez pas, monsieur, lui dit-elle. Ma diablesse dort,
elle dort très-bien; et, tenez, la petite aussi fait son somme,
ajouta-t-elle en entre-bàillant la porte et en montrant Caroline
assise et assoupie au coin du lit de sa sœur.
204 MONT-REVÉCHE
— Est-ce que cette enfant va veiller? dit Dutertre.
— Non, non, monsieur, c'est nnadame qui veut veiller. Elle
a été pri'udre sa coiffe et sa robe de chambre pour passer la
nuit; elle renverra la petite sitôt qu'elle reviendra. Moi, je
resterai là aussi, soyez tranquille.
— Non pas, Grondette; mcltez un lit de sangle pour vous
dans cette pièce, pour q-u'on puisse vous appeler au besoin.
C'est moi qui veillerai ma fille.
— Vous ferez bien, dit Blondeau; madame Dutertre n'est
pas de force à passer les nuits, ne le souffrez pas.
Blondeau, en apprenant d'Ame'dée qu'il avait révélé à son
oncle la maladie nerveuse d'Olympe, s'en était expliqué avec
Dutertie. Blondeau n'avait jamais cru Olympe dangereuse-
mont malade, ^uî■tout depuis les quelques jours où la méchan-
ceté de Nathalie s'élant engourdie, madam.e Dutertre avait
paru subitement refleurir. Il avait passé ensuite quelques au-
tres jours sans la voir. Au milieu de l'accident d'Éveline, il
n'avait pas été surpris de la voir pâle et bouleversée. Mais il
crut devoir réveiller les inquiétudes de Dutertre, car il pres-
sentait un orage inouï dans les fastes de cette union jusque-là
si paisible et si tendre. Il se confirma dans cette opinion en
notant le silence de Dutertre, qui, à l'ordinaire, l'accablait
de questions sur ce sujet, et qui parut à peine l'avoir entendu.
Dutertre descendit, traver.-a la maison et se rendit par l'in-
tévlenr à ses appartements. Blondeau ne voulut pas le suivre,
mais il alla au jardin et marcha sur la pelouse à portée,
non pas d'entendre une discussion conjugale, mais d'offrir
secours et consolation au besoin. Il a dit depuis qu'il s'était
senti ce soir-îà oppressé d'un pressentiment étrange, tout
à fai insolite dans sc.i caractère calme et dans son esprit
enjoué.
Blondeau n'était pas d'ailleurs complètement dépourvu de
la curio:îilé qui atteint jusqu'aux plus sages natures dans la
vie de province. 11 ruminait donc ce qu'il venait de voir et
d'entendre. « Comment diable, se disait-il, Dutertre, qui n'a
jamais eu de sa femme l'ombre d'un sujet de jalouîiie, s'avise-
t-il, après huit ans de parfait amour, dont quatre ans de ma-
riage modèle, d'être jaloux à ce point? Qu'est-ce ça lui fait
MONT -REVÉCUE 265
que sa femme soit conduite en voilure par monsieur de Saulges,
quand il la ldi>se depuis deux ans dans une sorte de tcte-à-tète
avecAmédée et jouissant d'une liberté illimitée, privilège des
honnêtes femmes incapables d'en abuser? Quel mal peut-on
faire dans une voilure quand la femme est au fond et l'homme
sur le siège? E.>l-ce une manière commode pour causer?
Mieux vaudrait se promener bras dessus, hr is dessous, dans les
bois, et même dans les allées de ce parc, qui sont beaucoup
plus mystérieuses, à mon avis. Est-ce que dans les promena-
des de famille, dans les chas.-es, dans les courses quelconques
auxquelles on se livre aux vacances, Duterlren'apas vu dix fois
sa femme accompagnée tantôt par l'un, tantôt par l'autre? Est-
ce qu'elle ne pourrait pas, fort naturellement et fort innocem-
ment, prendi e dans .-a voilure monsieur do Saulges ou monsieur
Thierray, qui sont peut-être tous deux des gendres postulants,
pour caui^er avec eux de quelque projet de mariage, ou, en effet,
pour aller voir avec eux des indigents et des infirmes? Je
trouve un peu singulier qu'elle ail été précisément pour cela
à Mont-Revèche en personne, au lieu de m'y envoyer. Mais,
que diable! il y a quelque raison fort simple à cela, que la
mauvaise pièce de Mathalie ne nous dit pas, et qui s'expli-
quera demain, comme ^'expliquent toutes choses de ce monde
quand ou se donne la peine d'attendre pour juger. Madame
Duterlre se croit protégée de tout soupçon par sa vertu même.
Elle en a bien le droit, mais elle n'en a pas moins tort, à ce
qu'il paraît, puisque dans sa propre maison elle trouve la mal-
veillance et la calomnie. Allons ! de tous les mariages que j'ai
vus, le meilleur ne vaut pas giand'cliose ! »
il va sans dire que Bloudeau était un vieux garçon.
Cependant Duterlre était entré dans la chambre de sa femme
Elle avait mis une robe de chambre grise cl roulé ses magni-
fiques cheveux noirs sous une coiffe de batiste. Elle avait l'air
d'une religieuse. Elle avait le calme, la douceur, l'expression
chaste et grave dune vierge d'Holbein. Elle priait, car Olympe,
Italieime et caLholique, n'avait jamais manqué aux pratiques
de sa religion d'enfance, même dans le temps où elle se desti-
nait au théâtre. Duterlre respectait la simplicité de son cœur
et ne la dérangeait jamais dans ses prières. En ce moment, il
266 MONT-REVÊCHE
les imputa presque à l'hypocrisie, et fut tenté de les inter-
rompre. II ne l'osa pas. On ne passe pas, en un instant, du
respect sans bornes au doute et à la colère. Il attendit avec
impatience qu'elle eût fini, en se promenant de long en large
dans la chambre voisine, qui était la sienne.
Olympe entendit le l)ruit nerveux de ses pas, et comprit
qu'il était agité. Elle se recueillit un instant pour élever son
âme à Dieu une dernière fois, et alla vers lui.
— Est-ce que notre fille est plus mal? lui dit-elle avec
effroi, en voyant son air sombre.
— Il ne s'agit pas de ma fille répondit Dutertre, il s'agit de
moi. Olympe, je me sens très-mal, je souffre beaucoup. J'ai un
chagrin mortel, j'ai résolu de vous le dire avec franchise, parce
qu'il dépend peut-être de vous de faire cesser, d'un seul mot,
cette angoisse, et, si vous m'aimez encore, vous n'hésiterez pas
à me le dire.
— Si je vous aime encore? dit Olympe éperdue.
Elle ne put rien ajouter, il lui sembla que la foudre venait
de tomber sur elle.
— Eh bien ! oui, ma femme, il me semble que vous ne
m'aimez plus.
— Pour dire une telle parole pour la première fois, ô mon
Dieu ! il faut n'aimer plus soi-même ! répondit Olympe, qui
sentit comme une main glacée se poser sur ses épaules. Pour-
quoi me dites-vous cela? Que vous ai-je fait pour me tuer
comme cela tout d'un coup?
Ce cri, parti des profondeurs de l'âme, fit frissonner Dutertre.
— Oui, c'est un rêve affreux que je fais I s'écria-t-il en lui
prenant les mains. Délivre-moi de ce supplice, parle vite,
réponds-moi. As-tu rencontré, ce matin, monsieur de Saulges
chez tes malades?
— Oui, mon ami, répondit Olympe étonnée et ne pressen-
tant pas la jalousie de son mari.
— Et tu es partie avec lui pour faire une longue promenade^
m'a-t-on dit?
— Oui, mon ami, c'est vrai, ne vous l'avais-je pas dit moi-
même?
— Non. Je ne te l'ai pas demandé, dit Dutertre calmé par
MONT-REVÉCHE 2C7
l'assurance de sa femme. Pourquoi donc celte promenade? Je
n'en comprends ni le hasard ni l'opportunité.
Olympe pensa que Dutertre n'était tourmenté que relative-
ment à Éveline, qu'il pressentait la vérité et qu'il la blâmait
d'aider à ce mystère. Il fallait qu'il fût bien irrité contre sa fille
pour faire à sa femme un si grand crime de son silence. Elle
s'était engagée par serment à garder le secret d'Éveline. A sa
grande surprise, elle voyait Dutertre hors de lui. Elle crai-
gnit pour la pauvre malade les suites de cette indignation, si
elle confirmait par des aveux les soupçons de Dutertre. Elle se
résolut à les détourner de son mieux. Dutertre, voyant qu'elle
hésitait à répondre, réitéra sa question d'un ton plus froid et
plus inquiet.
— Je ne comprends pas l'importance de cette demande,
dit-elle; monsieur de Saulges, que je ne savais pas dans le
pays, et qui vous cherchait, m"a-t-il dit, s'est adressé à moi
pour me demander un service, pour me confier le soin d'assis-
ter une personne qui l'intéresse... Je l'ai prié de m'y conduire.
Ce n'était pas bien loin, mais il m'a ramenée au pas par la tra-
verse... Je crois qu'un des chevaux était boiteux, que je m'é-
tais assoupie dans la voilure, et que monsieur de Saulges a un
peu erré au hasard dans le parc, ce qui heureusement nous a
fait rencontrer É véline.
Olympe avait fait un grand effort pour articuler ces dernières
phrases d'expédient. Elle n'eut éprouvé aucune gène à les dire
pour repousser des insinuations malveillantes ou seulement
curieuses contre sa belle fille. Mais mentir à un père si >uste et
si tendre, à un époiLx si ardemment aimé, fut pour elle un
supplice, et Dutertre n'y fut pas trompé.
— Vous, mentir l s'écria-t-il ; Olympe mentir! 0 mon Dieu!
combien il faut aimer pour se transformer ainsi du jour au
lendemain 1
— Aimer ! Je ne comprends plus, dit Olympe saisie de ver-
tige. Non, sur mon salut éternel, je ne comprends plus.
— Ni moi, dit Dutertre, que les accents vrais de sa femme
frappaient toujours au cœur. Expliquez-moi donc, Olympe,
expliquez-moi tout ! Ne voyez-vous pas que je meuis à vous
attendre ainsi ?
203 MONT-REVÊCHE
~ Comment expliquer ce que je n'entends pas nioi-mCMne?
reprit Olympe. Explique-toi le premier^ mon ami, et je saurai
le moyen de te calmer.
— Eh bien, dit Dutertre exaspère', je vous ferai cette mor-
telle injure de vous inlerroger. Le ciel m'est témoin que j'ai
fait tout pour m'y soustraiiC, et que c'est vous qui vous y
abaissez de vous-même. Pourquoi avez-vous été, ce matin, à
Mont-Revêche ? Répondez : cette fois, je l'exige...
XXIX
Olympe n'avait pu prévoir que son mari serait si vite in-
formé des détails de cette malheureuse affaire. 11 n'y a rien
de moins questionneur que la confiarice absolue, et jamais Du-
tertre n'avait songé à demander compte à sa femme de l'em-
ploi des heuiTs qu'elle ne passait point auprès de lui. Combien
d'autres fois eib^ avait passé Is matinée dehors, soit seule, soit
avec Caroline ou Amédée, sans qii'il songeât à faire d'autres
que.4ions que celle-ci: « Eh bien, mes enfants, comment
vont vos pauvres ? » Les courses n'avaient même pas toujours
pour but de porter des soins charitables. C'était souvent de
simples promenades, et plus d'une fois Olympe avait erré
seule dans les bois, dont elle aimait l'aspect sauvage et les
douces senteurs.
Il est vrai que durant le temps que Dutertre passait auprès
d'elle, c'était presque toujours avec lui qu'elie se promenait;
mais elle lui avait souvent écrit: «Ce malin j'ai parcouru seule
les endroits que tu préfères ; quand je ne suis pas avec toi, je
suis mieux avec ton souvenir qu'en toute autre compagnie. »
Et Dutertre ne lui avait jamais dit ni écrit : « Je ne veux pas, je
n'aime pas que tu sort'?s seule. »
Ce matin-là, Dutertre ayant été forcément absent, elle n'a-
vait pas fait entrer dans son plan la précision des explications
<;u'elle aurait à lui donner. Elle s'était flattée qu'un concours de
circonstances fatales ne viendrait pas tout à point constaterson
entrée dans Mont-Revêche, que huit jours se passeraient avant
MONT-REVÊCHE 269
que la nécessité de tout dire se présentât, et qu'avant ces huit
jours Éveline etTnierray seraient confessés, car elle ne voyait
pas la nécessité de ce silence prolongé avec Dutertre, et elle
ne s'était engagée envers Éveline à la garder que dims la
crainte de provoquer en elle, par sa résistance, un de ces
accès de fièvre mortelle qui suivent parfois les chutes vio-
lentes.
Si Dutertre n'eût été en proie à une jalousie terrible, dont
Olympe n'admettait pas la pensée, il ne lui eût pas semblé si
irrité contre Éveline, et contre elle par contre-coup Comment
pouvait-il l'être contre elle? Voilà ce qu'elle ne comprenait
pas. Aussi resta-t-elle muette devant sa dernière interroga-
tion, faite d'un ton de juge et de maître, ne pensant pas qu'elle
dût attirer un orage sur la tête de sa belle-Iille, et trahir sa
confiance pour s'épargner le blàm.e d'avoir voulu la sauver.
Elle resta donc pâle, interdite, terrifiée. Il lui semblait que,
pour la traiter ainsi à propos de ce qu'elle avait fait, il fallait,
ou que Nathalie eût imaginé quelque épouvantable calomnie
impossible à prévoir ou à combattre, ou que Dutertre fût de-
venu fou.
Cette dernière idée s'empara d'elle presque complètement
lorsqu'elle vit Dutertre, qui avait la main cachée dans sa poi-
trine, l'en retiter pleine de lambeaux ensanglantés de sa che^
mise. Elle fit un cri et s'élança vers lui pour le couvrir de
larmes et de baisers, sans s'inquiéter s'il n'allait pas la tuer
dans un accès de démence furieuse.
nia repoussa avec indignation, croyant voir dans cet élan
l'épouvante et la supplication d'une femme coupable. Olympe
Voulait lui parler, lui jurer quÉveline était innocente, que,
dans tous les cas, Thierray était bien résolu à fépouser. De-
vant cette rage et ce désespoir de son mari, elle ne songeait
plus à garder le secret dÉveline, mais à soulager finfurtuné
père de famille de ses craintes pour l'avenir ou le passé.
Elle fit de vains efforts : la parole vint mourir sur ses lèvres.
Elle était redevenue trop malade depuis quelques jours, elle
avait trop souffert dans cette dernière journée pour surmonter
tant d'émotion et de fatigue. Elle n'avait jamais vu son mari
irrité contre elle. Il lui sembla que des tenailles lui compri-
270 MOiNT-REVÊCHE
maient le gosier; elle se débattit, fit entendre des sons inarli-
cule's, et ne pouvant pas même crier, elle tomba brisée sur
un fauteuil.
— Remettez-vous, Olympe, dit Dutertre, qui, de son côté,
ne parlait pas sans un violent effort, tant il éprouvait le be-
soin de rugir de douleur. Je ne vous ferai jamais ni menaces
ni reproches. Tout ceci est la faute de ma confiance insensée,
de mon optimisme aveugle. Je vous devais plus de surveil-
lance et de protection. Que voulez-vous? je vous croyais la
force des anges! je vous croyais plus qu'une femme! Allons,
rassurez -vous, vous dis-je. Je n'oublierai pas les devoirs qui
me lient envers vous. Je sauverai à tout prix l'honneur de ma
famille et ferai respecter le vôtre, comptez-y ! Vous ccrez tou-
jours ma femme et ma fille. Mais, ô mon Dieu, vous n'êtes
plus Olympe, vous n'êtes plus ina sainte, ma divinité, mon
souverain bienl... Vous avez subi quelque violence morale,
je ne sais quelle inexplicable fascination! Vous en serez ven-
gée, et après cela, comptez sur votre ami, qui ne vous livrera
point à la risée publique et qui vous pardonnera ces huit
jqju-s de torture et cei avenir de désespoir, à cause des huit
années de suprême bonheur que vous m'avez données.
Olympe entendit ces paroles sans les comprendre. Elle avait
le regard fixe, la bouche contractée, les mains raidies sur les
bras de son fauteuil. Pour qui ne devinait pas le coup mortel
qu'elle venait de recevoir, son attitude pouvait sembler celle
de la culpabilité consternée.
Dutertre ne put tenir davantage à cet épouvantable silence,
qui lui arrachait son dernier espoir. Jusque-là, sa femme pou-
vait lui paraître légère ou entraînée; mais il ne suffit pas de
quelques hem-es pour vaincre la vertu d'une femme long-
temps pure, et Dutertre pensait que si Olympe avait laissé son
cœur ou son imagination h Mont-Revêche, elle était du moins
rentrée avec son honneur à Puy-Verdon. En la voyant muette
et comme terrassée sous le poids de sa faute, il perdit sa der-
nière illusion et s'enfuit au fond du jardin pour y étouffer son
désespoir, sa fureur et sa honte.
Au bout d'un quart d'heure, il rentra dans le boudoir, passa
dans son cabinet, y resta quelques instants sans approcher de
MO^T-REVECHE 271
l'apparteraent d'Olympe et ï^orlilde nouveau par le jardin. En
ce moment, Dutertre était fou.
Elondeau, qui le guettait et qui avait commenté sa première
sortie et sa rentrée, l'arrêta sur le perron de la tourelle et lui
dit avec décision :
— Qu'y a-t-il, monsieur Dutertre? Vous me cherchez, sans
doute? Vous paraissez inquiet : votre femme est soufîrante?
— Quelle femme? Je n'ai plus de femme ! répondit Dutertre
avec égarement.
— Malheureux! s'écria Blondeau, qui crut à un drame
encore plus tragique, vous qui n'avez jamais fait que le bien!
Eh bien ! fuyez, fuyez, sauvez-vous ! que je ne sois pas forcé
de vous livrer au châtiment!
— Est-ce que vous croyez qu'elle en mourra? dit Dutertre
avec un affreux sourire. Oh! que non, docteur, les femmes ne
meurent pas pour si peu.
— Où allez-vous ? dit Blondeau, qui, en le saisissant, avait
senti la crosse des pistolets qu'il cachait sous son manteau.
— Où je vais, mon pauvre docteur? répondit Dutertre,
qui semblait sortir d'un rêve pour retomber dans un autre.
Je vais regarder les étoiles et respirer un peu dehors. Ayez
soin de ma pauvre Éveline, entendez-vous? Je reviendrai
bientôt.
Blondeau, pensant qu'il avait des projets de suicide, allait
le retenir encore, lorsqu'il lui sembla entendre un gémisse-
ment partir de la chambre d'Olympe. Dominé par une préoc-
cupation sinistre, il lâcha Dutertre et monta précipitamment
l'escalier. Blondeau s'était trompé. Olympe, était toujours
muette, assise dans son fauteuil, immobile et froide comme
une statue. Au premier moment, la médecin la crut morte.
Comme elle ne présentait aucune trace de violence, non plus
que l'appartement où elle se trouvait, il se rassura, constata
une situation nerveuse cataleptique et redescendit vivement
pour appeler Dutertre; mais il ne le trouva plus ni dans la
maison, ni dans le jardin. Il appela la femme de chambre
d'Olympe, lui défendit de jeter i'alarme, à cause d'Éveline,
qui avait besoin de la plus complète tranquillité d'esprit, et
s'occupa activement de ramener Olympe au sentiment de la
272 MONT-REVÊCHE
vie. Elle se ranima, mais sans paraître comprendre ce qui lui
était arrivé; sa femme de chambre put la faire couch-^r, car
elle s'aida elle-même machinalement, et quand Blondeau
rentra, il essaya de l'interroger; mais Olympe, portant la main
à son cou et à son front, lui indiqua ainsi que la voix ne lui
était pas revenue et que ses idées étaient confuses.
Nathalie, qui, de sa fenêtre, observait le mouvement pré-
cipité des lumières dans l'appartement d'Olympe, pressentit
quelque événement et vint doucement écouter dans le bou-
doir. Elle n'y fut pas longtemps sans rencontrer Blondeau, qui
allait et venait avec inquiétude.
— Qu'y a-t-il donc? lui dit-elle un peu effrayée. Mon père
serait-il malade?
— Votre père, dit brutalement Blondeau, qui vit dans Na-
thalie l'assassin du bonheur domestique, vous ne savez pas où
il est? Eh bien! ni moi non plus, cherchez-le, car, à l'heure
qu'il est, il se fait peut-ê're sauter la tête.
— C'est horrible ! s'écria Nathalie, c'est atroce, ce que vous
dites là !
— Bah! dit Blondeau, est-ce que cela vous émeut! Est-ce
que vous n'avez pas fait votre possible pour que cela arrrivàt?
— Grand Dieu! reprit Nathalie en prc'ie à une terreur af-
freuse, mais n'oubliant pas sa haine, c'est cette odieuse femme
qui le tue et qui m'accuse I
— Cette odieuse femme, dit Blondeau, ne vous pèsera pas
longtemps, au train dont vous menez sa vie !
— Blondeau, dit Nathalie exaspérée, vous êtes un miséra-
ble! le confident de ses intrigues pent-être! Mais je vous mé-
prise tous deux. Ouest mon père? cela seul m'intéi-esse !
— Vous avez réussi à rendre votre père absurde et méchant
pendant une heure, dit Blondeau en haussant les épaules de-
vant les accusations de Nathalie. Cherchez-le, vous dis-je, et
tachez de le détromper. C'est tout ce que vous avez à faire,
si vous en êtes capable.
Nathalie, épouvantée, allait sortir, lorsque Crésus arriva.
— Que voulez-vous ? lui demanda Blondeau du ton de brus-
que autorité que prend à bon droit le médecin dans les orages
de famille.
MONT-hEVÉCHE 275
Je venais parler à madame, de la part de monsieur, dit
Cre'sus.
Dites-moi ce. que vous veniez lui dire? reprit Blondeau
avec un redoublement d'autorité, devant lequel le groom obéit
instinctivement.
Monsieur vient de monter à cheval, dit-il, il n'a jamais
voulu que je le suive. Il m'a donné ça pour madame. — Il
montrait un billet qu'il hé?itait à remettre à Blondeau, Du-
tertre lui avant probabh ment ordonné de le remettre à
Olympe elle-même; mais Blondeau prit le billet, l'ouvrit
sans façon, l'approcha d'une bougie et lut tout bas : « Olympe,
vous pouvez reposer tranquillement cette nuit, ne vous ren-
dez pas malade. Je vous reveirai demain matin. » — C'est
bien, dit-il à Crésus, vous pouvez aller vous coucher.
Crésus sortit.
— Qu'y a-t-il dans ce billet? dit Nathalie, je veux le savoir.
— Il y a, répondit Blondeau, que vous pouvez aller vous
coucher aussi, vous avez fait as^ez de mal pour aujourd'hui.
— Mon père n'est pas en danger?
— En danger? dit Blondeau, on est toujours en danger
quand on \a se battre au pistolet, et je jurerais que monsieur
Dulertre est à cette heure-ci sur la loute de Mont-Revêche.
— Il va se battre avec monsieur de Saulges ! s'écria Nathalie ;
comme cela, tout d'un coup, sans rien étlaircir, sur un doute
qui m fait que d'entrer dans son esprit ! Mais quelle atroce pas-
sion a-t-il donc pour cette femme?
— 11 a la passion de l'amour, comme vous avez celle de la
haine.
— Mon Dieu 1 mon Dieu ! que faire ! dit Nathalie en se tor-
dant les bras, sourde qu'elle éiait devenue aux injures de
Blondeau.
— 11 n'y a rien à f^iire, dit celui-ci, qu'à vous retirer chez
vous et à passer une mauvaise nuit que vous n'aurez pas
volée. Ah! si fait, attendez... Mais cela ne vous regarde pas.
Il alla donner quelques ordres et revint. Il trouva Nathalie
qui montait l'escalier d'Olympe. 11 la saisit par le bras et la fit
redescendre avec autorité. — Non, lui dit-il, les malades me
sont confiées, et vous n'irez pas me tuer celle-là. J'en réponds
274 MOM-REVÉCHE
deyant Dieu. Si tous voulez absolument tuer quelqu'un, jetez
l'alarme dans la maison, réveillez Éveline en sursaut, dites-lui
ce qui se passe, elle aura un accès de fièvre cérébrale, et
dans trente-six heures, elle sera morte.
Blondeaune savait pas toute la profondeur du caractère de
Nathalie, il la savait bilieuse, jalouse de son père et médi-
sante en général. 11 regardait comme un devoir do sa position
d'ami et de médecin de la famille de lui donner une rude
leçon, pensant qu'il la corrigerait, ou que, du moins, il arrê-
terait pendant quelques jours l'effet des paroles empoison-
nées qui portaient le désordre physique et moral dans la fa-
mille.
Cotait raisonner logiquement. Nathalie, qui eût lutté contre
une critique plus ménagée et plus douce de formes, fut écra-
sée par cette brutalité paternelle. 11 est des caractères que la
douceur rend ingrats, que la patience irrite, et qui céderaient
à la rigueur. 11 faut le dire et le croiie à l'honneur de la na-
ture humaine :1a méchanceté ne donne pas de force véritable.
Si Datertre eût procédé comme Blondeau, Nathalie, sans
être plus tendre, eût été plus inoffensive. Elle se sentit brisée
par ceUe parole rude , par ce mépris , dans la bouche
d'un homme vieux, laid, et de manier : assez communes,
qu'elle avait toujours regardé comme un subalterne et qui la
mettait sans façon sous ses pieds. Elle se trouva complètement
humiliée pour la première fois de sa vie, et tout aussitôt, non
par anomalie, mais par une conséquence de son caractère ar-
logant et de son esprit faible, elle s'humilia.
— Blondeau, mon cher Blondeau, s*écria-t-ell.: en fondant
en larmts, c'e^t vous qui tuez ici, et c'est moi qui suis im-
molée ! je l'ai mérité peut-être, mais ayez pitié de moi ! Dites-
moi ce qu'il faut faire pour ramener mon pauvre père, pour
l'empêcher de se battre ou de se suicider, car vous m'avez mis
des terreurs atroces dans le cerveau, et je crois que je de-
viens folle.
— Si je savais ce qu'il faut fairs, dit Blondeau avec plus de
douceur, quelque malade que soit sa femme, je ne serais pas
ici. Mais, quelle que soit l'intention de votre père, vous le
conr.aisstz aussi bien que moi, vous savez qu'aucune force
MONT-REVECHE 275
humaine ne peut combattre, en de certains moments, Tener-
gie de sa volonté. S'il veut se tuer, il s'y prendra de telle façon
que personne ne saura où le joindre et que personne peut-
être ne pourra jamais constater son genre de mort. S'il veut
se battre... ma foi, je n'ai jamais vu qu'on pût empêcher un
homme de cœur de se battre quand il croit devoir le faire.
Pourtant, d'après son billet, j'espère qu'il n'est plus question
de tout cela, et que s'il en a eu la pensée, un quart d'heure de
solitude et de réflexion dissipera ces fumées. Il promet de re-
venir demain matin, et Dutertre n'a jamais rien promis qu'il
n'ait tenu. Il est monté à cheval, c'est très-bien ; il n'est
guère de transport qu'une demi-heure de trot par une nuit
froide n'ait forcément calmé. Il y regardera à deux fois, d'ail-
leurs, avant de faire un esclandre qui transformerait une
chose Irès-indifTérentc en une rumeur publique.
» Calmez-vous donc un peu, et repentez-vous beaucoup, mon
enfant. Vous êtes mauvaise, vous abusez de votre esprit_, vous
êtes jalouse de votre belle-mère, et, en croyant la faire souf-
fî'ir seule, vous tuez votre père à coups d'épingle. 11 est temps
de changer de système, si vous ne voulez être haïe d3 tout le
monde, et rester vieille fille en dépit de vos vers et de vos
écus. On vous gâte ici, on ménage votre am.our-propre; mais
moi je vous dis que vous ne plaisez à personne, et que tout le
monde a peur de vous, excepté moi, qui vous ai vue naîtie et
qui me moque de vos malices. Ainsi donc, rentrez en vous-
même, changez ; et, dans votre intérêt, si vous ne pouvez pas
être bonne, tâchez au moins d'agir comme si vous l'étiez ; ça
viendra peut-être par la crainte du monde et par l'habitude.
Autrement... souvenez-vous de ce que je vous dis!... le mal
que vous ferez retombera sur votre tête, et moi, qui vous aime
et vous plains encore, à cause de vos parents, je deviendrai
votre ennemi implacable et ferai hautement connaître le ser-
pent qui mord ici tout le monde. »
Nathalie, atterrée, sentit profondément, sinon par la con-
science, du moins par la peur, la force des raisonnements et
des menaces deBlondeau. Elle courba la tête en silence, et il
la laissa pom- remonter auprès d'Olympe.
Elle était toujours dans le même état, frappée d'une contrac-
276 MONT-REVÊCHE
tion nerveuse qiii produisait le mutisme : le battement de son
pouls était à peine sensible, celui du cœur était insensible
tout à fait. Elle avait les yeux ouverts, fixes, et paraissait ré-
fléchir avec effort. Blondeau lui demanda à quoi elle pensait :
elle (it signe qu'elle n'en savait rien. Il lui demanda si ell.'.
était inquiète de quelque chagrin arrivé à son maii. Son sour-
cil se fronça légèrement, et elle regarda Blondeau avec une
sorte d\'ffroi vague.
— Vous souvenez-vous de quelque chose de semblable? l-.A
dit-il. — Elle fit signe que non. — Vous comprenez bien et
vous entendez bien ce que je vous dis? — Oui, dit-elle avec
la tête. — Vus yeux voient bien? Pouvez-vous lire une lettre?
— Elle étendit la main pour la recevoir. Elle lut ce que Du-
tertre lui écrivait, sourit et fit signe qu'elle allait essayer de
dormir. Blondeau lui administra une nouvelle potion, mais
elle ne dormit point.
Nathalie entra sans bruit sur la pointe du pied. Blondeau
lui fit signe impérativement de s'éloigner. Elle joignit le^
mains d'un air buppliant, et s'arrêta avec soumission derrière
le lit, d'où Olympe ne pouvait la voir.
Blondeau fut touché du repentir de Nathalie, et, comme
toutes les bonnes gens en pareil cas, un peu fier de l'avoir
produit.
— Pensez-vous, dit-il à Olympe, avoir à vous plaindre de
quelqu'un autour de vous, que vous semblez plcng^e dans la
mélancolie ?
Olympe fit signe que non.
— Nathalie est venue demander souvent de vos nouvelles ;
ne voudriez-vous pas lui serrer la main avant de vous endormi r ?
Olympe étendit sa main décolorée, comme pour recevoir
celle de son ennemie.
Nathalie s'élança vers elle, tomba à genoux près de son lit
•et couvrit de bai.-ers et de larmes cette main qu'elle ne tou-
chait jamais que du bout du doigt avec une impitoyable affec-
tation. Elle était si effrayée de la pâleur et du mutisme d'O-
lympe, qu'elle seiUait qu'elle l'avait tuée, et la teireur du clià-
timent moral la pliait enfin comme un criminel qui baise le
crucifix au pied de Téchafaud.
MONT -REVÉCUE 277
Olympe parut étonnée, de celte effusion et la regarda quel-
ques instants comme pour recueillir ses idées. Pui^^ des larmes
vinrent à ses yeux, elle attira Nathalie vers elle, lui donna
un long et maternel baiser au front, se laissa retomber
sur son oreiller et s'assoupit enfin avec un divin sourire sur
les lèvres. La pauvre femme croyait avoir rêvé toutes les dou-
leurs de sa vie, et toutes les images efirayanles qui flotiaient
depuis une heure dans son cerveau s'évanouissaient comme
des chimères.
XXX
Pendant que ces choses se passaient à Puy-Verdon, Dutertre,
comme lavait tiès-bien auguré Blon Jean, courait sur le che-
min de Mont-Revêche. La nuit était fraîche ; la lune, pleine
et brillante, éclairait tous les objets distinctement. Dutertre
montait un grand et vigoureux cheval noir dont le trot al-
longé dévorait l'espace. A mi-chemin de Mont-Revêche, dans
une clairière marquée d'une croix, il se trouva face à face
avec un cavalier qui venait comme à sa rencontre, aussi ra-
pide que lui, et monté sur un beau cheval gris pommelé.
C'était Mavien de Saulges.
Les deux chevaux, qui se connaissaient probablement de
longiie date, s'étaient salués de loin par un hennissement so-
nore, et en même temps que leurs cavaliers s'abordèrent avec
une résolution froide et défiante, ces animaux intelligents
allongèrent leurs cous et se touchèrent de leurs naseaux fu-
mants, comme pour se donner un baiser fraternel.
— J'allais vous trouver, monsieur, dit Dutertre, parlant le
premier, j'ai affaire à vous.
— Je venais vous trouver aussi, répondit Flavien, et je suis
charmé de vous épargner la moitié du chemin.
— Eh bien , monsieur, reprit Dut jrlre, l'explication ne sera
pas longue, car vous savez ce qui m'amène ?
— Parfaitement, monsieur, répliqua Flavien, et me voici
complètement à vos ordres.
16
273 MO^T-REVÊCHE
Flavien était vemi dans des intentions beaucoup plus conci-
liantes que ne le promettait ce début. Mais, à l'attitude irritée
et à l'accent de provocation glaciale de Dutertre, il sentit tout
le feu de son sang et tout l'orgueil de sa race se réveiller, et
couper court à toute réflexion.
La place n'était pas mal choisie par le hasard pour un duel.
Dutertre était ai'mé pour deux, et la lune fit briller la crosse
des pistolets qui garnissaient les fontes de sa selle. Il passa
une jambe pour descendre de cheval. Flavien, copiant tous
ces mouvements avec une méthodique exactitude, passa la
jambe aussi. 11 s'en voulait à lui-même de se trouver engagé
dans une affaire contre laquelle sa conscience s'était révoltée
d'avance. Mais puisque Dutertre le prend ainsi, pensait-il,
il n'y a pas moyen de s'entendre. Allons ! les explications que
je dois à l'honneur de la femme viendront après... pourvu
que je ne le tue pas ! Et cette dernière idée causa à Flavien
un sentiment d'efîroi et de remords, qui se traduisit en lui par
une forte disposition à la colère. Heureusem.ent Tiiieimy ne
s'était fié ni à la diplomatie, ni à la patience de Flavien. Il
avait envoyé louer des chevaux à la ferme et il ariivait. Au
moment où les deux adversaires allaient attacher leurs mon-
tures à la base de la croix de bois qui mai quait le centre de la
clairière, deux cavaliers débouchaient d'un sentier ombragé,
que l'un avait indiqué à l'autre comme abrégeant la distance
et permettant de regagner l'avance prise par monsieur de
Saulges. C'était Thierray suivi de Forget.
— Vous avez amené vos témoins ? dit Dutertre d'un ton
d'ironie à Flavien, c'est fort bien ; moi, je n'en ai pas, et n'en
ai pas besoin.
— Monsieur, répondit Flavien, vous accepterez probable-
ment pour vous monsieur Thierray, qui est notre ami commun,
et moi je me contenterai de mon domestique, qui est un fort
honnête homme.
— En sommes-nous déjà là? dit Thierray, qui, en descen-
dant de cheval, entendit ces dernières paroles. Vous ferez,
messieurs, ce que vous voudrez quand j'aurai eu une explica-
tion nette et loyale avec M. Dutertre. Mais je suis intéressé
dans cette même affaire pour mon propre compte, et je ré-
MONT-REVllCHE 279
clame une explication préalable, je la rcclame au nom de
l'honneur. — Forget, ajouta-t-il en élevant la voix, prenez tous
ces chevaux, et éloignez-vous.
Forget sortit de la clairière, attacha aux branches les deux
paisibles animaux de la ferme et tint en main les deux autres.
Crésus, à sa place, eût fait de son mieux pour écouter; Forget
s'arrangea de manière à ne pas entendre.
Dutertre attendit avec un calme apparent que Flavien re-
poussât le premier la pensée d'une explication : mais voyant
qu'il gardait le silence, il prit la parole. — Voici la seconde
fois, monsieur Thierray, dit- il, que fort mal à propos, selon
moi, vous cherchez à vous immiscer dans une affaire où votre
rôle devrait être purement passif. Faites-moi grâce d'explica-
tions qui ne peuvent être qu'irritantes pour moi ; je n'ai nul
besoin, nulle intention d'exposer ici mes griefs, et je n'admets
pas qu'onles discute. Je vois que monsieur de Saulges tient àavoir
des témoins, j'accepte les siens, je refuse d'en prendre pour
moi, et je suis résolu, s'il veut retarder l'alTaire et m'exposer
pour la règle à de honteuses confidences devant des arbitres,
à le forcer à se battre séance tenante.
— Ma foi , monsieur, vous n'aurez pas cette peine, dit Fla-
vien en frappant du poing sur le bloc de rocher qui soutenait
la croix ; Dieu m'est témoin qu'en venant ici j'avais presque
la résolution d'éviter l'afTaire ; mais à présent, grâce à vous,
je meurs d'envie qu'elle ait lieu au plus vite. C'est assez,
Thierray, monsieur est pressé. Nous causerons après, si nous
pouvons î
— Quand l'un de vous sera mort ou mourant, il sera trop tai'd,
reprit Thierray avec fermeté. Je sais très-bien que si c'est mon-
sieur de Saulges, monsieur Dut;:!rtre sera vengé, et que son ad-
versaire payera de bonne grâce la dette du sang pour une simple
mauvaise pensée. Mais si c'est monsieur Dutertre qui succombe,
il mourra avec un blasphème sur la conscience et une calomnie
sur les lèvres, dont madame Dutertre portera la peine et su-
bira l'outrage tout le reste de sa vie. Je ne souffrirai donc pas,
dussé-je avoir affaire à vous deux, qu'un duel ait lieu entre
vous avant que l'honneur de madame Dutertre soit sorti pur de
cette affaire.
280 MONT-REVÉCHE
— Taisez-vous, monsieur, taisez- vous! s'e'cria Dutertre avec
impétuosité; je ne souffrirai pas, moi, que le nom de ma
femme soit prononcé ici une troisième fois.
— Libre à vous, monsieur, d'interdire cet honneur à votre
adversaire; mais ce nom n'est point souillé en passant par
mes lèvres. Flavion, éloignez- vous; je l'exige. Dans dix mi-
nutes, vous serez aux ordres de monsieur, et moi aux vôtres
à tous deux. Avant tout, donnez-moi la lettre que vous avez sur
vous ; si monsieur Diitertrc ne veut pas la lire, il faut au moins
qu'elle soit trouvée sur sa poitrine en cas de mort, car c'est la
justification éclatante que personne au monde, pas même un
mari aveuglé par la jalousie, n'a le droit de refuser à une
femme respectable.
— Vous avez raison^ dit Flavien oppressé en luttant de toute
sa loyauté contre son propre emportement. Dussé-je subir l'ou-
trage de cet homme, je dois réparer le mal que j'ai causé! —
Allons, insultez-moi! dit-ii à Dutertre d'une voix étouffée par
la violence qu'il se faisait à lui-même; dites-moi que j'hésite
et recule : ce sera un châtiment beaucoup plus aiîî eux que la
mort ! — Thierray, ajouta-t-il en s'éloignant par un effort dés-
espéré, si tu n'es pas content de moi aujourd'hui, je ne sais
pas de quoi tu le seras jamais !
Il y avait trop de rage et de douleur vraies dans l'accent de
Flavien pour que Dutertre, qui se connaissait en bravouve,
pût attribuer sa conduite à de lâches motifs.
Il prit en silence la lettre que lui présentait Thierray.
— Vous devez, je crois, la lire, monsieur, dit Thieriay d'un
ton ferme et repecîueux à la fois. Elle ne justifie pas mon
ami, elle l'accuse au contraire davantage. Il y a donc du cou-
rage moral encore plus que du courage physique de sa part à
vous l'avoir apportée lui-m.ême et de son propre mouvement ;
mais comme elle justifie entièrement une personne...
— Et où prenez-vous, monsieur, que cette personne ait be-
soin de justification dans ma pensée? Voilà où je trouve in-
convenant, blessant pour elle et pour moi le soin que vous
voulez prendre de me la faire respecter comme je dois.
— Je n'ai pas cette prétention, monsieur. Mais j'ai été deux
fois la cause involontaire et fortuite d'une situation qui peut
MONT-REVÉCHE 281
la compromettre \is-à-vis de juges moins clairvoyants et
moins équitables que vous. Je dois vous fournir les moyens de
tenas^er li'ur malveillance, puisqu'à vous seul appartient ce
droit et ce devoir.
— Eh bien oui, dit Dutertre, qui commençait à subir l'in-
fluence de l'énergie intelligente de Thierray, oui , dit-il, c'est
mon devoir.
Et il ouvrit une lettre d'Olympe à monsieur de Saulges,
datée du lendemain du départ de ce dernier pour Paris.
— C'est, lui dit Thierray en l'arrêtant, la réponse immédiate
à une lettre que Flavien, trompé par les maudites fleurs qui
jouent un rôle mystérieux dans cette atîaire, eut la folie d'é-
crire en quittant Mont-Revêche. Je vous dirai d'abord, je dois,
je veux 'ous dire quelle est la personne qui se servait de ce
langage mysléiieux, non pour compromeitre madame Du-
terlre, mais pour piquer la curiosité et enflammcî l'imagii.a-
tion de mon ami pour son propre compie. Moi seul je le sais,
monsieur de Saulges l'ignore et doit toujours l'ignorer. Un
père doit le connaître. Celle personne, c'est madomo.selle Na-
thalie Dutertre.
— Ah ! toujours Nathalie ! s'écria involontairement Duter-
tre, et, frappé subitement de l'idée qu'elle avait dû calomnier
Olympe jusque dans ses dernières assertions sur las événe-
ments de la matinée, il lut avideme-..! ce qui suit, à la clarté
de la lune qui étincelait dans la puieté d'un ciel lumineux et
froid :
« Tout ce que je peux vous répondre bien vite et bien fran-
chement, monsieur, c'estque je n'y comprends rien, et que je
n'ai jamais eu la bizarre pensée de ces fleurs. Si vous partez
pour vous soustraire à la mauvaise tentation de m'en attribuer
le mérite, vous faites bien et je vous en sais gré. Je ne m'en
occuperais pourtant pas au point de m'en défendre, si vous ne
me di>iez que vous regarderez mon silence comme un aveu
et que vous le bénirez peut-être. Ne me bénissez pas, mon-
sieur, je vous estime, mais je ne vous aime pas du tout. Si par
mes préoccupations, étrcmges, selon vous, j'ai causé voire illu-
sion à cet égard, je vous demande mille fois pardon d'être d'un
16.
-202 MONT-REVÈCHE
caractère distrait, et même je vous dois d'en expliquer toute
Yétrangeté. Je suis sujette à des malaises nerveux que mon
médecin me fait combattre par des calmants. Durant les jours
nue vous avez passés dans ma famille, il m'est arrivé plu-
sieurs fois de prendre un peu d'opimn, plus peut-être que la
dose ordinaire. Cela me plongeait dans une sorte d'assoupis-
sement moral qui m'empêchait parfois de voir et d'entendre.
Vous me dites que j'ai dû comprendre votre langage de ces
jours-l.i. Eh bien, monsieur, je vous jure sur l'honneur de vo-
tre mère, que vous invoquez précisément poiu* me parler du
vôtre, que je n'en ai pas compris un seul mot, et que, sans
votre lettre de ce matin, je ne me doutais pas de cette pas-
sion subite dont vous voulez, je crois, me rendre un peu res-
ponsable. Permettez-moi de me récuser absolument, et d'es-
pérer qu'elle finira plus vite que les sentiments distingués
dont je vous prie d'agréer l'expression.
)) OLYMPE DUTERTRE. ))
La foudroyante tranquillité de cette lettre, certificat de fa-
tuité si poliment accordé à la prière de monsieur de Saulges,
allégea en grande partie les angoisses de Dutertre. 11 sentit
même qu'il y avait de la grandeur d'âme de la part de Fla-
vien à produire cette preuve de son inexpérience auprès des
femmes vertueuses, et à la produire précisément devant un
mari aimé.
Il eut quelques moments de calme silencieux où l'image
rayonnante de sa sainte immaculée lui apparut comme une
vision bienfaisante; mais bientôt il se rappela l'effroi d'O-
lympe au seul nom de Mont-Revêche deux heures auparavant,
son silence terrible devant les accusations et les reproches
dont il l'avait chargée, et il dit à Thierray avec un redouble-
ment de hauteur et de méfiance :
— Qu'avais-je besoin de cette lettre, et pourquoi donc me
l'apportait-on ce soir, en toute hâte ?
— Parce que, ce soir seulement, tout à l'heure, répondit
Thierray, mon ami et moi avons découvert la sottise que j'ai
faite en envoyant, au lieu de mes vers, une malencontreuse
MOKT - REVECHE 285
lettre de lui à moi, lettre que mademoiselle Nathalie \ous a
immédiatement montre'e.
— Comment le sauriez- vous, si cela était? dit Dutertre.
— Je sais que cela est, parce que le lendemain de cette mé-
prise, je vous abordai... tenez, à peu près à la même place oii
nous sommes, et me hasardai craintivement à vous demander
la main de votre charmante fille Évcline.
— Vous m'avez demandé la main d'Éveline? dit Dutertre
frappé de surprise.
— Oui, et vous ne m'avez pas compris. Vous avez cru que
je faisais allusion à la lettre. Vous m'avez répondu assez du-
rement, d'une manière blessante même. Je n'ai pas compris
non plus. Je me suis cru refusé, offensé, et je me suis abstenu
de reparaître chez vous. Ce soir seulement j'ai eu l'explication
de votre conduite, et je venais vous apporter celle de la
mienne. Flavien, qui s'intéresse vivement à mon bonheur,
qui s'accusait de l'avoir troublé, a pris les devants. 11 ne venait
ici que pour vous exposer les motifs de ma retraite, et pour
vous offrir d'autres explications que tous deux nous avons cru
nécessaire de ne pas retarder davantage.
Dutertre sentit tout ce qu'il allait briser dans l'avenir de sa
famille et dans le cœur d'Éveline, s'il hésitait à encourager les
espérances de Thierray.
— Je vous donne ma fille si vous l'aimez et si elle vous
aime, dit-il; mais, avant tout, je dois un châtiment à l'homme
qui a outragé ma femme par ses prétentions, et qui persiste
encore sous mes yeux, en dépit de la lettre que vous venez de
me faire lire, à la compromettre ouvertement par des as3idui-
tés insolentes et des ruses puérilement lâches.
— Nous y voilà, pensa Thierray. 11 sait tout ce qui concerne
sa femme, il ne sait rien de ce qui concerne sa fille; j'en
étais sûr : il faut tout confesser ou laisser ces deux hom-
mes se couper la gorge. — Monsieur Dutertre, dit-il en lui
prenant la main et en la pressant avec effusion, vous venez
de me dire des paroles qui me donnent le droit de vous par-
ier, malgré le peu de distance que l'âge a mis entre nou.^,
comme un fils parle à son père.
Dutertre pressa la main de Thierray et essaya un triste sourire.
284 MONT-REVÊCHE
— Laissez-moi vous inleri'oger, reprit Thierray; vous n'a-
vez plus le droit de me taxer d'inconvenance si je m'intéresse
aux secrètes agitations d'une famille que je regarde, dès ce
moment, comme la mienne. Je sais fort bien que vous ne
pouvez jamais soupçonner ni accuser madame Dutertre, mais
vous croyez avoir le droit de condamner mon ami sans appel.
Dite?-moi ce que vous lui reprochez aujourd'hui en dehors
de ses premières extravagances.
— Je lui reproche très-sévèrement, ThieiTay, d'être revenu
ici, d'abord; ensuite^ d'avoir guette et surpris ma femme dans
l'exercice des plus saintes fonctions de la charité ; d'avoir ex-
ploité cette charité, celte piété de son âme crédule et naïve
pour la conduire à Mont Revèche, sous prétexte, je crois, d'y
secourir de^ malades, et dans le but, certain à mes yeux, de
ternir sa réputation par celte démarche. Oui, vos hommes du
monde, vos roués de bon ton, ils sont ainsi faits! J"ai eu tort
de croire à une exception. Us savent que la première forte-
resse d'une femme, c'est sa bonne renommée, et ils la battent
en brèche, espérant que, perdue aux yeux du monde, elle n'aura
plus de motifs sérieux pour se défendre. Ces hommes aima-
bles, ces bons plaisants !... Oh ! je donnerai à celui-ci une leçon
qui servira d'exemple aux autres ! Je veux le tuer, Thierray,
et je le tuerai, je vous en réponds ! J'aurais honte de moi-même
si je reparaissais devant ma femme sans l'avoir vengée î
— Je conçois qu'avec la pensée que vous avez de lui , la
vengeance vous soit agréable ; m.ais il faut y renoncer pour deux
motifs : le premier, c'est qu'à partir de la réponse de madame
Dutertre que vous avez entre les mains, circonstance qui vous
prouve que Flavien ne compte pas £e vanter, Flavien n'a ab-
solument rien à se reprocher contre elle ni contre vous. Il
s'accuse, il se blâme, il se repent même d'un moment de folie,
et tout en bravant votre ressentiment, comme son naturel
bouillonnant l'y entraîne, il a la mort dans l'tâme d'avoir à se
battre avec un homme qu'il révère, pour le tort qu'il n'a pas
fait a une femme qu'il respecte. Voyons, ami! ami et père que
vous êtes ! ne vous souvenez-vous plus des expressions dont il
se servait à propos de vous dans cette malheureuse lettre? Ne
vojez-vous pas le désespoir avec lequel il vous présente sa
MO>'T-REVÉCHE 235
poitrine? Vous allez tirer le premier, vous l'offensé. Je vous
jure qu'il tirera en l'air, et que vous serez forcé de l'insulter
indignement pour l'amener à faire autrement à la seconde
épreuve.
— Vous avez dit que j'avais deux motifs pour m'abstenir de
ce duel, dit Dutertre légèrement ébranlé, quel est donc le
second? A-t-il pu emmener ma femme à Mont-Revêche pour
un motif plausible? Il n'en est pas que je puisse admettre,
eussiez-vous été vous-même en danger de mort. Ma femme
est-elle médecin? En a-t-elle la science et les devoirs? Geei
est un jeu cruel que vous devriez m'épargner, Thierray.
— Ce n'est point un jeu cruel, c'est un aveu teriible à
vous faire, dit Thierray s'armant de courage. Votre femme
était le seul médecin qui pût venir assister et emmener le
malade de Mont-Revêche, car ce malade, ce blessé, était
Éveliue.
— Éveline! s'écria Dutertre en prenant son front dans ses
mains. Mon Dieu! Est-ce que c'est Éveline que vous dites?
Est-ce que je suis fou aujourd'hui?
— J'ai dit Éveline, reprit Thierray, que l'épouvante et la
douleur du père de famille frappèrent d'un tel respect qu'il
n'hésita plus à s'exécuter, dût-il s'en repentir un jour. Oui,
Éveline qui m'aimait au point de venir m'arracher au décou-
ragement de votre mauvais accueil; Éveline dont la fortune
m'effrayait et combattait en moi contre mon amour même;
Éveline contre laquelle je m'enfermais, refusant de recevoir
ses lettres et d'aller prendre ses ordres; Éveline qui est entrée
chez moi, la nuit, par une fenêtre, au risque de sa vie et au
prix d'une chute affreuse; Éveline qui serait peut-être en
danger de mort si vous lui disiez que je vous ai fait cette ré-
vélation; Éveline, enfin, dont je craignais la bizarrerie et les
caprices, mais qui m'a vaincu par son audace, sa confiance,
sa générosité, et qu'à l'hem'c qu'il est j'aime de toute la
puissance de ma volonté.
— Dieu veuille que vous disiez vrai ! dit Dutertre profon-
dément abattu.
— Doutez-vous de ma parole? s'écria Thierray.
— Non, répondit Dutertre en lui serrant la main. Je doute
286 MONT-REVECHE
de la spontandité de votre inclination pour elle et n'en puis
accuser que les défauts de son caractère. Votre résolution est
généreuse, Thierray, s'il est vrai que vous n'ayez donné lieu
par aucune séduction trop vive à celte extravagante et déplo-
rable entreprise de sa paît. Si vous ne l'aimiez pas, je crois
que je serais condamné à subir le malheur et à payer la faute
d'avoir trop aimé et trop gâté mes enfants. Oui , je serais
condamné à refuser le sacrifice de votre liberté, et celui de
votre fierté que je sais excessive.
— Je n'attendais pas moins de vous, monsieur Duter're, dit
Thierray en l'embrassant avec admiration; mais que votre
délicaiesse se rassure, ma fierté saura se préserver. N'appor-
tant rien à ma femme^ je dois exiger que nous soyons mariés
sous le régime de la séparation de biens. Quant à mon indi-
nalion, elle a été sportanée, car dès le premier jour oii j"ai vu
Éveline,jô n'ai vu qu'elle, et me suis senti absorbé, agité,
heureux et malheureux en même temps. Et quant aux sé-
ductions que j'fUirais pu exercer sur son imagination, c<.'rtes,
j'ai fait mon possible pour lui plaire, sans espérer, sans songer
à obtenir d'elle des preuves si marquées de mon bonheur.
Mais, si je suis innocent de ses résolutions (et dans le cas
contraire ce serait à moi, bien plus qu'à Flavien, de vous
offrir ma vie), je ne le suis pas de la direction que ses senti-
ments ont prise, car je les ai provoqués, malgré moi-même,
autant que possible.
— Merci, Thierray, merci! Tout ce que vous me dites là part
d'un noble cœur et d'une bomae conscience. Soyez tranquille.
J'ignorerai toujours cette aventuie; mais croyez-vous qu'il soit
possible qu'on l'ignore dans le public?
— C'est tellement possible que cela est, dit Thierray, qui
raconta la première visite dÉ véline sous les traits de madame
Hélyette. Convenez, ajouta-t-il en finissant, que l'invraisem-
blance d'une pareille histoire est une garantie pour qu'on la
repousse comme une fable, si quelqu'un s'avisait de la pubher.
— 11 expliqua ensuite le motif du retour de Flavien en Nivernais,
l'empressement qu'il avait mis à courir chercher Dutertre
pour lui déclarer la situation d'Éveline à Mont-Revêche, la
rencontre toute fortuite qu'il avait faite d'Olympe, et l'initia-
MONT-REVÊCHE 287
tive que celle-ci avait prise dans la buite de re'vcnement. Il
entra enfin dans tous les détails qui complétaient la yérilé du
fait.
XXXI
Dutertre, assis sur le rocher de la croix , avait écouté avec
stupeur le récit de Thierray. Il j^e leva et lia dit : — Adieu,
ami! je vous remercie, vous m'a.vez sauvé! J'ai hâte, à pré-
sent, d'aller remercier la femme généreuse et sublime qui s'est
exposée aux soupçons et qui a suhi en silence mon propre
blâme pour sauver l'honneur de rra fille.
Et ne se ressouvenant plus de Flavien, il alla pour chercher
son cheval.
— Attendez, lui dit Thierray. Ne nous quittons pas sans
nous eue concertés sur ce que nous devons dire, Flavien et
moi, pour expliquer la visite de madame Dutertre à Mont-
Revêciie. Commandez, afin que notre système ait de l'anilé.
— Vous viendrez demain malin à Puy-Ycrdon, répondit
Dutertre, et nous nous concerterons. Quant à monsieur de
Saulges, nous n'avons pas besoin de son concours... car son
intention est certainement de partir demain pour Paris? ajouta-
t-il en éli'vant la voix : il avait vu Flavien qui l'attendait,
debout et imn^cbile, à l'entrée de la clairière.
— Oui, monsieur, répondit Flavien en se rapprochant
aussitôt. Telle est mon intention, si vous n'avez plus rien à
me dire.
— J'étais l'offensé , monsieur, répondit Dutertre avec gra-
vité. J'ai le droit de retirer mon initiative. Je suis forcé de
la retirer. Un duel entre nous!, en ce moment, compromettrait
à la fois deux femmes, dont la rép'.itation m'est plus saciée que
ma vengeance ne m'e^t chère. L'avenir me prouvera si je dois
poursuivre ou abandonner les projets qui me conduisaient
vers vous.
— En tout temps, en tout lieu, vous me trouverez prêt à
vous donner satisfaction, dit Flavien.
288 MOMT-REVÉCHE
Ils se saluèrent, et Forget amena leurs chevaux. Au mo-
ment où Flavien allait monter sur le sien, il frappa du pied,
jura énergiquement et dit à Thierray :
— C'e^t révoltant d'injustice de me quitter comme cela!
— Pourquoi donc, monsieur? dit Dulertre qui était déjà à
cheval, et qui, l'ayant entendu, revint auprès de lui.
— Parce que, dit brutalement Flavier, les yeux gros de lar-
mes généreuses, quand un homme qui a des prétentions tout
comme un autre, et qui n'est ni meilleur ni pire qu'un autre,
apporte à un mari une lettre comme celle que j'ai reçue de
votre femme, il méiitc bien au moins qu'on ne lui fasse pas
l'injure de le soupçonner pour l'avenir.
— Je ne veux pas vous soupçonner, monsieur, dit Dutertre
avec dignité, celte lettre est à vous, je vous la rends.
Et il lui tendit la lettre dOlympe.
— Je n'en veux pas, dit Flavien avec brusquerie. Je ne me
méfie ceitos pas de moi-même. Mais il y a des méchants et
des sots en ce monde; c'est à Thierray de garder cette preuve
entre mille de l'esprit, du bon goût et de la véritable dignité
de sa belle-mère.
— Elle n'a pas besoin de cette preuve, dit Dutertre en ap-
prochant la lettre de l'allumette enflammée que tenait Thier-
ray, lequel s'était mis en mesure d'allumer son cigare, — et
il brûla la lett: e. — A présent, nous sommes quittes, ajouta-
t-il en saluant de nouveau.
Et il di> parut sous les chênes de la forêt.
— Si jamais on me prend à faire la cour à une honnête
femme !... dit Flavien, en reprenant avec Thierray la route de
Mont-Revcche.
— iS'es-tu donc pas satisfait ? dit Thierray en souriant. Tu
es venu ici pour faire mon mariage : il est conclu., Tu voulais
donner une réparation loyale et concluante à un homme
d'honneur, tu l'as fait sans qu'il en coûtât une goutte de sang,
et en recevant de lui-môme une marque d'estime...
— Ou de dédain ! dit Flavien. Mais admettons que ce soit
de l'e:4ime, de la confiance, je n'en ai pas moins perdu la
sympathie et l'amitié de l'un des hommes vers qui je me sen-
tais le plus porté. Je né m'en suis pas moins fermé l'accès
MOYf-KEVÉCHE 285)
d'une famille qui va être la tienne et où j'aurais été heureux
de te voir heureux ! Tout cela, parce qu'on est un homme du
monde, rempli des préjugés de l'amour-propre ; parce qu'on
se croit forcé de répondre aux avances d'une femme, quand
même on se doute qu'elles viennent d'une autre ; parce qu'on
se croirait déshonoré à ses yeux et aux siens propres, si on
mettait un frein aux passions, à la langue, à l'imagination !
Mon Dieu, que la vanité de plaire est une sotte chose ! et qu'on
est bien plus sage en achetant l'amour d une femme qu'en tâ-
chant de l'inspirer !
— C'est-à-dire qu'une nuée de Léonices va te consoler de ta
mésaventure ? Fais mieux, crois-moi, marie-toi, Flavien.
Choisis bien, et tu ne seras plus tenté de voler le bonheur
dans le nid des autres. C'est une leçon que je prends poui"
moi-même.
— Tu as peut-être raison, répondit Flavien, mais j'y regarde-
rai à deux fois. Si j'allais tomber sur quelque Nathalie 1
Qu'on juge de l'efifrci de Dutertre quand il entra dans la
chambre de sa femme et qu'il y trouva Nathalie et Blondeau,
veillant cette espèce de morte qui ne parlait plus et compre-
nait à peine. Malgré l'humble attitude delà coupable qui \int
à lui en suppliante, et qui s'efforçait de réparer par des soins
tardifs le mal qu'elle avait causé, Dutertre ne put s'empêcher
de lui dire :
— Ah ! ma fille ! vous avez tué la plus noble des femmes !
et si votre père ne vous maudit pas, c'est qu'il sait trop que le
ciel s'en chargera!
Jamais Dutertre n'avait dit Je telles paroles ; il n'avait jamais
cru avoir à prononcer de tels arrêts dans sa famille. Nathalie
en fut terrifiée et alla errer en gémissant dans le jardin. Elle
revit la place oii elle avait contemplé Flavien endormi. Elle
comprenait que son père venait d'avoir une explication déci-
sive qui bannissait pour jamais ce jeune homme de la famille.
Elle voyait qu'en se vengeant de son indifférence, elle s'était
pour jamais ôté à elle-même toute chance de lui plaire. Elle
ignorait s'il ne l'avait pas devinée et s'il ne la maudissait pas.
Elle pleura sa faute, forcée enfin d'en boire l'amertume et
d'en subir les résultats. — Oui, oui, se dit-elle, on se tue soi-
17
290 MONT-REVÊCHE
même à lutter ainsi contre tous 1 Blondeau a raison ; si on
n'est pas née bonne, c'est-à-dire faible, crédule et tendre, il
faut au moins, pour ne pas succomber sous le blâme de ces
faibles, agii' comme ils font, plier, pardonner ou épargner.
Elle prit donc d'aussi bonnes résolutions qu'elle était suscep-
tible de les concevoir, et elle les tint avec la persistance de
volonté qui était en elle. Mais il était trop tard, sinon pour
elle, du moins pour les autres.
Olympe ressuscita dans les bras de son mari agenouillé de-
vant elle. Blondeau, jugeant que la joie était le meilleur re-
mède aux maux produits par le chagrin, alla voir Éveline pour
lem- laisser la liberté de s'expliquer. Olympe recouvra la pa-
role et la mémoire. Elle n'avait pas compris les derniers
reproches de son maii. Elle ne savait pas qu'il eût pu être
jaloux de Flavien ; son intelligence avait été comme paralysée
à partir du moment où il l'avait grondée (c'était son expres-
sion) d'avoir gardé le secret d'ÉveJine. Dutertre remercia Dieu
dans son âme de n'avoir pas été compris. 11 rougissait d'avoir
pu accuser un être si pur et si doux ; il ne s'en consolait que
rar la pensée qu'elle n'avait pas senti la pire blessure, celle
de l'outrage infligé pai' ses soupçons.
— Ohl qu'elle ne sache jamais, mon Dieu! disait-il en
priant dans son âme comme un enfant, qu'elle ne sache jamais
que j'ai été jaloux ! Ce serait la fin de son amour et la fin de
ma vie.
— Pourquoi donc me grondais- tu si fort ? disait Olympe avec
la naïveté de l'innocence. Est-ce parce que ma visite à Mont-
Revêche pouvait être connue, mal interprétée, el faire mal
pai^ler de moi? Mon Dieu! il- s'agissait d'empêcher que ces
malheurs-là n'arrivassent à ta fille. Je t'avoue que je n'ai pas
pensé à moi, et si j'y avais pensé, il me semble que j'aurais
encore agi comme je l'ai fait; car c'eût été mon devoir, à moi
qui suis aimée de toi, à moi qui ne peux être soupçonnée par
mon maii, et qui, du sein d'un si parfait bonheur, puis braver
le monde entier, de me sacrifier à cette enfant qui n'a pas en-
core trouvé un appui stmbl ble, et dont l'avenir dépendait en
ce moment de mon dévouement pour elle.
— Ange de candem- et de bonté ! disait Dutertre en couvi^ant
MONT-REVÊCHE 291
ses bras de baisers, pardonne -moi, je ne comprenais pas I Je
croyais ma fille perdue, j'étais fou! Oui. oui, j'ai eu un véri-
table accès de folie, je l'ai effrayée, je n'en avais pas conscience.
Mais j'ai vu Thierray : nia fille est pure, il l'aime, il l'épouse,
et toi, je viens te remercier à genoux de me l'avoir ramenée
au bercail, sur tes épaules, ma pauvre brebis errante ; de me
l'avoir sauvée, consolée, bénie dans sa douleur, et relevée de
sa confusion. Et que m'importe ce que dira de toi le monde ?
Sais-tu ce que je répondrais? « Ma femme a été là parce
qu'elle a cni devoir y aller : je n'ai pas d'autre raison à en
donner, et je ne lui en demanderai jamais d'autre. Il est des
êtres trois fois saints qui ont le droit d'aller partout, fût-ce
dans des repaires de vice, parce qu'ils n'y vont que pour faire
du bien, et qu'aucune souillure ne peut les atteindre. » Cela
vaut mieux, vois- tu, que de chercher des motifs. Nous n'en
trouverions pas un qui fût à la hauteur de ton dévouement,
et la meilleure défense d'une femme, c'est le respect de son
mari.
En parlant ainsi avec effusion, Dutertre s'accusait lui-même
à dessein devant Dieu, et la réparation qu'il ne pouvait offrir
à sa femme, il la présentait au ciel comme une expiation de sa
faute.
Martel arriva au jour ; il avait, sur un billet très-confiden-
tiel de son confrère Elondeau, erré toute la nuit dans sa car-
riole pour empêcher un duel, ou tout au moins pom' être à
portée de soigner et de ramener les blessés. 11 était fatigué et
contrarié de cette mauvaise nuit, d'autant plus qu'il ne pou-
vait s'en prendre qu'à Blondeau, qui, voyant tous ses malades
tranquilles et tous ses morts bien vivants, avait été prendre
quelques heures de repos. Martel fut mandé pai' Dutertre au-
près d'Olympe, qui lui paraissait avoir lafièvre. Martel, bourru
et appesanti, lui en trouva fort peu, et alla enfin se li\Ter aux
douceurs du sommeil, en disant :
— Ça ne sera rien. Dormez. Demain, il n'y paraîtra plus.
11 le croyait.
Le lendemain, l'état d'Éveline n'inspirait plus la moindre
appréhension. Flavien était repai'tipour Paris; Thierray faisait
de son mieux des rêves de bonheur. Nathalie, les yeux creusés
292 MOM-REVÉCHE
par l'insomnie, belle comme un ange rebelle foudroyé, de-
mandait pardon dans chaque regard, et s'empressait autour
d'Olympe, comme une fille pieuse auprès de sa mère. Olympe
s'était leTée faible, mais pleine de sérénité, et le cœur ouvert à
toutes les espérances de bonheur qui se réveillaient autour
d'elle. Benjamine, qui voyait, sans chercher à le comprendre,
le changement survenu dans les manières de sa sœur aînée,
lui en témoignait indirectement sa joie et sa reconnaissance
en lui prodiguant les plus ardentes caresses.
Dutertre croyait tout sauvé, tout réparé, mais Blondeau, en
examinant les traits et en prenant le poignet d'Olympe dans
ses doigts exercés, fronça légèrement le sourcil et dit :
— Ça va mieux, mais il faudra vous soigner, et ne pas avoir
trop de journées comme celle d'hier.
Dutertre , inquiet de l'expression étonnée et rêveuse de
Blondeau, l'emmena à part pour l'interroger.
— Je ne sais que vous dire, répondit Blondeau ; je trouve
un étrange désordre dans la circulation du sang. C'est peut-
être la suite inévitable des émotions d'hier ; mais je vous dis,
monsieur Dutertre, qu'il ne faudrait pas risquer souvent des
scènes violentes devant votre femme. C'est une organisation
très-ébranlée, assez mystérieuse, et qui ne lutterait pas victo-
rieusement contre des chagrins prolongés.
— Mon Dieu! que craignez vous donc? s'écria Dutertre.
Quels symptômes vous ont donc effrayé tout à l'heure?
— Je vous dirai cela dans quelques jours, si, contre mon
espérance, ces symptômes ne disparaissaient pas.
On remarqua à Puy-Verdon, dès les jours suivants, que la
manière d'être de madame Dutertre subissait un changement
extraordinaire. Jusque-là, bienveillante avec une sorte de
timidité, et habituellement taciturne, elle devint tout d'un
coup expansive, sensible à l'excès, presque enthousiaste dans
les témoignages de son affection.
Olympe avait travaillé quatre ans sous le regard haineux de
Nathalie, et devant la fréquente méfiance d'Éveline, à renfer-
mer ses émotions, à effacer sa personnalité, à se réduire
autant que possible à Tétat d'abstraction, pour n'exciter ni rail-
lerie ni jalousie. La vive reconnaissance qu'Éveline ]i.i u n oi
MONT-REVÉCHE 295
gnait, la conversion subite et miraculeuse de Nathalie, avaient
si A'ivcment touché Olympe, qu'elle s'abandonnait désormais
sans réserve à son naturel. Ce naturel était tout l'opposé de
l'attilude forcée qu'elle s'était faite depuis son mariage. Ita-
lienne, c'est-à-dire expansive et résolue; artiste, c'est-à-dire
enthousiaste et impressionnable, elle redevenait avec tous ce
qu'elle avait été dans le secret de l'intimité avec son mari,
avec Caroline et Amédée; et encore n'avait-elle jamais été
brillante avec ces deux derniers qu'en de rares et courts in-
stants de calme et d'oubli. Car cette aversion qu'elle avait sen-
tie s'étendre sur elle d'autre part, l'avait accablée, à l'habitude,
d'une insurmontable mélancolie. Cette femme, choyée et ado-
rée dans son enfance, portée en triomphe dans sa première
jeunesse, née pour aimer et pour être aimée, n'avait pu sup-
porter, sans un effort immense, sans une résignation surnatu-
relle, le milieu hostile où elle s'était trouvée transplantée par
son mari. Les deux dernières années surtout, où Nathalie
s'était transformée en une (lèche empoisonnée, frappant sans
relâche et pénétrant par tous les pores; où É véline s'était éman-
cipée jusqu'à faire craindre des écarts de jeunesse dont Olympe
portait devant le monde et devant son mari la responsabilité
délicate, sans avoir l'autorité nécessaire pour les réprimer; où
le constant souci de cette femme infortunée avait été de cacher
les torts dont elle était la victime, enfin toute cette lutte pro-
longée contre les élans parfois impétueux de sa fierté souffrante
avait détruit en elle, à son insu, le principe de la vie. Le jour
où son sort fut marqué, fut précisément celui où le violent
orage domestique dont nous avons raconté les détails amena
trop tard des résultats heureux. Olympe se crut sauvée. Elle
sentit le besoin de vivre, de ze manifester, de se dilater au
soleil du bonheur, comme une plante brisée relève la tête
pour regarder le ciel et boire la rosée l'espace d'un dernier
matin.
Elle avait caché ses talents supérieurs dès le jour où elle
avait senti qu'elle excitait l'envie. A la prière de Nathalie et de
son mari, elle les manifesta de nouveau dans toute leur puis-
sance. Un jour, bien qu'elle eût dit depuis longtemps que sa
voix s'était perdue dans linaction, et qu'elle l'eût cru elle-
294 MONT-REVÊCHE
même^ elle chanta. Cette voix puissante et merveilleuse, gui-
dée par une science parfaite, cette inspiration sublime, rem-
plirent l'atmosphère de Puy-Verdon de je ne sais quelle magie
délicieuse et terrible dont tous les cœurs furent à la fois ravis
et oppressés. Des larmes coulèrent involontairement de tous
les yeux, même de ceux de Nathalie, qui crut entendre le
chant du cygne égorgé par elle. É véline, qui était toujours
couchée sur un lit de repos, et qu'on transportait au salon avec
le plus grand soin, prit involontairement la main de Thierray,
qui regardait Olympe avec une étrange anxiété. Thierray se
pencha vers sa fiancée et lui dit tout bas :
— Ceci me fait plus de mal que de bien. Je vous dirai pour-
quoi, et puissé-je me tromper !
Thierray, qui était excessivement nerveux et dont l'organi-
sation exquise et im peu souffrante recevait toutes les impres-
sions plus rapides que chez la plupart des hommes, quitta le
salon et alla trouver Blondeau.
— Madame Dutertre est fort malade, lui dit-il, j'en suis sûr :
je ne suis pas médecin, je ne sais rien, mais quand elle parle,
j'ai froid; quand elle rit, j'ai peur; quand elle chante, j'étouffe.
Sachez si je rêve.
— Madame. Dutertre a une mauvaise pierre dans son sac,
ditBlondeau avec une brutalité chagrine. Le diable s'en mêle.
Elle va de mal en pis, et personne ne s'en doute. Je n'ose pas
me prononcer, j'ai pem* de tuer tout le monde; je ne m'en-
dors pas, je fais tout ce que je dois fake, mais je crains bien
d'en être pour mes peines.
La tristesse de Blondeau en disait encore plus que ses pa-
roles. Thierray, oppressé sous ce fatal secret, lui demandait
chaque jour s'il était temps d'éclairer Dutertre.
— Pas encore! disait Blondeau. On ne porte ces coups-là
que quand on n'a plus du tout d'espérance.
Qui eût pu deviner, à moins d'une sorte de divination réelle,
les progrès de la maladie d'Olympe ? Sa beauté avait pris un
caractère de santé trompeuse. Un peu de bouffissure simulait
l'embonpoint sur ses joues, parfois une légère coloration lui
donnait un éclat qu'elle n'avait jamais eu. Elle ne se plaignait
jamais, elle cachait avec un soin extrême l'étoufîement subit
MONT-REVÊCHE 295
et les palpitations violentes qu'elle éprouvait, attribuant ces
malaises terribles à des ressentiments passagers de la maladie
nerveuse dont elle se croyait guérie. Elle avait horreur de se
rappeler le souvenir de ce mal qui était lié à celui de ses cha-
grins. Vis-à-vis de sa propre conscience, se les retracer, c'eût
été en révoquer le pardon.
Elle était bien guérie, en effet, du mal présent, mais elle
était la proie d'un autre mal plus grave, auquel le premier
l'avait prédisposée. Quand le déchirement s'opère dans les
lienj qui nous retiennent à la vie, il y a longtemps qu'ils sont
usés en nous par une force insensible et lente, mais acharnée
et impitoyable.
Un matin. Olympe ayant monté un escalier un peu plus vite
que de coutume, tomba suffoquée sur la dernière marche;
un soir qu'elle chantait, elle s'interrompit s'écriant, hors
d'elle-même :
— De l'air ! de l'air ! mes amis, j'étouffe, je meurs !
Les accidents devinrent peu à peu plus fréquents, plus pro-
longés. La fièvre lente s'établit, les forces diminuèrent rapi-
dement; un matin, Olympe ne put se lever et pleura de dépit
contre elle-même, qui avait réussi à se vaincre jusqu'à ce mo-
ment. Ce jour-là Éveline, debout et guérie, Thierray, épris et
rassuré, recevaient la bénédiction nuptiale dans la chapelle
du château de Puy-Verdon. Olympe ne put y assister et pria
pour eux avec ferveur.
Le lendemain, Dutertre, que l'inquiétude commençait à dé-
vorer, arracha de la bouche de Blondeau et de Martel, réunis
en consultation à deux autres médecins, ces paroles qui mé-
nageaient la portée du coup fatal :
~ Cela pourrait devenir assez grave. Tout fait craindre un
commencement d'anévrisme au cœur.
Les médecins s'étaient dit entre eux :
— C'est une femme morte. Tout ce qui était indiqué par la
science a été observé avec discernement par notre confrère
Blondeau. Qu'il continue à adoucir les dernières luttes de la
vie ; qu'il avertisse la famille avec ménagement. Il n'y a plus
rien à tenter.
Dutertre, qui ne s'était jamais endormi sur le danger, lut
290 MONT-REYÊCHE
son arrêt dans les yeux humides de larmes du vieux Martel,
qui encore plus, s'il est possible, que Blondcau, vénérait ma-
dame Dutertre et chérissait sa famille. Dutertre fit des efforts
sublimes pour ne pas troubler les joies d'un premier jour
d'hyménée par le spectacle de son désespoir.
Éveline, facile à tromper, était toute à la joie enfantine de
marcher, comme elle disait, sur la terre du bon Dieu, appuyée
sur le bras de son mari. Elle était heureuse de ses toilettes
splendides, de l'affection qui l'entourait, de la beauté nou-
velle qu'elle avait acquise durant les semaines de son inaction.
Sa première fraîcheur, longtemps dévorée par le hâle, avait
refleuri. Ses nerfs, longtemps excités par des fatigues désor-
données, s'étaient détendus dans le repos. Le caractère s'en
ressentait; il s'était détendu aussi dans les douces assiduités,
dans les soins tendres dont elle avait été l'objet. Rendue aux
bons mouvements de sa nature, elle aimait tout le monde,
elle adorait son mari, et se sentait même subjuguée par lui
avec une sorte de plaisir tout nouveau pour elle.
Mais le soir, Dutertre écrivait à son neveu :
« Reviens, mon fils. J'ai besoin de toi pour ne pas mourir
avant elle. La maladie est incurable, je ne le vois que trop. Ce
matin, elle a demandé pourquoi tu n'étais pas là pour le ma-
riage de ta sœur Éveline. Je lui ai promis qu'elle te verrait
dans trois jours; elle s'en réjouit. Viens donc; je n'ai pas le
droit de te priver de la dernière bénédiction d'une sainte. »
XXXll
Les derniers jours d'Olympe approchèrent sans qu'elle les
sentît venir. Dutertre avait donné sa démission de membre de
la Chambre des députés pour ne plus avoir à quitter Olympe.
La pauvre femme était heureuse de se voir réunie pour tou-
jours à l'homme qu'elle chérissait toujours avec idolâtrie. Elle
ne vit pas venir sa fin. Une délicate, une savante sollicitude
lui épargna les appréhensions sinistres de la mort. Elle s'en-
dormit comme un jeune oiseau qui sent le froid et la faim
MONT-REVIXHE 297
dans son nid abandonné, qui murmure faiblement sa souf-
france, mais qui ne sait pas qu'il va mourir.
Quelques heures auparavant , elle avait dit à Amédée :
— Mon cher enfant, je me sens bien faible. Je n'y comprends
rien, car je suis si heureuse que je ne me sens pas malade. Il
me semble que je pourrais me lever, marcher, courir; mais
je n'ai pas seulement la force de lever un bras. Est-ce qu'on
meurt de faiblesse? Les médecins disent que non, je ne le crois
pas non plus. Cependant, si je venais à mourir, jure-moi que
lu épouserais ma BenjarainC;, et que ni elle ni toi ne quitteriez
jamais mon mari.
Amédée l'avait juré. Dutertre lutta pendant près d'un au
contre la tentation incessante et acharnée du suicide. Il avait
tellement la conscience de son devoir de citoyen et de chef de
famille, il payait son désespoir de si peu de complaisance,
qu'il avait confessé à Amédée l'espèce de monomanie horrible
dont il était obsédé, en le priant de ne jamais le laisser seul.
Amédée, qui ressentait les mêmes tentations dans un morne
silence, s'attacha à lui comme son ombre, afin de le préserver
en se préservant lui-même. Un ange de patience et de douceur
se plaçait souvent entre eux dans leur amère méditation. C'é-
tait la Benjamine. Inconsolable de la perte de celle qu'elle avait
aimée comme sa mère, elle était la plus forte de la famille.
Elle était si ingénieuse à consoler et à distraire les autres,
qu'un jour Amédée, dans une crise de chagrin violent, lui dit
à voix basse, mais avec humeur :
— Laisse-nous, Benjamine, ta gaieté nous fait mal!
Caroline ne répondit qu'en répétant ces deux mots :
— Ma gaieté!... Puis elle pâlit, trébucha, et sortit en se rat-
trapant aux meubles comme une personne ivre.
Amédée courut après elle, la soutint dans ses bras, et lui
demanda tendrement pardon de son injustice. Caroline fondit
en lai'mes :
— Vous ne comprenez donc pas, dit-elle, que j'ai plus de
chagrin que vous tous, parce que j'ai perdu plus qu'aucun de
vous? Mon père a des devoirs pour le fortifier contre la dou-
leur ; moi je n'en avais qu'un, c'était de donner du bonheur à
cet.e pauvre femme qui n'en avait pas quand mon père était
17.
298 MONT-REVÊCHE
absent. Éveline est marie'e et sera bientôt mère d'un petit en-
fant qu'elle aimera encore plus qu'elle n'aime son mari;
Nathalie est instruite, spirituelle, ambitieuse; toi, tu peux
soulager mon père d'une partie de ses fatigues et ds ses tra-
vaux : qu'est-ce que je peux, moi, et qu'est-ce que je suis ?
Je ne suis ni une artiste comme Éveline, ni une savante
comme Nathalie. Je n'aime pas le monde ; je ne vois rien dans
l'avenir qui me tfente, rien dans le présent qui m'absorbe, de-
puis que ma pauvre mère n'est plus là pour accepter mes
soins, mon amour, et me dire que je lui fais du bien. Oui, j'ai
donné un peu de bonheur dans ma vie, j'en suis sûre ! Elle le
disait et je le sentais bien aussi 1 Et c'est déjà fini ! A présent,
je ne suis plus bonne à rien. Je ne peux pas suffire à mon père,
je n'ai pas assez d'esprit pour le consoler. Elle ne m'en de-
mandait, pas elle, elle m'aimait tant ! oui, elle m'aimait en-
core plus que mon père ne m'aime, s'il est possible. Elle m'ai-
mait comme pas im de vous ne m'aimera jamais. C'était ma
soem-, parce qu'elle était jeune et simple; c'était ma mère,
parce qu'elle était grande et sage. C'était ma fille aussi, parce
qu'elle était faible de corps, malgré son courage, et que je la
soignais comme un petit enfant. C'était tout pour moi, une
amie, une parente ^ un modèle. Qu'y avait-il sur la terre d'aussi
beau, d'aussi bon, d'aussi aimant qu'elle? Je n'étais pas seu-
lement hem-euse d'être sa fille chérie, j'en étais fière, j'en
étais vaine ! Et à présent, de quoi pourrais-je tirer gloire ? A
qui pourrais-je être nécessaire ? Ah ! tu vois, Amédée, je suis
gaie, bien gaie ! j'ai bien sujet de l'être !
C'était la première fois de sa vie que Caroline parlait si long-
temps et avec tant de feu. Amédée sentit tout à coup que cette
bonne petite fille était tout simplement une grande âme, un
caractère admirablement trempé, uni au cœur le plustendi3.
Il la pressa contre son sein et pleura avec elle. Il pleura pour
la première fois depuis la mort d'Olympe, et depuis ce jour,
il vit Caroline avec d'autres yeux. C'était elle, en effet, qui
l'emportait sur tous par l'enthousiasme et le désintéressement de
son amour pour la morte. Elle n'avait vécu que par elle, elle
ne comprenait pas encore qu'elle pût vivre pour quelque
autre.
€0]\€LIJSBO]\
Deux ans après la mort de madame Dutertre, Thierray était
seul dans le salon de la chanoinesse. Il avait conservé ce ma-
noir avec un soin religieux, et de Puy-Verdor., qu'il habitait,
il venait toutes les sem.aines faire une tournée d'inspection et
une sorte de méditation à Mont-Revêche. Il y avait gardé sa
table de travail : car, après avoir dit bonjour au pauvre Ger-
vais, qui avait perdu sa femme, et qui, paralysé en partie, pas-
sait ses journées assis sur un vieux fauteuil de cuir, dans un
coin de la cour ; après avoir serré la main de Forget, dont il
avait fait le gardien du manoir, et dont toutes les fonctions se
bornaient à transporter le vieillard impotent d'un coin à l'autre
et à brosser un vieil habit que Thierray lui avait laissé pour
satisfaire son impérieux besoin de brosser quelque chose;
après avoir rattaché les lierres et relevé les mauves pyrami-
dales que l'orage avait brisées, Thierray s'installait une heure
au salon, repassait le roman de sa vie et faisait quelques vers
poiu" sa femme. Il avait composé là, à cent reprises différentes,
tout un poëme d'amour, en mémoire de leurs premières
amours, qu'il voulait lui donneur quand il serait achevé.
C'était l'été; il faisait chaud, même dans le manoir de Mont-
Revêche. Le calmt solennel des bois environnants n'était trou-
blé que par les cris aigus des martinets qui nichaient dans le
300 MONT-REVÊCHE
donjon, et qui se disputaient dans les airs la proie destinée à
leurs petits. Le perroquet et le paralytique , hébétés dans la
cour par les bienfaisantes influences du soleil, gardaient côte à
côte un morne silence. Un des beaux chiens d'Éveline , qui
daignait partager désormais son afîection entre elle et son
mari, et suivre ce dernier dans ses visites à Mont-Revêche,
était couché sur les marches du salon, dont la porte restait
ouverte. Tout à coup, le chien dressa l'oreille, gronda, aboya,
et un instant après on sonna à la porte massive de Mont-Re-
Yêche. Forget alla ouvrir, et Thierray, que la manière dont la
cloche avait été secouée reportait à de vagues souvenirs du
passé, se leva involontairement pour aller regarder à la fe-
nêtre. Flavien entrait dans la cour; il s'élança au-devant
de lui.
— Ah! quel bonheur inespéré! s'écria-t il. Est-ce loi? De-
puis deux ans, pas un mot, pas une marque de souvenir! Peu
s'en faut que je ne t'aie cru mort dans ce long voyage. Tu
viens me voir, tu arrives d'Italie, n'est-ce pas? Tu vas rester
quelques jours avec moi?
— Non pas avec toi précisément, dit Flavien en lui rendant
son étreinte amicale (je n'ai pas le droit de me présenter à
Puy-Verdon pour saluer ta femme) , mais ici, où j'espère te
voir de temps en temps, et elle aussi peut-être, car on m'a dit
dans le pays qu'elle y venait quelquefois.
— Elle y viendra dès aujourd'hui, s'écria Thierray. Éveline
te regarde comme son frère; elle n'oubliera jamais ton zèle et
ta discrétion dans la malheureuse circonstance...
— Ne paiions pas de cela, dit Flavien.
— Eh bien! sans doute, n'en parlons pas; mais moi j'y
pense toujours; car de ce jour-là date pour moi un bon-
heur qui eût été sans nuages, si le ciel ne nous eût en-
levé notre ange gardien, notre libératrice, cette belle et noble
femme...
— Ne parlons pas de cela ! répéta Flavien , et une ombre
passa sur son front toujours droit, pur et un peu étroit, siège
de l'obstination, de la sincérité et de la bonté. — Parle-moi de
toi, reprit- il.
MONT-RRVÉCHli: 501
— Oui, je le veux bien, dit Thierray; mais avant tout,
comme je veux que tu voies aujourd'hui ma femme et ma fille,
je vais écrire deux lignes et expédier Forget à Puy-Yerdon.
Nous resterons avec toi jusqu'au soir. Forget nous fera dîner
ici tant bien que mal.
— Je désirerais, mon ami, que M. Dutertre ne sût pas offi-
ciellement mon arrivée. Mon nom seul doit lui rappeler des
choses pénibles... bien pénibles pour lui... et pour moi aussi!
— Sois tranquille, dit Thierray écrivant. Je recommande à
Éveline de ne pas dire un mot de toi, et Forget, tu le sais, a la
passion du silence.
Quand le billet fut parti , quand Flavien eut été serrer la
main insensible du vieux Gervais et gratter l'occiput du per-
roquet, quand il eut remercié son ami des soins dont les deux
vieillards étaient l'objet, il rentra avec lui dans le salon, tou-
jours propre et conservé sans altération, avec tous ses colifi-
chets et ses petites richesses du temps passé.
— Maintenant, causons, dit-il; je suis venu ici pour te par-
ler de choses importantes qui me concernent ; mais je te de-
mande la permission dû t'interroger auparavant... Es-tu heu-
reux, Thierray, vraiment heureux dans ton ménage, en dépit
du chagrin mortel qui, je le sais, a rempli la famille d'un
deuil à peine éclairci au bout de deux années? Dis-moi bien la
vérité; j'y tiens essentiellement.
— J'entends, dit Thierray. Tu songes au mariage à ton tour,
et tu veux savoir si l'homme le plus indépendant de la terre,
le plus fantasque dans ses projets de bonheur, le plus éloigné
du parti qu'il a pris en épousant, un peu malgré lui, peut-
être, une héritière fort gâtée ; enfin, si ton ami Thierray, l'ir-
résolu, le difficile et le susceptible, est arrivé à préférer le pré-
sent au passé de sa vie. Je te répondrai en toute conscience :
Oui. Tu vois donc que tu peux affronter le péril!
— Celte enfant gâtée, cette charmante enfant, ta femme, est
donc devenue?...
— Oh! pas tout à fait l'idéal que je demandais parfois à la
destinée dans mes songes ambitieux. Il m'eût fallu une Caro-
hne pour me faire la vie de chanoine que j'avais rêvée dans
mon arrière-saison intellectuelle. Mais Caroline était alors une
302 MONT-REVÉCHE
enfant, et, d'ailleurs, la fatalité était là qui m'a forcé de m'en-
terrer dans une autre fantaisie. Cette fantaisie est devenue une
passion, bon gré mal gré, et j'ai eu bien de la peine à en faire
un véritable amour. Mais le ciel m'a protégé et Éveline m'a
aidé. Oui, Éveline, c'est horrible à dire! a bien fait de se cas-
ser un pied, et Dieu a bien fait, pour la conversion des en-
fants gâtés de Dutertre, de rappeler à lui cette sainte femme
dont le monde n'était pas digne. La douleur, en venant visiter
cette maison opulente et ces filles superbes, a converti en pa-
tience l'esprit de domination, en remords l'esprit de lutte, en
douceur l'esprit de révolte. Le malhem' est un rude maître.
Dutertre, le noble, le désolé, le respectable Dutertre, l'homme
de cœur et de bien par excellence , le sauveur des pauvres,
l'ami des infortunés, Torgueil de la famille, cloué sur la croix
comme le Christ de la paternité, a offert un spectacle si dé-
chirant à tous les yeux, que les plus endurcis se sont fondus,
et Nathalie elle-même...
— Parle-moi d'Éveline, dit Flavien avec un peu de trouble,
d'Évehne d'abord.
— Oh! je ne demande pas mieux! répondit Thierray avec
empressement. Foncièrement bonne et vraie, elle avait un tra-
vers capital : elle s'imaginait que la vie est un bal, une partie
de chasse, moins encore, une toilette, un temps de galop. Heu-
reuse et triomphante, elle eût tout brisé sous ses joUs petits
pieds; triste et navrée, elle est devenue bonne tout à fait,
boniie comme un ange ! La résignation terrible de Dutertre et
sa bonté inouïe ont fait ce miracle, auquel mon amour a peut-
être un peu contribué aussi. Il n'a plus été question de fêtes
et de voyages. Les habits de deuil ont fait rentrer les chiffons.
Enfin la maternité est venue , et c'est là le grand sacrement,
le second baptême pom' une jeune femme. Imagine-toi que
cette chère créature, qui est une vraie fée, a eu le talent de
me donner une petite fille qui me ressemble à faire peur!
mais on en est quitte pour la peur, car, en la regardant, on
s'aperçoit qu'en dépit de cette ressemblance, de cette frêle en-
veloppe, de ce teint brun et de ces cheveux noirs et rebelles,
c'est une petite merveille de grâce, de charme et de gentil-
lesse. Tu vas la voir, cela marche et parle déjà comme un en-
MONT-REVÉCHE 303
fant de deux ans, bien qu'elle compte à peine treize lunes,
comme disent les sauvages de Chateaubriand.
— Allons ! je suis heureux d'entendre tout cela, dit Flavien;
et l'autre fille de Dutertre... la Benjamine, comme on l'ap-
pelait?
— La Benjamine, comme on l'appelle toujours, a épousé
son cousin Amédée, il y a six mois. Ceux-là sont heureux.
Regarde-les bien, si tu veux voir le ciel sur la terre. Un ciel
un peu voilé, car il y a encore des larrnes dans ces yeux-là.
Mais que de simplicité, que de dévouement, que de vertus
à la fois rigides et douces dans ces deux enfants ! Ils sont
si parfaits, si beaux, vois-tu, que cela donne envie de leur
ressembler.
— Oui, je savais qu'ils étaient mariés, qu'ils s'aimaient, dit
Flavien. On m'a dit même que Caroline était singulièrement
embellie.
— Embellie à un point extraordinaire, et, chose plus ex-
traordinaire encore, mais qui te frappera si tu la vois, c'est
qu'elle est arrivée à ressembler à notre pauvre Olympe.
— Comment expliques-tu cela?
— Je pense qu'à force de penser à elle, elle est venue à
bout de la ressusciter dans sa personne, comme elle la ressus-
cite dans son caractère. En grandissant, elle a pris, je ne sais
comment, la souplesse, la démarche, la grâce de cette femme
incomparable. Comme Olympe était son modèle en tout, son
type, son idéal, les toilettes élégantes et simples de celle-ci
ont servi et serviront, je crois, d'éternel modèle à celles qu'a
inventées naïvement Caroline pour plaire à son mari et à son
père. Sa prononciation, son accent, sont restés imprégnés de
la musique des intonations d'Olympe. Et, après tout, qu'y
a-t-il de si étonnant ? Le corps n'est-il pas le très-humble ser-
viteur, le reflet de l'àme? N'e^t-ce pas une argile souple qui
s'étend et se façonne sur notre désir, sui- notre volonté, sur
notre contention d'esprit ! Ainsi qu'une mère enfante un ange
ou un monstie, selon que son imagination a été ravie ou ter-
rifiée durant la gestation, le rêve incessant d'une femme
chérie ou abhorrée ne peut-il nous transformer nous-mêmes
en dénions ou eu divinités ? Or, l'âme de Cai'oiine s'est faite si
304 MONT-REVÉCHE
semblable à celle d'Olympe, ses qualités, ses goûts, ses vertus,
ses instincts sont tellement les mêmes, qu'on la retrouve en elle
à chaque instant avec une douce surprise, et c'est un véritable
bonheur pour Dutertre; c'est la plus réelle consolation, le plus
effectif dédommagement que Dieu lui ait envoyé.
— Mais tu ne me parles pas, dit Flavien, d'un événement
assez grave dans la famille, et qui t'a atteint comme les
autres ?
— Quoi ? les malheurs matériels qui ont frappé Dutertre ?
la perte de sa fortune ? ma foi , non, je n'y pensais pas. Tu
savais donc cela? Eh bien, je dois te dire, à la louange de
nous tous, que cela est arrivé dans un moment où aucun de
nous n'était capable de s'en affecter, tant nous avions des su-
jets de douleurs plus sérieux. Pour mon compte, Flavien, je
te confesse que je m'en suis réjoui, autant que, dans ces tristes
jours de deuil, je pouvais me réjouir de quelque chose. Cela
me relevait à mes propres yeux de me sentir dépossédé du
million de ma femme. Ce diable de million, je n'avais jamais
pu en digérer l'expectative. Ce revenu, qui nous était assigné
d'avance, dépassait tellement mes besoins, à moi qui avais
rêvé six mille livres de rente comme le but de mes désirs et
la récompense de mon travail, que je me suis trouvé encore
trop riche le jour où Dutertre nous a dit : « Mes enfants, voilà
notre fortune. Elle est réduite des trois quarts. Elle n'est plus
que d'un miUion à partager en cinq parts égales. Celle des
pauvres d'abord : c'est la part de Dieu ! celle de mes trois filles,
et la mienne ma vie durant. Nous étions riches : nous voici
dans la médiocrité. Nous ne sommes plus les rois de la pro-
vince : nous sommes encore des bourgeois fort aisés. Ne nous
plaignons pas. Nous avons pu sauver notre honneur, notre
fierté, notre indépendance. » Ce digne père ! il était presque
content d'être déchargé des devoirs énormes que lui créait sa
richesse. Cette catastrophe l'a sauvé physiquement et forcé-
ment du désespoir. Obligé de liquider sa position pour remplir
tous ses engagements avec la plus exquise délicatesse, il s'est
ranimé et relevé sous le fardeau d'un devoir nouveau. Quant
à nous, voici ce que, d'un commun accord, filles et gendres,
nous avons décidé en conseil de famille : au lieu de prendre
MONT-KEVÊCHE 305
chacun notre part, de nous disperser et d'aller parcimonieu-
sement placer sur l'État notre capital à cinq pour cent, pour
avoir chacun quelque huit ou dix raille livres de rente, nous
avons tout mis en commun dans les mains du père de famille,
et nous lui avons laissé, avec l'aide d'Ame'dée, la gestion du
fonds commun. Ainsi cette belle terre de Puy-Verdon n'a pas
été démantelée. On a vendu les autres immeubles, mais celui-
là est resté intact. Le château, plein du souvenir d'Olympe,
était une chose sacrée, ainsi que le parc où sa tombe a été
bénie sous les saules de la cascade. Cette vaste demeure est
d'un entretien assez coûteux, malgré la réduction du personnel
des serviteurs. Mais en nous dispersant, chacun de nous aurait
eu pour s'établir et pour se loger le double des frais que né-
cessite la conservation du nid commun. Crois bien, mon ami,
que cette réduction de fortune, en nous forçant à l'économie
et à la prudence, a été un grand bien pour ma femme, et pour
moi par conséquent. Avec les chevaux anglais ont disparu les
coiu'ses effrénées : on n'a plus de maux de nerfs. Les robes ne
se comptent plus par douzaines; on n'en déchire plus dans des
accès de colère. On ne pourrait avoir de riche appartement à
Paris, de loges au spectacle, d'équipages de luxe; on ne peut
plus aller déployer ses grâces d'écuyère au bois de Boulogne,
ni ses diamants à l'Opéra. Tout ce que je redoutais, tout ce
qui me donnait froid dans le dos le jour où, fort amoureux,
mais fort inquiet, je contractai ce mariage, s'est évanoui
comme un mauvais rêve. J'ai à présent la joie et le petit or-
gueil de travailler pour ajouter, à l'aisance qne ma femme
m'a donnée, un peu de luxe modeste qu'elle n'aurait pas sans
moi. Va, tout est bien ainsi, et je suis fier de penser que j'é-
lève une petite fille qui ne sera pas une riche héritière, et qui
ne sera pas obligée de se casser les jambes pour conquérir un
mari pauvre.
— Oui, tout est bien 1 dit Flavien, mais tu ne m'as pas parlé
de Mathalie ?
Et Flavien regarda attentivement Thien-ay, inquiet et impa-
tient de sa réponse.
— Pauvre NathaUe ! dit Thierray; que Dieu lui pardonne
comme nous avons tous été forcés de lui pardonner ! Oui, elle
306 MOxNT-REVÊCHE
nous y a forcés, mon ami ! Soit repentir sincère, soit retom- à
la raison et à la ye'rité... et au fait, l'un ne va pas sans l'autre,
elle a réparé ses fautes autant qu'il était en elle. Elle a soigné
Olympe jusqu'au dernier jour avec un dévouement qui avait
quelque chose de fiévreux, tant c'était assidu, humble, tenace.
Je ne sais combien de nuits elle a passées à son chevet. Elle était
infatigable! elle est de fer, elle est de bronze, cette fille
étrange, pour le bien comme pour le mal. A défaut du cœur,
elle a la volonté, et quand la logique de son esprit la ram.ène
au devoir, elle ressemble à ces ascètes des anciens Jours qui
ne sentaient plus ni le jeûne, ni lïnsomnie. Après la mort
d'Olympe, en voyant le désespoir de son père, elle est tombée
elle-même dans un désespoir profond. Elle s'était peut-être
flattée dans son orgueil, orgueil bien placé cette fois, de le
dédommager par ses soins de la perte iiTéparable qu'il venait
de faire. Dutertre a été sublime pour elle. Jamais un mot, un
regai^d, un soupir de reproche ! mais aussi jamais un sourire
d'espérance n'est venu éclairer son front, pendant ime année
entière ! La pauvi-e NathaUe n'avait sans doute pas prévu (les
coeurs tendres seuls le devinent) qu'il est des douleurs incura-
bles, des regrets éternels. Vraiment, elle n'avait pas compris le
mal qu'elle faisait ! En voyant blanchu' presque subitement les
cheveux de son père, en remarquant les ravages que quelques
mois firent sur cet homme si robuste et si magnifiquement
organisé, jusqu'à lui donner l'aspect prématuré de la vieillesse,
elle éprouva un tel efî'roi qu'elle tomba grièvement malade à
son tour. Elle eut des accès de fièvre, où, pendant son déhre,
nous cmmes découvrir qu'une passion inassouvie et sans
espoir, une passion plus noble que l'ambition de briller, plus
douce que l'orgueil, se mêlait à ses remords : mais le nom
qui s'échappa de ses lèvi-es, je ne puis le répéter, Flavien.
Ce secret trahi par le délire , nous ne pouvons le dire à per-
sonne.
— Eh bien ! je le sais, moi, dit Flavien visiblement ému, ce
nom, c'était le mien !
— Comment sais-tu cela, mon Dieu ?
— N'importe ! continue. Je tiens beaucoup à recueillir ces
détails de ta bouche.
MONT-REVÊCHE 507
— Eh bien , j'achève ! Nathalie, remise de son transport,
tomba dans un état de langueur qui nous effraya. Son père la
supplia de se distraire et la confia à sa sœur , mademoiselle
Élisa Dutertre, qui la conduisit en Italie. Elle y a passé six
mois, et nous est revenue en bonne santé, fort belle, mais tou-
jours triste et sombre. Elle se conduit, du reste, admirable-
ment avec nous. Elle est pleine d'égards, de soins pour tous,
de désintéressement et de noblesse dans tous ses procédés. 11
semble, à l'initiative empressée qu'elle prend dans toutes les
bonnes actions que propose son père, dans les sacrifices per-
sonnels qu'elle s'impose pour les seconder, dans les sentiments
religieux qu'elle médite plutôt qu'elle ne les exprime, dans
le progrès même de son talent, qui s'est illuminé de grands
élans pathétiques, et dont elle ne fait plus ni montre ni mys-
tère, qu'elle ait non-seulement entrepris une grande expia-
tion, mais qu'encore elle ait réussi à vaincre le démon qui
était en elle. Je ne peux pas te dire d'elle comme d'Èveline:
« Elle est bonne; » mais je peux te dire : « Elle a de la gran-
deur ! » Va, on n'est pas impunément la fille d'un homme
comme Dutertre. Quand on ne peut pas résumer toutes ses
vertus comme Caroline, on a encore, comme les deux autres,
une face séduisante ou solide de son caractère... Mais comme
tu m'écoutes, Flavie.i !... que vas-tu donc me dire? Allons ! ne
me fais pas languir plus longtemps ?
— Thierray, dit Flavien, Nathalie ne vous a donc jamais
dit que je l'avais rencontrée en Italie l'année dernière?
— Jamais I
— Eh bien ! je me suis trouvé à Rome, à Naples, à Florence,
à Venise, en même temps qu'elle, et nous nous sommes beau-
coup vus pendant quatre mois.
— Tu la suivais donc? dit Thierray frappé de surprise.
— Oui; d'abord pour la tourmenter, la châtier et me venger
d'elle, car elle m'avait fait bien du mal, à moi aussi! — En-
suite... mais n'anticipons point. Quand tu m'écrivis la maladie
de madame Dutertre, les circonstances de sa mort, le déses-
poir de son mari, la désolation de la famille, je compris fort
bien, malgré tous tes soins pour écarter cette pensée, que
j'étais la cause première de cet épouvantable malheur. Oui,
308 MONT-REVÉCHE
c'est mon absurde enthousiasme pour cette femme, c'est la
confidence insense'e que je t'en fis dans ma lettre, c'est la fa-
tuité que j'eus de croire à ses avances mystérieuses et de
prendre son air malade, son accablement physique, pour des
symptômes de faiblesse morale, qui rendirent Dutertre jaloux
au point de calomnier un instant dans sa pensée la visite de sa
femme ici, et de vouloir se battre avec moi le soir même. Du-
tertre est trop passionné pour qu'un orage n'ait pas éclaté ce
jour-là sur la tête de la pauvre Olympe. C'est cet orage, c'est
donc ma lettre, c'est donc moi qui l'ai tuée! Je ne m'en con-
solerai, je ne me le pardonnerai jamais. J'ai voyagé pour m'en
distraire, je ne m'en suis pas distrait.
» Un jour que, plongé précisément dans ces souvenirs d'a-
mertume, j'errais sur le Vésuve, je me trouvai face à face avec
Nathalie. J'éprouvai contre elle un mouvement de haine et de
ressentiment insurmontable. Je voyais en elle l'assassin qu
avait saisi l'arme dans ma main imprudente pour la plonger
dans le cœur de son père et de l'autre victime. Je l'abordai;
je la suivis ; je l'accablai de sarcasmes cruels, féroces, que les
personnes qui l'accompagnaient ne pouvaient comprendre,
mais qui pénétraient jusqu'au fond de son âme. Elle fut im-
passible de douceur et de patience.
» Je m'attachai à ses pas; je la retrouvais dans toutes ses
promenades. Triste et vêtue de deuil, ne paraissant jamais
dans le monde, belle d'une beauté qui m'irritait, et que je
regardais comme une erreur de la Providence , elle inspirait
beaucoup de respect et d'intérêt. J'en étais outré; mais, par
considération pour Dutertre, dont le nom m'est devenu sa-
cre, je m'abstenais de parler d'elle. Je m'en dédommageais
dans nos rencontres. Je trouvais des prétextes pour la voir,
afin de lui faire sentir, à elle seule, mon aversion et mon
ressentimen\ Sa patience usa ma cruauté, et un jour où je
me trouvai seul avec elle, elle ouvrit son cœur oppressé et
me raconta sa vie avec une éloquence, une vérité, une puis-
sance d'hum'lité qui me subjuguèrent. Elle ne craignit pas
de me dire son inclination pour moi, et elle le fit avec une
dignité si étrange au milieu de l'hmniliation à laquelle je la
voyais se condamner, qu'elle devint à mes yeux un problème
MONT-REVÉCHE 309
des plus excitants pour mon esprit... le dirai -je? pour mon
cœur. Oui, après trois mois de l'atroce supplice que je lui in-
fligeais en répondant à son amour par tous les témoignages
de la haine, je me sentis fatigué, honteux, vaincu. Cette
f jmme était tout l'opposé du type de faiblesse que j'aime ; car
elle restait forte comme un lion dans son abaissement volon-
taire. Eh bien, ce caractère me pénétra par sa nouveauté, par
sa bizarrerie. 11 donnait une vaste carrière à mon orgueil, à
mon despotisme, il en flattait les besoins, jusqu'alors inassou-
vis; car s'il est doux de posséder la douceur qui s'abandonne,
il est beau de gouverner la force qui se livre.
» Enûn, par une réaction que j'aurais dû prévoir d'avance,
tant elle est naturelle, j'eus des remords, de la pitié, du res-
pect, de l'amour pour Nathalie. Je l'aimai beaucoup, mais
sans jamais le lui dire. Je ne voulais être que son ami.
)) Au moment oii elle repartit pour la France et le Nivernais,
je fus cependant violemment tenté de me jeter à ses pieds et de
lui demander pardon. Je résistai ; mais je crois qu'elle vit mon
trouble, et que, depuis ce jour-là, elle a espéré, elle a attendu.
» J'essayai de l'oublier, je ne l'oubliai pas. J'appris la perte
que Dutertre avait faite de sa fortune ; dès lors, mon parti fut
pris. Je lui avais fait tant de mal, à lui ! Je lui devais au moins
un nom sans tache et une fortune sans péril pour celle de
ses filles qui était difficile, peut-être impossible à marier. J'ai
attendu que la conversion sincère et durable de Nathalie me
fût attestée par le temps. Je viens d'en recevoir de toi l'assu-
rance, et comme autrefois je m'étais voulu charger de de-
mander pour toi à Dutertre la main d'Éveline , je te charge
aujourd'hui de le pressentir, à l'effet d'obtenir pour moi la
main de Nathalie.
— C'est Éveline, c'est Amédée et sa femme qui s'en char-
geront avec moi, s'écria Thierray, car ma femme te doit de
la reconnaissance, et nous devons tous du bonheur à Nathalie.
Elle a expié, car elle a beaucoup souffert, et je sais qu'elle
t'aime avec passion. Je sais qu'elle n'espère plus, qu'elle est
désolée, et qu'elle est restée pieusement résignée à son sort.
Ceci est la dernière épreuve. Crois en elle, Flavien, crois à
l'avenir, c'est la fille de Dutertre !
SiO MONT-REVÊCHE
Dutertre ne fut pas surpris de l'offre de Flavien. Nathalie,
muette avec tous les autres sur sa rencontre en Italie avec ce
jeune homme, avait ouvert son cœur et cjiîfessé sa souffrance
à son père. Dutertre sentit ce qu'il y avait de généreux envers
lui dans ce besoin que Flavien éprouvait de ramener un peu
de joie dans sa famille. Il agréa sa demande.
Nathalie voulut habiter Mont-Revêche dans les premiers
temps de son mariage, sans en chasser sa sœur et Thierray,
qu'elle y reçut avec une constante aménité. La tristesse de
cette demeure semblait s'harmoniser avec le caractère grave
et pensif de sa beauté.
Elle a paru dans le monde avec son mari , mais sans se
montrer enivrée des succès que son attitude royale et son in-
telligence sérieuse lui ont valus. Elle a facilement engage son
mari à passer la moitié de l'année avec elle, tantôt à Puy-
Verdon, tantôt à Mont-Revêche, où elle se plaît particulière-
ment et où elle soigne très-charitablement le vieux serviteur
et le vieux perroquet de la chanoinesse. Sa conduite est exem-
plaire et sa soumission à son mari tient du parti pris. C'est
une grande preuve de son jugement ; car Flavien, le plus
doux et le meilleur des hommes, a toujours la passion de se
croire le maître, et pourvu que sa femme le lui persuade,
elle est certaine de le dominer toujours.
Cependant elle n'abuse point de son empire, et sait rendre
heureux un caractèie hardi, entreprenant et faible dont elle
connaît toutes les qualités et toutes les défaillances. Moins
heureuse que ses sœurs, elle n'a pas d'enfant. Cette stérilité
l'afflige et l'humilie au fond du cœur, mais elle sait se la faire
pardonner par l'humilité austère avec laquelle elle sait dire à
son mari : — Dieu n'a pas béni mes entrailles. Je ne le méritais
pas. En me donnant votre amour, il fallait bien un châtiment
pour mon passé. Autrement, à force d'être miséricordieux, le
ciel aurait cessé d'être juste !
Amédée chérit sa femme. 11 trouve qu'elle ressemble à
Olympe, mais parfois il pense qu'elle est plus belle encore.
Dutertre a repris ses forces j mais au lieu d'avoir, comme
à quarante ans, l'air d'un homme de trente, il a l'air d'en
avoir dix de plus que son âge. Il est le chef adoré d'une fa-
MONT-REVÊCHE 311
mille superbe. Son front, resté pur de rides, est le siège d'une
sérénité divine, mais son regard est celui d'un martyr qui
subit la torture de la vie. Chaque jour il va regarder en si-
lence la tombe de sa femme ; mais Benjamine, qui l'épie, a
soin qu'il y trouve un de ses beaux enfants couché dans les
fleurs, ou elle-même agenouillée sous les saules.
FIN,
( BmifOTHECA
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Date Due
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CE PC 2411
.MÇ 1857
COO S4iNDf GEORGE f'ONT-R EVECH E
ACC# 1226781